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Tome 1, Chapitre 53 Tome 1, Chapitre 53
Alrüs avait vu juste : mon séjour, même bref, à Chandeaux avait marqué les esprits. L'étalon blanc que le prince Nëssam avait tenu à m'offrir pour se faire pardonner de m'avoir menée au lac, et que j'étais parvenue à refuser en invoquant mon ignorance absolue en terme d'équitation, avait tout de même trouvé le chemin de Chäsgær. J'avais imploré Gær Toyën de retourner le présent, mais il n'en avait rien fait. L'animal était allé rejoindre les écuries de l'organisation, dont j'avais ignoré jusque là l'existence. Une chance, toutefois : personne n'attendait de moi que j'apprisse à monter. Les chevaux étaient davantage un gage de richesse qu'un réel moyen de transport puisque, contrairement à nous, ces créatures se révélaient aveugles dans la nuit sans fin qui recouvrait les terres d'Avëndya.
    
    Plusieurs invitations de Sire Æstën nous étaient également parvenues, cependant aucune ne proposaient rien de plus qu'un séjour de plaisance ou une visite plus officielle de la dépouille du draë. Cette dernière idée me donnait une telle nausée à sa simple évocation que le colosse se chargea lui-même de répondre sans que je n'eusse jamais plus que de vagues rumeurs de ces invitations. Les autres dirigeants, en revanche, ne demeurèrent pas en reste. Débuta ainsi une surenchère au contrat. Vald'or et Beaubreuil rivalisèrent d'ingéniosité pour soumettre une demande d'aide vis-à-vis d'Éthérés chaque fois plus puissants et je craignais de connaître à quelles extrémités leur quête d'attention pouvait les pousser. Ils avaient compris qu'à l'image de Chandeaux, leur proximité avec les terres de Chäsgær les plaçaient dans un périmètre dans lequel mon mentor consentirait à me voir évoluer. Ce qui n'était pas le cas, par exemple, de Sombrive ou Blanchiles qui ne désespéraient pourtant pas.
    
    Deux fois par mois environ, Alrüs et moi arpentions donc le sud d'Avëndya pour aller divertir les grands de ce monde. Mon statut d'héritière d'Argöth aurait dû faire de moi une Gær tout autant redoutable qu’affairée, or les puissants m'avaient transformée en saltimbanque. Ces mondanités incessantes m'auraient depuis longtemps fait exploser s'il n'y avait eu les chasses sauvages que mon camarade et moi nous offrions sur la route. Grâce à mon talent, nous pouvions dénicher les Éthérés qui cherchaient à éviter notre chemin. Or, il était de notre devoir de poursuivre leur extermination. Leur exécution avait beau toujours me blesser sans que je ne pusse l'expliquer autrement qu'avec ma sensibilité au pouvoir, il s'agissait là de l'essence même de notre rôle, du pourquoi de notre existence. Et traquer une proie sauvage en compagnie d'Alrüs était un sentiment incomparable face aux pâles mises à mort que l'on me faisait mettre en scène.
    
    Néanmoins, ceci ne ressemblait en rien à la véritable vie de Gær, j'en avais bien conscience. Nous passions du manoir en palais sans jamais connaître les nuits en terres sauvages, les gardes épuisées où les nerfs à vif transformaient le moindre bruissement en terrible menace, l'hostilité des petites gens qui préféraient vous chasser plutôt que vous abriter quelques heures, par vengeance d'une aide que Chäsgær n'avait jamais envoyée… Je ne connaissais que les accueils chaleureux, les sourires qui ne dissimulaient pourtant en rien la pointe de crainte ou de dégoût que notre apparence provoquait immanquablement. J'avais conscience de mon statut privilégié, de mon état d'égérie de Chäsgær plus ou moins imposé, parfaitement immérité. Lorsque j'avais néanmoins l'audace de me plaindre, Alrüs n'était jamais loin pour me rappeler que j'aurais pu mourir dans l'incendie d'une forêt un jour de cueillette ou d'une entrevue malencontreuse lors de la plus idiote des fugues. Ou, comme mes camarades bien moins chanceux, j'aurais pu disparaître lors de ma première chasse, faire une mauvaise rencontre sur la route d'une mission facile, frôler la mort à chacune de mes sorties… Ma cage dorée n'était certes pas palpitante, mais elle me protégeait du monde extérieur autant qu'elle m'emprisonnait alors je me laissais faire sans trop protester.
    
    Jusqu'au jour où Beaubreuil et Sombrive signalèrent tous deux la présence d'un morghorïn, le premier ayant été aperçu loin dans les Monts Sauvages tandis que le second longeait les rives du Lac Lumière en direction de la passe du même nom. Gær Nævën prendrait la route de Beaubreuil tandis que Sombrive obtint enfin l'honneur de ma présence. L'appréhension de devoir affronter une créature aussi puissante ainsi que l'excitation de partir pour la première fois à plus d'une journée de voyage du manoir se disputaient mes pensées. Alrüs et moi allions devoir trouver un hébergement discret ou dormir en pleine forêt, or cette idée pourtant banale déclenchait chez moi un frisson d'inconnu. Nous pouvions tout aussi bien chercher l'hospitalité de Sire Æstën en traversant ses terres, mais nous savions pertinemment qu'après les innombrables invitations retournées par Gær Toyën, jamais le roi de Chandeaux ne nous laisserait repartir après seulement une nuit. Sans oublier le dégoût que m'inspirait le palais. Les auberges seraient également à éviter car nous doutions qu'aucun tenancier ne parvînt à tenir sa langue. L'annonce de notre présence parviendrait tôt ou tard aux oreilles de leur seigneur.
    
    Nous prîmes la route avec une fierté nouvelle : Gær Toyën faisait enfin confiance à notre duo. Les chasses d'apparat que nous avions réalisées jusque là n'avaient pas permises de révéler cette reconnaissance que nous accordait notre mentor, cependant cette mission ne laissait aucun doute. Nous ne partions pas chasser n'importe quel Éthéré. Il s'agissait d'un morghorïn, la plus puissante créature, après Argöth bien entendu, à arpenter les terres d'Avëndya. Le colosse me faisait suffisamment confiance, forcée quelque peu par le second morghorïn, pour non seulement m'envoyer sur les lieux, mais également veiller à la sécurité de mon camarade qui, lui, se trouverait totalement désarmé face à notre proie. Plus que jamais sur cette mission, Alrüs serait davantage un compagnon de voyage que de chasse. Néanmoins, je ne désespérais pas de nous trouver quelques Éthérés plus modestes à traquer ensemble sur la route.
    
    Aussitôt le portail de Chäsgær ouvert, nous trottâmes joyeusement en direction des bois. C'était devenu une blague pour beaucoup : nous disions avoir besoin de nous dégourdir les jambes et les Gærs de garde nous comparaient à des chiens de chasse débordant d'entrain. Nous étions simplement heureux de pouvoir enfin quitter les murs étroits du manoir, et cela était d'autant plus vrai pour Alrüs qui avait eu l'habitude d'enchaîner les missions avant de devenir mon partenaire. Comme toujours, nous retrouvâmes une allure bien plus posée dès les premiers arbres dépassés. J'ouvris largement mon pouvoir au monde autour de nous, tout autant pour nous protéger que pour rechercher un éventuel divertissement. Désormais à l'abri des oreilles indiscrètes de nos confrères, je pouvais poser à mon compagnon la question qui me taraudait depuis l'attribution de cette mission.
    
    – C'est une idée ou les Éthérés sont plus nombreux ces derniers temps ? Deux morghorïns d'un coup, ce n'est pas fréquent, non ?
    
    Un sourire amusé étira les lèvres d'Alrüs.
    
    – J'ai fait exactement la même remarque à Toyën… Je ne dirais pas qu'ils sont plus nombreux, les Monts Sauvages ont toujours parfaitement porté leur nom, mais ils s'enhardissent. En temps normal, ils harcèlent les zones habitées avec de petits Éthérés avant d'envoyer les gros une fois un Gær sur place. Là, on dirait qu'ils attaquent directement avec les puissants… Gær Toyën a joué les inébranlables, pourtant j'ai bien vu que lui aussi s'en inquiétait. Ce n'est peut-être pas drôle tous les jours d'être ta nounou attitrée, mais cela pourrait avoir des avantages inattendus…
    
    Avec son clin d'œil complice, le jeune homme se voulait rassurant, néanmoins je n'étais pas dupe : comme souvent, lui et mes mentors me cachaient quelque chose. J'avais toutefois depuis longtemps compris que chercher à leur forcer la main ne fonctionnait pas. Ils ne faisaient cela qu'en songeant à me protéger, jamais rien ne pourrait les contraindre à revenir sur leur idée. Je serais informée en temps voulu, si cela s'avérait finalement nécessaire.
    
    Nous pensions devoir nous résigner à dormir en forêt pour échapper à l'attention trop généreuse de Sire Æstën toutefois, en coupant à travers bois pour éviter les voies menant au palais et la cité à ses pieds, nous tombâmes par hasard sur un petit hameau des plus modestes, mais néanmoins assez proche de la capitale pour avoir entendu parler de la fameuse Gær aux écailles dorées que leur souverain affectionnait tant. On nous accueillit donc avec entrain et, à défaut d'une chambre dans une auberge, on nous offrit un coin d'étable où nous pouvions nous reposer tout notre saoul, mon camarade et moi, sans voir à nous soucier de monter la garde. Allongés dos à dos dans un tas de mousse sèche, nous discutâmes un long moment de l'activité récente des Éthérés, de ses possibles causes, de ses conséquences certaines. J'avais l'impression de partager la vie d'Alrüs depuis une éternité, pourtant c'était la première fois que nous étions si proches, la chaleur du corps de mon camarade irradiant à travers l'étoffe de ma chemise. Le jeune homme changea de position un nombre incalculable de fois avant de grommeler.
    
    – Pourquoi a-t-il fallu que je fasse équipe avec une écailleuse ? Tu es gelée et tes pointes me rentrent dans le dos…
    
    Un instant, j'hésitais à ruer des épaules pour lui faire regretter ses paroles, mais j'optai plutôt pour un dandinement du haut du corps.
    
    – Il y a un avantage : je peux te gratter le dos !
    
    Nous rîmes de bon cœur un long moment avant de finalement plonger dans un sommeil bien mérité.
    
    Je m'éveillais le lendemain avec un sentiment de plénitude que je n'avais plus ressenti depuis que j'avais rejoint Chäsgær. Pour la première fois de ma vie, me semblait-il, j'avais fait une nuit complète, sans le moindre cauchemar. J'étais détendue et reposée comme jamais je ne l'avais été. Je m'étirai avec un sourire de bien-être, songeant à profiter encore de la situation, quand je me rendis compte qu'Alrüs n'étais plus à mes côtés. Il devait déjà être tard, mieux valait me lever sans tarder si je ne voulais pas l'agacer. Pleine d'entrain pour cette journée de voyage qui devait me mener à ma plus importante chasse, je m'assis dans notre couche improvisée puis balayais les lieux d'un œil encore endormi, à la recherche de mon camarade. Alrüs se tenait à deux mètres de moi, appuyé sur le muret du box qui le dissimulait presque entièrement. Arbalète tendue et pouvoir chargé, il me tenait en joue d'un air déterminé.
    

Texte publié par Serenya, 15 janvier 2019 à 10h31
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