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Tome 1, Chapitre 60 Tome 1, Chapitre 60
Je me tenais immobile devant la porte de mon ancienne maison depuis au moins cinq minutes quand Alrüs lâcha un soupir puis tendit son bras pour frapper à ma place. J'étouffai un juron et j'aurais pris mes jambes à mon cou si la porte ne s'était ouverte sur mon père. Son visage, d'abord simplement curieux, passa par tout un panel de sentiments que je n'eus pas le temps d'identifier avant que ses mains puissantes ne s'emparassent de moi, m'attirant contre lui. Après un long silence, il consentit enfin à s'écarter et se tourna vers l'intérieur de la maison.
    
    – Chérie, c'est Edën ! Elle est rentrée !
    
    Je me raidis, mais chassai aussitôt ma grimace quand ma mère, les yeux brillants, se jeta à mon cou.
    
    – Oh ma chérie. Nous n'avions aucune nouvelle, nos courriers ne semblaient pas te parvenir. Nous avons craint le pire…
    
    Je bredouillai une excuse puis me laissai entraîner vers l'intérieur tandis qu'Alrüs demeurait sur le pas de la porte sous le regard scrutateur de mon père.
    
    – Je vous présente Alrüs, c'est mon compagnon de chasse, mon ami.
    
    Le chef de famille ne parut pas enchanté par l'idée, néanmoins il laissa le jeune homme entrer. Pour ma part, j'avançai dans la pièce minuscule qui m'avait paru si grande par le passé et mon regard s'arrêta sur le tapis qui, je le savais, cachait la trappe menant à la cave. Ma mère suivit mon regard, alors son expression devint bien plus sombre d'un coup. Mon père nous invita à nous asseoir avant de prendre la parole.
    
    – Je suppose que tu n'as pas eu nos lettres…
    
    Je secouai la tête en silence.
    
    – Environ un an après ton départ… Selën est sortie avec tes anciens camarades pour faire de la cueillette. Je n'aimais pas du tout la savoir dans ces bois, mais après toutes ces années à vivre enfermée, je n'avais pas le cœur à lui imposer des limites. J'aurais probablement dû. Si je lui avais interdit d'aller en forêt… Il y a eu une attaque de morghorïn. Il n'a détruit que quelques maisons avant de faire demi-tour, en revanche il a réduit en cendre le coin de forêt où ta sœur et ses amis allaient remplir leur panier… Pas un n'en a réchappé…
    
    Son récit s'acheva dans un murmure rauque. Je n'eus nul besoin de forcer les larmes qui menaçaient derrière mes paupières. Toutefois leur cause n'était pas celle à laquelle s'attendaient mes parents. C'était moi qui me tenait là, devant eux, non ma sœur, pourtant c'était bien mon deuil qu'ils portaient. La bile me monta à la gorge, cependant je ravalai mes remarques.
    
    – Vous n'y êtes pour rien. Le morghorïn n'est pas à la portée de tous les Gærs alors pour vous… C'est déjà un miracle qu'il y ait eu si peu de victimes.
    
    Mon père posa un regard noir sur Alrüs, qui s'était retranché derrière son air sûr de lui, et il renifla. Lorsque ses yeux se posèrent sur moi, il se ravisa finalement. Je savais qu'il retenait une remarque acerbe envers Chäsgær par égard pour moi et je lui en étais reconnaissante.
    
    Je réalisai rapidement qu'en vérité, je n'avais guère de choses à raconter à mes parents et eux de même. L'ombre de Chäsgær, incarnée par mes mutilations, s'élevait en mur entre nous. Cela, ainsi que le fait qu'ils étaient convaincus de parler à Edën… Après quelques échanges maladroits de banalités, je leur avouai la raison de ma présence. Alors mon père nous accompagna au cœur du village où le boulanger avait déjà rassemblé de nombreux hommes. Je tâchai de paraître assurée lorsque je leur expliquais ce que j'attendais d'eux, mais, en vérité, je ne pouvais rien leur promettre. J'espérais seulement que, si les choses venaient à déraper au point de nécessiter la destruction de l'arbre, le danger comme la peur les paralyseraient le temps nécessaire pour me permettre d'œuvrer avant de déguerpir.
    
    Après plusieurs heures de discutions, négociations, préparations, je me retrouvai à deux mètres du tronc fautif, Alrüs dans mon dos. Nous avions aidé les habitants à asperger l'écorce d'eau, espérant ainsi que mon tir ne laisserait qu'un tour noirci sans semer aucune flamme dans le bois innocent. En modelant mon pouvoir pour n'utiliser que le strict nécessaire, j'espérais que mon carreau n’entrainerait qu'un trou raisonnable qui ne menacerait pas la survit du végétal. En cas de nécessité, les habitants se tenaient à l'abri des premières maisons, des sceaux d'eau prêts à affronter le moindre départ de feu. Un silence terrible régnait sur la place désertée pourtant le chant puissant du saedrë couvrait jusqu'aux sons de ma respiration et de mon cœur tambourinant d'appréhension. Le temps se suspendit jusqu'à ce que je me décidasse enfin à décrocher mon arbalète et tendre sa corde. Aux aguets, j'envoyai mon pouvoir à la rencontre de l'Éthéré qui pensait pouvoir encore se cacher.
    
    Montre-toi !
    
    Le chant explosa soudain dans une célébration joyeuse et la magie de saedrë se jeta à la rencontre de la mienne, me laissant pantelante, suffocante. Je n'en avais pourtant que faire : le bonheur qui transpirait à travers les notes grandioses fit monter à mes yeux des larmes de joie. Alors, sous mon regard ébahi, l'arbre se mit à bouger, mais pas comme lors de ma mission au verger où l'écorce avait ondulé à la manière d’un liquide pour former la gueule menaçante. Non, cette transformation-ci n'avait rien à voir. Les plis du tronc, ses nœuds, jusqu'à la base de ses branches, tous se mouvaient et se détachaient pour révéler ce qui avait toujours été là, seulement dissimulé par les nuances de l'écorce et la mousse qui l'avait en partie recouvert : deux pattes puissantes aux griffes enfoncées profondément dans la terre et une gueule reptilienne gigantesque qui s'ouvrit vers le ciel pour célébrer notre rencontre d'un rugissement tonitruant, semant des échos dans le pouvoir jusqu'à des confins qui m'étaient inconnus. Subjuguée par le spectacle, je ne bronchais pas quand des paupières d'écorces se levèrent pour révéler deux iris fendus, de la couleur du bois, posés sur moi. Une flopée de jurons s'éleva dans mon dos de même que me parvinrent les pas maladroits d'Alrüs pour s'écarter précipitamment de cette merveille.
    
    – Bordel, ce n'est pas un Éthéré !
    
    Je l'avais compris à l'instant où il avait commencé à remuer, toutefois je n'aurais jamais pensé que pareille beauté existait encore.
    
    – Qu'est-ce que tu fous Selën ? Tire !
    
    Et blesser ce qui devait être le dernier enfant de la magie encore vivant ? Quelle folie pourrait me pousser à pareille extrémité ? Il n'avait rien de dangereux, son pouvoir n'était que joie et curiosité. Il reconnaissait ma magie, mais pas mon enveloppe. Cela l'intriguait énormément. Il n'y avait rien de plus normal, s'il pouvait effleurer mon héritage, je n'étais pas un représentant légitime de son chant. Pourtant, nos voix silencieuses chantèrent un moment à l'unisson et, après une hésitation, le saedrë se courba pour approcher son museau à ma rencontre. En réponse, je levai la main et attendis qu'il décidât de lui-même d'établir le contact. Presque aussitôt, je sentis toute sa puissance se déverser en moi, me coupant la respiration, gonflant mon cœur jusqu'à le faire éclater.
    
    Non ! Pitié…
    
    Ma douleur sema de l'inquiétude dans le pouvoir étranger et il se retira en un instant tandis que j'observais les filaments familiers retourner à l'écorce. Il ne chercha toutefois pas à rompre le contact, profitant de la caresse de ma main entre ses naseaux.
    
    Soudain, un pouvoir chuchotant s'amassa dans mon dos et fila droit sur nous. Je ne m'inquiétais toutefois pas. D'un ordre, je l'envoyais se dissoudre dans le ciel. La créature de bois s'agita en réponse, mais je l'entourai de mon pouvoir pour l'apaiser.
    
    Je te protège.
    
    Le saedrë à nouveau calme, je le quittai enfin des yeux pour balayer un regard à la ronde. Une multitude de visages terrifiés nous dévisageaient. Je sus aussitôt où tout ceci nous mènerait si j'attendais trop longtemps.
    
    Ils ont peur de toi.
    
    Le chant acquiesça. Il en avait parfaitement conscience. Néanmoins l'éliminer m'était devenu impensable.
    
    Dors. Dors jusqu'à ce que je vienne te réveiller.
    
    Le pouvoir opina de nouveau puis il m'étreignit une dernière fois avant de se retirer. Membres, gueule et branches se mêlèrent à nouveau et, bientôt, le saedrë reprit son déguisement d'arbre protecteur. Le temps s'arrêta sur la tristesse de cette situation, sur l'existence de cette créature condamnée à ne pas vivre pour ne pas mourir. Puis une main empoigna mon bras et me secoua.
    
    – À quoi joues-tu ?
    
    Alrüs paraissait tout à la fois furieux et inquiet aussi lui offris-je mon sourire le plus serein.
    
    – Ce serait bien trop triste de détruire une merveille pareille. Je lui ai dit de se rendormir en attendant mon retour. Il obéira, il ne fera de mal de personne. Je suis convaincue que le morghorïn n’a pas détruit le village pour ne pas le blesser, sa présence seule les protège. Mieux vaut le laisser ainsi.
    
    Mon compagnon pesta un moment, mais il finit toutefois par se ranger à mon avis.
    
    Encore bouleversée par ma rencontre, je laissais le jeune homme expliquer aux villageois ce qui s'était passé, ce qu'il en était. Les observant de loin, je vis une crainte mêlée de méfiance se répandre sur leurs traits et j'espérais qu'ils n'auraient pas l'inconscience de tenter quoi que ce fût après notre départ. Cependant, il y en avait un qui se détachait de la foule : mon père. Immobile, il me scrutait avec un teint livide, le regard douloureux. Il me fallut un moment pour comprendre, mais le souvenir récent jaillit soudain dans mes pensées. Alrüs m'avait appelé "Selën" devant tout le village. Pour les autres, ce ne devait être qu'une fantaisie de Gær. En revanche, pour l'homme qui m'observait de loin, la vérité était toute autre. Ma gorge se serra et je demeurais un moment interdite, ne sachant que faire. Puis, avisant qu'Alrüs en avait terminé, je me contentai de tirer ma capuche sur mon visage avant de reprendre ma route, sans un regard en arrière.

Texte publié par Serenya, 5 mars 2019 à 09h02
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