Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 58 Tome 1, Chapitre 58
Comme je l'avais craint, Alrüs s'était appliqué à m'échapper tout le reste de la journée. Pas qu'il se fût montré particulièrement doué pour m'esquiver, je ne le trouvais tout simplement pas. Exception faite au dîner, cependant la pièce chargée à cette heure-là de la journée était à mille lieux d'être l'idéal pour la conversation que nous devions avoir. J'allais donc trouver Gær Toyën dans son bureau en début de soirée pour lui présenter mon plan et espérer son concours. Mon idée le fit sourire alors nous mîmes tout en place pour le lendemain.
    
    Lorsque la cloche sonna le début des entraînements, je descendais les marches du perron en uniforme complet, sans un regard pour le colosse ou mon camarade en grande conversation non loin. Je crus percevoir un mouvement de tête du jeune homme, à mon passage, mais je l'ignorais. J’avançai droit vers le portail qui s'ouvrit pour me laisser passer. Comme nous en avions pris l'habitude, je m'élançai dans les ténèbres de la plaine vallonnée au petit trot.
    J'étais partie confiante, toutefois j'espérais désormais ne pas m'être trompée. Cachée derrière les premiers fourrés qui annonçaient la forêt plus loin, j'attendais de découvrir si Aëlya avait vu juste. Un sourire m'échappa alors que les premiers échos de murmures crok'mar me parvenaient. La meneuse avait vu juste. Lorsque le jeune homme me dépassa, je me glissai derrière lui.
    
    – Leçon numéro un : si tu veux suivre un Gær, choisis-en un qui n'entende pas le pouvoir.
    
    Mon camarade s'immobilisa, tendu, sans pour autant se retourner vers moi. Le silence s'imposa un long moment avant que je ne cherchasse à le faire parler.
    
    – Qu'est-ce que tu fais ici ?
    
    Le jeune homme se raidit davantage encore avant de trouver le courage de faire volte-face.
    
    – Je ne sais pas ce qui est passé par la tête de Toyën pour qu'il accepte, mais te laisser partir seule c'est au mieux de l'inconscience, au pire de la folie !
    
    La colère brûlait dans sa pupille, toutefois je ne pouvais dire si elle était orientée vers moi ou vers le colosse. Soudain, je compris.
    
    – Tu crois que je l'y ai contraint ?
    
    Alrüs rougit tout à coup, gardant le silence. La bile me monta à la gorge.
    
    – Tu t'imagines vraiment que je serais capable de tous vous manipuler pour mon plaisir ? C'est vraiment ce que tu penses de moi après tout le temps que nous avons passé ensemble ? Tu as bien vu dans quel été ça m'a mise de ne retenir que ton doigt, comment pourrais-je pousser Gær Toyën à aller à l'encontre de sa volonté ?
    
    Mon camarade bafouilla un moment avant de pouvoir se défendre clairement.
    
    – Ce n'est pas ce que j'ai dit !
    
    – Mais tu l'as pensé !
    
    Des larmes de frustration me montèrent aux yeux. Avais-je à ce point l'air d'un monstre manipulateur à ses yeux ? J'avais imaginé qu'une simple discussion suffirait, mais y avait-il en vérité la moindre chance de retrouver notre complicité passée ? J'en doutais désormais. Pire encore : si celui qui me connaissait le mieux pensait cela de moi, qu'en serait-il de mes autres confrères lorsque la rumeur se serait répandue ? Que serait dès lors ma vie à Chäsgær ? Les autres me craindraient-ils autant qu'Alrüs ? Verrais-je dans leurs yeux le même dégoût que celui que je croisais dans les regards des courtisans ? Avais-je réellement envie de vivre cela ? Quelle autre solution avais-je ? Gær Toyën m'avait laissé sortir, or Alrüs en ignorait la raison. Je pouvais tout autant partir et ne jamais revenir. Je pourrais jouer les mercenaires pour les villages abandonnés par Chäsgær… Je pourrais me mettre en quête d'Argöth pour tenter ma chance… Sans vraiment y réfléchir, je repris ma route en direction du bois, mon camarade sur les talons.
    
    – J'y ai pensé, oui, mais seulement une seconde ! Après ce qui s'est passé, tu ne peux pas m'en vouloir. J'ai absorbé ton cauchemar, je sais ce que j'ai vu, et l'instant d'après tu me commandais comme un vulgaire Éthéré… Alors oui, quand Toyën a dit que tu partais seule, comme s'il n'y avait rien de plus naturel, j'ai eu peur le temps d'un battement de cœur.
    
    – Alors, qu'est-ce que tu fais là ?
    
    Le silence dura un moment durant lequel Alrüs parut chercher ses mots.
    
    – Tu es un nid à problèmes, il faudrait être fou pour te laisser seule.
    
    Un maigre sourire me vint à cette remarque, néanmoins je ne ralentis pas pour autant. Avais-je seulement envie de rentrer ?
    
    – Quand ça va se savoir, ils vont tous se méfier de moi. Si tu les confortes dans leur idée en ayant peur de moi…
    
    – Je sais, je suis désolé.
    
    Il paraissait sincère. Serait-ce pour autant suffisant pour oublier ce qui était arrivé ?
    
    – Dinaë va me surveiller sans arrêt à présent, vous n'avez rien à craindre.
    
    – Je sais. Ce n'est pas pour eux que je m'inquiète.
    
    Une pointe d'agacement se joignit à mes sentiments déjà nombreux.
    
    – Je n'ai pas besoin d'être protégée…
    
    Un souffle moqueur me répondit.
    
    – Je sais. Je ne suis là que pour pallier à tes lacunes sociales en échange d'une meilleure espérance de vie. C'est toi qui me protège, je pensais que c'était évident depuis longtemps…
    
    Sa remarque m'arracha un sourire plus franc qui disparut aussitôt à la pensée suivante.
    
    – Je ne suis pas Ilëa.
    
    Alrüs marqua une pause stupéfaite avant de reprendre d'un ton plus sombre.
    
    – Qui t'as parlé de ça ?
    
    Je haussai les épaules.
    
    – Gær Toyën et Dinaë. J'ai tout de même dû discuter avec Aëlya pour avoir toute l'histoire.
    
    Mon compagnon eut un grognement d'acquiescement avant de reprendre.
    
    – Ilëa n'aimait pas partir en mission, l'extérieur la terrifiait, mais puisque j'étais là et que nous avions la meute… Elle ne voulait pas passer son troisième Processus, elle avait très mal vécu les deux premiers. Pourtant les autres ont fait pression. La communication en chasse est plus instinctive avec trois Processus alors les autres se retrouvent forcément à la traîne. Je suppose que, sans le vouloir, j'ai participé à cette espèce de chantage. La suite, tu la connais. Alors non, tu n'as strictement rien à voir avec Ilëa.
    
    À l'écouter, rien ne s'opposait à notre duo. Ce n'était pourtant pas ce que m'avait laissé supposer son comportement.
    
    – Si tout va bien, pourquoi m'évites-tu ?
    
    Le jeune homme sourit et fit une moue exagérément boudeuse.
    
    – Je ne t'évite pas…
    
    Je ris malgré moi à cette imitation moqueuse.
    
    – Je suppose que, comme toi à l'époque, je me suis dit que tu n'aurais plus envie de faire équipe avec moi.
    
    Il était vrai qu'à la suite de l'attaque qui lui avait coûté son œil, je n'aurais jamais imaginé nous voir nous rapprocher.
    
    – Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ?
    
    Alrüs prit un air songeur or, en vérité, s'il était là à cet instant, c'était qu'il connaissait déjà la réponse.
    
    – Tu l'as dit toi-même : nous ne sommes pas une équipe, nous sommes une meute. Les membres d'une meute se serrent les coudes et se pardonnent toujours tout. Ceci dit, nous avons tout de même la meute la plus étrange de Chäsgær…
    
    Je répondis à son clin d'œil complice.
    
    – Peut-être, mais c'est aussi la meilleure !
    
    Alrüs rit un moment avant de s'immobiliser avec un air sérieux sur le visage, une main tendue.
    
    – Tu es certaine que tu veux d'un partenaire capable de te menacer dès le réveil ?
    
    J'acquiesçai en empoignant sa main.
    
    – Et toi, tu n'as pas peur de perdre d'autres morceaux en m'accompagnant ?
    
    Alrüs s'esclaffa en me serrant la main puis, d'une tape à l'épaule, il me relança sur le chemin.
    
    – Où allons-nous ?
    
    Je retins le sourire moqueur qui voulait s'inviter sur mes lèvres.
    
    – Nulle part, je voulais seulement te parler…
    
    Le jeune homme lâcha un « oh » indécis avant de jeter un regard par dessus son épaule.
    
    – Dans ce cas, nous devrions peut-être rentrer avant que Toyën ne s'inquiète.
    
    – Ce serait plus sage, oui.
    
    Alors nous fîmes demi-tour en petites foulées, comme si rien de fâcheux n'était jamais arrivé.

Texte publié par Serenya, 19 février 2019 à 09h04
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 58 Tome 1, Chapitre 58
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1306 histoires publiées
622 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Mytae
LeConteur.fr 2013-2019 © Tous droits réservés