Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 59 Tome 1, Chapitre 59
Retrouver notre quotidien avec mon camarade était un véritable soulagement. Malgré les missions de plus en plus dangereuses, même auprès des différentes cours où nous retrouvâmes nos habitudes, il y avait quelque chose de sécurisant à partager tout ceci avec un partenaire comme Alrüs. En vérité, nous devînmes même plus proches qu'auparavant. L'humour avait été à l'origine de notre entente, mes remarques sur son œil et ses sous-entendus quant à ma santé mentale étaient le mortier de notre amitié. Rire aussi ouvertement des obstacles qui s'étaient dressés entre nous permettait d'en chasser les spectres comme il assurait une sincérité profonde entre nous deux. Nous n'avions pas de secret l'un pour l'autre et Gær Toyën faisait régulièrement les frais de ce que tout Chäsgær appelait désormais "ses deux chiens fous".
    
    Dinaë poursuivait ses examens systématiques sans jamais rien relever, de plus la contrainte qu'elle avait imposée nous arrangeait grandement. Nous qui avions toujours dû ruser pour ne pas nous éterniser dans les différents palais, avions désormais une raison officielle de rentrer rapidement. Exceptions faites des déplacements de la vieille Gær auprès de ces mêmes cours qui nous contraignaient alors à caler nos missions sur les siennes. Ce qui était justement le cas ce jour-là.
    
    Le morghorïn que nous devions chasser lors de l'incident du cauchemar avait fait de nombreuses victimes avant que Gær Nævën n’eût pu l'arrêter. Quant à celui que le Gær devait originellement chasser, il avait disparu dans les Monts Sauvages après avoir anéanti deux villages du nord de Beaubreuil. Il avait à nouveau été signalé près de la frontière et nous avions littéralement harcelé le colosse pour qu'il nous confiât cette mission plutôt qu'à Gær Nævën. Le séjour de Dinaë au palais de Beaubreuil nous obligeant déjà à nous y rendre, Gær Toyën n'avait guère eu d'argument à nous opposer. Nous étions donc en route pour rejoindre la vieille femme ainsi que la demeure royale et, au-delà, la frontière avec les Monts Sauvages. C'était la première fois que j'avais l'occasion d'aller aussi loin, la mission à Sombrive ayant été annulée. L'excitation me rendait fébrile.
    
    Néanmoins, je demeurais attentive aux échos du pouvoir tout autour de nous. Je ralentis aux premières notes familières. Alrüs comprit à mon mutisme soudain que j'avais repéré quelque chose. Je bifurquai au carrefour non loin pour emprunter une voie plus modeste que celle que nous suivions. Lorsque je fus certaine d'avoir reconnu le chant, je pressai le pas.
    
    – Un saedrë, droit devant.
    
    Alrüs eut une moue indécise.
    
    – Je ne tiens pas vraiment à courir pendant des heures dans le sous-bois et Dinaë nous attend…
    
    Je haussai les épaules, ne ralentissant nullement.
    
    – Ce sera vite réglé. Si la chasse s'éternise trop, nous n'aurons qu'à repartir. Il ne bougera pas d'ici notre retour…
    
    Mon camarade ne put qu'acquiescer aussi nous mîmes-nous à trottiner pour gagner du temps. Nous avançâmes un moment sans rien dire, jusqu'à ce que la voie me parût soudain familière.
    
    – J'ai l'impression de reconnaître l'endroit…
    
    – Ah ! Je me disais bien… Nous avons peut-être déjà fait un détour par ici au cours d'une mission.
    
    C'était plus que probable, cependant je ne voyais pas laquelle ni pour quelle raison nous serions venus jusque là. Puis, lorsqu'en arrivant en haut d'une colline, nous découvrîmes un village en contrebas construit autour d'un arbre plusieurs fois centenaires, je compris en quoi cette voie ne m'était pas inconnue.
    
    – Ce ne serait pas…
    
    – Si.
    
    Les habitations qui avaient été détruites lors de l'incendie provoqué par le morghorïn n'avaient pas été reconstruites à l'identique, pourtant cela ne m'empêcha nullement de reconnaître mon village natal. Je sentis soudain ma gorge se serrer et mon cœur tambouriner.
    
    – Nous pouvons le contourner si tu préfères.
    
    – Ça ne va pas être possible.
    
    Et pour cause : le saedrë se cachait au cœur même des habitations. Après une longue inspiration, je m'engageai sur la pente qui me ramenait chez moi. Je me fis cependant une promesse : s'il m'était possible d'éviter des retrouvailles avec mes parents, je le ferais. Je ne tenais pas à ce qu'ils se confrontassent à la réalité de ce que j'étais devenue. Cette idée en tête, avançant à grandes enjambées, nous nous retrouvâmes devant l'arbre protecteur du village en n'ayant semé que quelques murmures sur notre passage. Me tenant désormais à son pied, il ne faisait aucun doute que la magie du saedrë provenait du tronc massif. Avec toutes les années que j'avais pourtant passées là, jamais je n'aurais soupçonné qu'un Éthéré y était caché. Aurait-il vraiment pu demeurer ici au moins vingt ans sans jamais se manifester ?
    
    – Comment a-t-il pu se retrouver là-dedans alors qu'il n'y a pas un arbre à la ronde ?
    
    Je me posais justement la même question, mais elle était peut-être bien en vérité la réponse à cette absence d'attaque : sans échappatoire, il suffirait aux habitants de l'incendier pour détruire la menace définitivement. Il n'y avait alors rien d'étonnant à ce qu'il se fût tenu tranquille toutes ces années, attendant patiemment une issue.
    
    – Qu'est-ce que vous mijotez ? Cet arbre est sacré !
    
    Je souris en reconnaissant la voix du boulanger.
    
    – Je sais.
    
    Sans quitter l'écorce des yeux, je laissai glisser ma capuche en arrière et tirai mon amulette de l'intérieur de mon col. Au hoquet de stupeur de l'homme, je consentis à poser le regard sur lui.
    
    – Ça alors… Edën ? C'est vraiment toi ?
    
     Je ne bronchai pas à l'erreur de prénom, me contentant de répondre avec un sourire.
    
    – En chair et en écailles.
    
    Mon trait d'humour manqua sa cible, seul un silence gêné me répondit.
    
    – Nous te croyions morte avec les autres…
    
    Dans son regard, la tristesse se disputait à l'espoir que je m'empressai d'étouffer. Si mes compagnons de cueillette, son fils y compris, n'étaient pas revenus c'était que j'étais la seule survivante.
    
    – J'ai été séparée du groupe juste avant l'attaque. J'ai couru au hasard et je suis tombée sur Alrüs.
    
    Je désignai mon compagnon d'un mouvement du menton, un reniflement dédaigneux du boulanger ponctua les présentations.
    
    – Drôle de façon de te sauver…
    
    Je ne relevai pas la remarque et il eut la sagesse de rapidement changer de sujet.
    
    – Je suppose que ce n'est pas la nostalgie qui t'as ramenée ici… On a plus vu d'Éthéré depuis le morghorïn, vous arrivez un peu tard…
    
    Cette dernière réplique était clairement plus adressée à Alrüs qu'à moi, toutefois elle m'arracha une grimace pour une autre raison. Les crok'mars, les grelottines, le morghorïn… La présence des Éthérés avait toujours été oppressante pourtant les attaques avaient cessé aussitôt après mon départ. Toutes ces vies menacées, voire perdues, par ma seule présence ! J'en avais des frissons dans le dos. Avisant le silence qui régnait, je compris que l'homme attendait de connaître la raison de notre présence. Après une profonde inspiration, je me lançai.
    
    – Il y a un saedrë dans l'arbre protecteur. Nous ne pouvons pas le laisser là.
    
    Le boulanger eut d'abord un sourire en coin, croyant certainement à une blague, avant de comprendre, à mon air sérieux, que je ne plaisantais pas. Je vis alors ses pupilles s'embraser et je ne doutais pas qu'un autre que moi aurait dû répondre de tels propos de manière violente. Au lieu de cela, il crispa ses poings immenses l'un dans l'autre tandis que sa voix tonitrua.
    
    – Estime-toi heureuse que je te laisse voir tes parents avant de te sortir de chez nous à coup de botte au derrière. Avise-toi de ne serait-ce qu'effleurer cet arbre, je te réexpédie d'où tu viens, peu importe que tu sois née ici et sous sa protection !
    
    Je levai les mains en signe d'apaisement, lançant un regard noir à Alrüs qui grognait dans mon dos.
    
    – Je sais pertinemment ce que cet arbre représente. Je n'ai pas l'intention de l'abattre, ou quoi que ce soit. C'est l'Éthéré à l'intérieur qui est dangereux, pas lui. Je suis certaine qu'il y a moyen de se débarrasser de l'un sans détruire l'autre. Je vais seulement avoir besoin de votre aide.
    
    Le boulanger me jaugea un moment avant de décider de quel comportement adopter. Finalement, il lâcha un grognement de dépit et planta ses poings sur ses hanches.
    
    – Très bien, je te laisse une chance, mais c'est bien parce que c'est toi. À la première entourloupe de Gær, je te chasse d'ici sans douceur !
    
    Je souris à la menace puis acceptai le marché.
    
    – Très bien, je vais rassembler tout le monde pour que tu nous parles de ta solution miracle et de l'aide dont tu as besoin.
    
    Je le remerciai avant de m'en retourner à mon observation de l'arbre quand il m'interrompit.
    
    – Tu ne crois pas que tu devrais aller voir tes parents avant qu'ils ne te découvrent au cœur de la réunion ?
    
    – Si…
    
    Je savais ces retrouvailles inévitables, j'avais suffisamment regretté de ne pouvoir leur envoyer de nouvelles, pourtant je redoutais ce moment bien plus que n'importe quelle chasse.

Texte publié par Serenya, 26 février 2019 à 08h57
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 59 Tome 1, Chapitre 59
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1280 histoires publiées
607 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Marmotte76
LeConteur.fr 2013-2019 © Tous droits réservés