Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 61 Tome 1, Chapitre 61
Nous remontâmes en silence jusqu'au carrefour qui nous avait déviés de notre route initiale avant qu'Alrüs ne cherchât à me tirer de mon mutisme.
    
    – Pourquoi ne pas leur avoir dit la vérité ?
    
    Il me fallut quelques secondes pour comprendre de quoi il parlait et plus encore pour me décider à me justifier.
    
    – Ils ont terminé mon deuil depuis longtemps, de plus ils étaient ravis de revoir Edën. Pourquoi les contredire ? Pour leur révéler que ce n'est pas la bonne fille qui est en vie, pas la bonne qui est morte ? À quoi bon surgir pour chambouler leur existence une fois encore avant de disparaître ?
    
    Je m'interrompis pour lâcher un soupir résigné puis secouai la tête.
    
    – Quoi qu'il en soit, tu t'en es chargé pour moi.
    
    Son air surpris me fit sourire aussi précisai-je ma pensée.
    
    – Tu as crié mon nom, tout le monde t'a entendu. Personne n'a relevé bien sûr… sauf mon père.
    
    Mon compagnon se montra sincèrement désolé et j'interrompis rapidement son flot d'excuses. Cela n'avait pas vraiment d'importance, en vérité. Je doutais que mon père partageât cette révélation avec ma mère. Il était plus probable qu'il se convaincrait avoir mal entendu et l'oublierais rapidement. Le silence se réinstalla quelques instants avant que je ne trouvasse le courage de formuler la pensée qui me tracassait.
    
    – Je peux te demander un service ?
    
    Mon camarade fut surprit, mais acquiesça aussitôt.
    
    – Est-ce que tu pourrais garder ce qui s'est passé pour toi ?
    
    Alrüs prit un air songeur avant de répondre.
    
    – Tu veux parler de ta petite démonstration de dressage de saedrë ?
    
    Je souris à sa remarque, secouant la tête.
    
    – Non, je pensais plutôt à tout, en commençant par son existence même.
    
    Le jeune homme grimaça. Je sus alors qu'il me faudrait plus d'arguments pour le convaincre qu'invoquer notre amitié.
    
    – Il n'a jamais fait de mal à personne et, quand j'y pense, c'est même tout le contraire. Si je n'avais pas été là, personne ne l'aurais jamais découvert. Je sais qu'il dormira aussi longtemps que je le déciderai, il m'obéira. Alors, s'il te plaît, ne dis rien.
    
    Je marquai une pause, scrutant les réactions indécises de mon partenaire avant de reprendre.
    
    – Si Gær Toyën et les autres l'apprennent, ils voudront à tous prix l'éliminer. As-tu déjà vu quelque chose d'aussi beau, d'aussi majestueux ? C'est certainement la dernière créature magique encore vivante Alrüs, nous ne pouvons pas le condamner aussi froidement !
    
    Un grognement me répondit puis un sourire en coin étira les lèvres du jeune homme.
    
    – Tu vois, c'est exactement avec ce genre de discours que tu me donnes froid dans le dos. Il faut être complètement folle pour trouver une quelconque beauté à ce monstre. Et je dois l'être encore plus pour continuer à te suivre malgré tout…
    
    Mon regard suppliant acheva de le décider.
    
    – Très bien… C'est ton village après tout. S'ils se font massacrer par un arbre "aussi beau et majestueux", tu sauras à qui t'en prendre…
    
    J'acceptai le marché avec un grand sourire et remerciai mon compagnon avant de lui proposer d'allonger la foulée pour combler un peu de notre retard.
    
    Ce ne fut, bien entendu, pas suffisant. Dinaë nous attendait sur le perron du palais de Beaubreuil en faisant des allers-retours nerveux. Nous prétextâmes quelques grelottines rencontrées sur la route pour justifier de notre retard sans l'inquiéter davantage. Je me pliai à l'examen de mon mentor et, lorsque ce fut fait, nous découvrîmes avec un soulagement non feint que nous arrivions trop tard pour partager le dîner de la cour locale. Nous échappions ainsi aux mondanités puisque nous avions l'intention de reprendre la route aussitôt reposés. Dinaë se chargea de nous transmettre les dernières informations récoltées quant à l'emplacement du morghorïn puis on nous conduisit aux appartements que nous avions l'habitude d'occuper.
    
    Le lendemain, nous reprîmes la route du nord avant même le réveil des occupants du palais. La limite des quatre jours imposée par Dinaë nous contraignait à nous hâter si nous voulions profiter d'au moins deux jours de recherche. Lorsque nous arrivâmes, harassés, au petit village de garnison qui marquait la limite entre Beaubreuil et les Monts Sauvages, Alrüs proposa de nous y arrêter pour nous reposer et je ne le contredis pas. On avait préparé à notre attention deux chambres spartiates, mais le capitaine des lieux tint à nous faire un rapport complet avant de nous laisser profiter de nos couches. Après plusieurs heures de sommeil, un repas frugal et un nouveau rapport, je me retrouvais devant le petit pont de pierre qui enjambait nonchalamment la frontière aqueuse entre civilisation et contrée indomptables.
    
    Au terme d’une première journée à arpenter la bordure des Monts Sauvages, je les trouvais bien plus désertés, voire désolés, que menaçants. Il y avait quelques échos lointains dans le pouvoir, mais jamais rien de plus dangereux que quelques crok'mars ou un terrier de grelottines. Le morghorïn demeurait caché et nous ne croisions rien d'autres que des voies aux pavés disjoints ainsi que des ruines de villages plus ou moins identifiables en tant que telles. Ces terres n'avaient pas toujours été le territoire des Éthérés cependant, avec la fin de la Grande Purge et l'avènement d'Argöth, il était vite devenu trop difficile de conserver le contrôle de tout Avëndya avec si peu de Gærs. Nous rentrâmes bredouilles et frustrés de cette première expédition, d'autant plus que je n'avais strictement rien perçu et qu'il nous faudrait retourner auprès de Dinaë le surlendemain, quel que fût le résultat de nos recherches. Ce fut pour cela que nous limitâmes au maximum nos heures de repos afin de retourner au plus vite sur le terrain. Néanmoins, au cœur de la seconde journée et malgré les nombreux kilomètres parcourus, nous n'avions toujours rien. Dépitée par le silence quasi-absolu qui régnait dans le pouvoir, je lâchai un soupir exaspéré.
    
    – Je croyais que les Monts Sauvages étaient ce qui se faisait de plus dangereux ! Chandeaux est plus animé que ces montagnes déprimantes. Où est-elle, la fameuse armée d'Argöth ? Et lui ? Pourquoi ne le voit-on jamais ? Où est-il le terrible Dévastateur ?
    
    Alrüs émit un long chut sifflant en me lançant un regard noir.
    
    – Cesse un peu d'invoquer les ennuis ou ils vont nous tomber dessus avec bien trop d'entrain.
    
    Je renouvelai mon soupir d'exaspération et levai les yeux au ciel.
    
    – Mais qu'ils viennent ! Il n'y a rien à des kilomètres à la ronde ! Les Monts Sauvages… tu parles ! Les monts morts, oui. On m'avait promis un morghorïn, je ne trouve même pas une mogwïn… C'est à se demander pourquoi ces territoires sont si craints…
    
    Le murmure tendu d'Alrüs me surprit.
    
    – Parce qu'il y a bien plus de dépouilles de Gærs ici que sur tout le reste d'Avëndya…
    
    Je haussai les épaules en jetant un énième regard sur les environs.
    
    – Ils sont surtout morts d'ennui…
    
    Mon compagnon grinça des dents tout près, mais il se retint de répliquer. Je grommelai une excuse qui vint certainement un peu tard puis tentai d'étendre plus loin encore ma perception du pouvoir, en vain. Les Monts Sauvages, ou du moins ce que je pouvais en percevoir, n'était qu'un vague bourdonnement informe, comme si la magie ne pouvait accepter qu'un néant pareil existât.
    
    – Il faut rentrer. Nous aurons besoin de nous reposer si nous voulons rejoindre Dinaë dans les temps, demain.
    Je grommelai à nouveau avant d'accepter.
    
    En vérité, nous fîmes l'aller-retour entre le palais de Beaubreuil et les Monts Sauvages trois fois de plus avant que la vieille Gær, en rentrant à Chäsgær, ne nous contraignît à abandonner pour rentrer bredouille au manoir. Une fois encore, le morghorïn m'échappait.

Texte publié par Serenya, 12 mars 2019 à 08h25
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 61 Tome 1, Chapitre 61
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1312 histoires publiées
626 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Sfm
LeConteur.fr 2013-2019 © Tous droits réservés