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Tome 1, Chapitre 54 Tome 1, Chapitre 54
Avec un sursaut inquiet, je lançai un regard dans mon dos, m'attendant à y découvrir la menace qu'Alrüs tenait en respect. Mes yeux ne trouvèrent pourtant qu'un mur sans le moindre indice d'un quelconque danger. Revenant à mon compagnon, je constatai qu'il n'avait pas esquissé un seul geste et, par là même, pas baissé son arme.
    
    – Alrüs ?
    
    Un éclat douloureux passa dans l'iris fixé sur moi néanmoins la détermination y retrouva rapidement sa place.
    
    – Qui es-tu ?
    
    La question, crachée avec amertume, m'aurait fait rire s'il n'y avait eu le carreau de lumière pointé sur moi. S'il s'agissait d'une blague, elle était de très mauvais goût, et je m'apprêtais à expliquer le fond de ma pensée au maladroit comique, me redressant d'un geste pataud dans la mousse. Tout à coup, un trait fila pour venir se dissoudre entre mes jambes, noircissant la couche sur son passage.
    
    – Le prochain ne te ratera pas alors ne bouge pas !
    
    Glacée d'effroi, le cœur tambourinant, je levai les deux mains en signe d'apaisement, ne tentant aucun autre mouvement.
    
    – Alrüs… À quoi joues-tu ?
    
    – Qui es-tu ?
    
    Un nouveau trait de lumière se forma dans l'arme avec cette question.
    
    – Selën. Je suis Selën ! C'est moi ! Tu ne me reconnais pas ?
    
    Un rictus amer étira le coin des lèvres de mon compagnon.
    
    – Non, tu n'es pas Selën. Tu as peut-être réussi à nous berner jusque là, mais c'est terminé.
    
    Je ne comprenais plus rien. De quoi parlait-il ?
    
    – Alrüs, arrête de faire l'idiot et baisse ton arme. Je ne saisis rien de ce que tu racontes.
    
    Un rire sarcastique me répondit. S'il changea un peu de position, je n'en demeurais pas moins sa cible.
    
    – Ne me prends pas pour un imbécile. Aurais-tu oublié ce que je suis ?
    
    Il paraissait sérieux et bien moins désorienté que moi, aussi pris-je le temps de répondre sérieusement à sa question. Si cela pouvait l'apaiser ou me permettre de comprendre son comportement soudain…
    
    – Tu es un Gær… un Gær crok'mar.
    
    À ma réponse, le visage de mon compagnon s'assombrit.
    
    – Et à part faire de jolies meutes, quel est leur pouvoir ?
    
    – Il…
    
    Je me figeais. Les songes ! Les crok'mars se nourrissaient des songes. Or, je n'avais eu aucune vision onirique de toute la nuit…
    
    – C'est à cause de mon cauchemar ?
    
    Sans bouger d’un pouce, Alrüs eut une grimace.
    
    – Tu te mets dans un état pareil pour un simple cauchemar ?
    
    Je n'en revenais pas de parvenir à une conclusion aussi farfelue. Pourtant, le jeune homme conservait tout son sérieux.
    
    – Ce n'est pas un simple cauchemar, comme tu dis. C'est un mirage du pouvoir, une tentative de la magie pour endormir ta conscience. Être enfermée, enchaînée, dans le noir, avec le pouvoir qui s'échappe… Ne me dis pas que cela ne t'interpelle pas !
    
    Je ne savais que répondre, abasourdie.
    
    – Que me reproches-tu ?
    
    J'avais presque crié ma question, à bout de nerf, effrayée par le comportement confus de mon partenaire. La tristesse vint remplacer tout le reste dans l'unique iris du jeune homme.
    
    – Tu sombres. Si ce n'est pas déjà fait, cela ne saurait tarder. Je savais que ce troisième Processus était une idiotie. Ils te l'ont fait passer beaucoup trop tôt. Bientôt le pouvoir s'emparera de toi. Alors tu seras inarrêtable. Avec toi plus que quiconque, nous ne pouvons prendre aucun risque.
    
    Il voulut donner davantage de contenance à ses propos en levant son arbalète d'un geste menaçant, cependant ses membres tremblants le trahirent et il reprit appui sur le mur. La peur infusait de plus en plus dans tout mon être : si Alrüs n'était plus maître de lui, un accident pourrait rapidement survenir.
    
    – Je t'en supplie, baisse cette arme. Nous discuterons autant que tu le veux, nous ferons tout ce que tu veux, mais baisse ton arme.
    
    – N'essaie pas de me duper !
    
    La terreur grandissante fit voler en éclat le peu de patience que j'étais parvenue à conserver.
    
    – Bon sang Alrüs, tous les Gærs font des cauchemars ! Je ne t'ai jamais vu menacer qui que ce soit pour autant !
    
    J'avais élevé la voix pour rivaliser avec celle de mon camarade. Je doutais que lui hurler dessus résoudrait mon problème, toutefois j'étais si désarmée face à cette situation incompréhensible que je ne savais que faire d'autre.
    
    – Nous faisons tous des cauchemars, oui, mais pendant le Processus seulement. Précisément parce que c'est à ce moment là que le pouvoir est plus fort, qu’il peut facilement s'exprimer. En faire en dehors, c'est la preuve que la fin est proche.
    
    Les larmes me montèrent aux yeux en même temps qu'un rire de dérision.
    
    – Dans ce cas, cela fait longtemps que je suis condamnée… Depuis mon premier jour à Chäsgær, je n'ai pas eu le droit à un sommeil paisible. S'il y avait un souci, Dinaë l'aurait remarqué à force !
    
    – Mensonge !
    
    Je me retins de justesse de me lever d'un bond pour laisser libre court à mon exaspération.
    
    – Dès le premier jour, je te le jure. Aën m'a tiré je ne sais combien de fois de ces songes, il pourra confirmer.
    
    Un masque cynique s'empara des traits du jeune homme.
    
    – Un muet ? Quelle aubaine !
    
    Cette dernière remarque acheva de me faire perdre mon calme. Je me redressai vivement, sans chercher à me rapprocher du Gær.
    
    – Ce n'est pas parce qu'il ne parle pas qu'il ne comprend pas et tu le sais parfaitement ! Cesse de faire l'imbécile, tu vois bien que tu n'as aucun argument contre moi ! Baisse cette arme !
    
    Ma voix était devenue suraigüe avec ma dernière remarque, pourtant Alrüs se contenta de reculer de quelques pas, l'arbalète toujours levée et terriblement sérieux.
    
    – Abandonnons la mission, rentrons à Chäsgær. Dinaë pourra s'assurer que tout va bien. Ensuite, nous n'aurons plus qu'à reprendre la route, d'accord ?
    
    Je crus un instant qu'Alrüs allait se ranger à la voix de la raison, cependant il raffermit sa prise sur son arme et le trait s'intensifia.
    
    – Je voudrais pouvoir te croire. D’un autre côté, cela pourrait tout aussi bien être une ruse pour te débarrasser de moi une fois ma garde baissée ou, pire, pouvoir rentrer faire ton œuvre au manoir maintenant que tu es démasquée… Je sais ce que j'ai vu, je sais comment cela va finir. Dire que Toyën l'avait pressenti, que je t'ai défendue… Je suis désolée Selën, nous ne pouvons pas prendre le risque d'attendre que tu perdes complètement le contrôle, pas toi…
    
    Son air déterminé se nuançait d'une douleur intense qui me blessait autant que ses propos. Pourtant, je le vis prendre une profonde inspiration et aligner son trait sur ma poitrine. Il allait décocher son trait, il ne me laissait plus le choix.
    
    Ne tire pas !
    
    J'enflammai mon pouvoir de toute la force de mon désespoir pour l'envoyer étouffer celui d'Alrüs. Je n'avais jamais utilisé une telle puissance contre un confrère, cette idée me rebutait, cependant mon camarade ne m'avait accordé aucune autre voie. Le jeune homme recula sous l'impact, arme toujours dressée, mais doigt figé sur la gâchette. Entre ses dents serrées, colère et désespoir se disputaient le ton de sa voix.
    
    – Même si tu me tues, les autres finiront par comprendre ce qui s'est passé…
    
    Les larmes glissaient sur mes joues, toute mon attention désormais dévouée à retenir le jugement de mon partenaire.
    
    – Je ne veux pas te tuer ! Je veux juste rentrer chez nous. Alrüs, s'il te plait, laisse Dinaë faire son travail. Ce n'est pas la première fois que tu te trompes…
    
    Un nouvel éclat douloureux passa dans la pupille miroitante et, d'un signe du menton, le jeune homme m'indiqua de sortir du box, ce que je fis à lents pas prudents. Je découvris alors qu'Alrüs s'était emparé de mes armes, qu'il portait à la ceinture, en sus des siennes. Ma gorge se noua à l'idée qu'il avait dû ressasser ces horreurs durant des heures. Jamais je ne pourrais le convaincre seule. D'un nouveau geste, il me désigna la sortie de la bâtisse.
    
    – Passe devant puisque tu ne me laisses pas le choix. Baisse ta garde une seule fois et je ne manquerai pas cette occasion, tu peux me croire.
    
    Un nouveau sanglot monta dans ma gorge tandis que je hochais la tête pour toute réponse.

Texte publié par Serenya, 22 janvier 2019 à 09h27
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