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Tome 1, Chapitre 52 Tome 1, Chapitre 52
- Ils sont installés sur la terrasse. Les jardins sont en contrebas. Tu ne seras pas gênée par les courtisans, mais évite de tirer dans leur direction...
    
    Je gloussai à la remarque d'Alrüs alors que nous remontions un large couloir du rez-de-chaussée.
    
    - Tu ne m'accompagnes pas ?
    
    Le coup d'œil moqueur du jeune homme ne m'échappa pas.
    
    - Je ne serai pas loin. Tu n'auras qu'à appeler à l'aide si tu as trop peur...
    
    Je ris de plus belle jusqu'à ce que mon compagnon retrouvât un peu de sérieux.
    
    - Il y a huit nid'hivers en tout. Tu es la mieux placée pour trouver où ils se cachent. Prends garde aux projections de liquide et tâche de rendre cela un tant soit peu spectaculaire.
    
    Je hochai la tête avant de compléter.
    
    - Mais pas trop, pour ne pas inciter Sire Æstën à passer outre l'incident de cette nuit.
    
    Alrüs approuva. Nous parvînmes sur ces entrefaites à une large double porte vitrée que deux serviteurs en livrée se hâtèrent d'ouvrir en grand à notre approche. Du coin de l'œil, j'observais mon camarade prendre une grande inspiration avant de sortir sur la vaste terrasse trop richement éclairée à mon goût. Je retins une grimace, tâchant de sourire tandis que Sire Æstën se levait à notre arrivée.
    
    - Mes amis, permettez-moi de vous présenter une jeune Gær des plus prometteuses. Comme vous pouvez le constater, Gær Selën est une héritière d'Argöth. Chäsgær a eu la générosité de nous l'envoyer pour chasser les Éthérés qui saccagent mes si paisibles jardins.
    
    Un frisson glacé me parcourut l'échine à l'exposition si franche de mon héritage ainsi qu’aux regards et murmures appréciateurs qui suivirent la déclaration. Je me hâtai de saluer l'assemblée occupée à siroter quelque infusion puis dégringolai les marches pour m'élancer dans les allées bordées de haies du jardin.
    
    Le simulacre de labyrinthe végétal aurait pu être un obstacle si les murs de mousse taillée s'étaient élevés au-dessus de mes hanches, or ce n'était pas le cas. J'avais espéré un instant pourvoir dénicher mes cibles sans avoir à traquer leur pouvoir néanmoins, rendue au centre du jardin gelé sans le moindre indice, je dus me faire une raison. J'armai donc mon arbalète, pris soin de tourner le dos aux spectateurs, et détournai mon attention de mon pouvoir pour m'ouvrir à ceux environnants. Aussitôt, la complainte du palais se fit imposante. Je m'appliquais toutefois à l'ignorer pour me concentrer sur les notes cristallines que je recherchais. Les premières que je repérai provenaient de ma droite. Sans difficulté, j'invoquai une pluie d'étincelles dans le buisson incriminé et, l'instant d'après, un couple cristallin prit son envol de concert dans un carillon léger. En un battement de cil, je levai mon arme, formai le trait de lumière et tirai. J'ajustai légèrement la trajectoire de mon pouvoir pour qu'il atteignît la deuxième cible après avoir transpercé la première. Les deux corps d'ombres se dissipèrent alors dans ce silence soudain qui caractérisait à mes sens la fin d'un Éthéré. Je fermai les paupières, accusant le coup, quand un chant s'éleva autour de moi. Tout à leur mélancolie, les nid'hivers pleuraient la disparition de deux des leurs. Ma gorge se noua en réponse tandis que je me hâtai de réarmer mon arbalète. Si je ne voulais pas me ridiculiser devant l'assemblée attentive je devais faire vite. Déjà les larmes menaçaient au bord de mes paupières.
    
    Je me tournai d'un mouvement vif vers une deuxième haie. Le mettre en joue suffit à faire réagir ses occupants qui tentèrent de s'envoler l'un après l'autre. Ils vinrent pourtant s'ajouter à mon tableau de chasse après un court ordre au second pour l'immobiliser le temps de tendre une nouvelle fois ma corde. Tout comme les intentions des Éthérés se répercutaient en échos dans leur magie, les pulsions de la mienne devaient leur apprendre le sort que je leur réservais malgré mon cœur et ma gorge qui se serraient toujours plus.
    
    Le troisième couple tenta de m'échapper tandis que je leur tournais le dos. Ils n'eurent guère d'espoir de fuite alors que j'écrasais leurs échos de toute ma puissance.
    
    Revenez !
    
    Je profitai de la large courbe qu'ils dessinèrent vers moi pour les abattre d'un trait. Je reniflais à plusieurs reprises sur le temps nécessaire à tirer la corde de mon arbalète et à essuyer d'une main fébrile mes joues. Une chance que les Éthérés eussent semé neige et glace dans les allées moussues : le froid environnant serait une bonne excuse à mes yeux ainsi que mon nez rougis, du moins l'espérais-je. Je ne tenais pas à ce que ces nobles bavards fissent de moi, en quelques rumeurs, l'étrange Gær qui pleurait les Éthérés... Une rencontre avec le maître de la guilde avait suffit à éveiller l'intérêt de Sire Æstën, je ne préférais pas expérimenter les dégâts que pourrait faire toute une cour sur mon avenir.
    
    Implacable et déterminée, je me tournai vers l'ultime buisson habité. Les deux derniers nid'hivers se terraient, je le savais. Tout comme eux-mêmes sentaient que leur destin inflexible les avait retrouvés. Pourtant nous demeurâmes un long moment à nous observer ainsi sans nous voir, magie contre magie. Leur chant se modula pour glisser sur une nouvelle série de notes. De la mélancolie toujours, mais ce n'était plus leurs semblables qu'ils pleuraient, c'était moi. Je me mordis la lèvre au sang pour étouffer le sanglot qui montait dans ma gorge et reniflait de plus belle. Le monde se brouillant autour de moi, je passai mon visage sur un coin de ma cape d'un haussement d'épaule. Mes deux proies y virent un signal : elles s'envolèrent d'un même mouvement dans deux directions opposées. D'un geste réflexe acquis au fil des mois d'entraînements, je levai les bras et tirai au milieu, dans le vide. Mon attention rivée aux deux fuyards, mon trait lumineux se divisa pour trouver ses deux cibles sans la moindre bévue. Aux exclamations ravies accompagnées d’applaudissements, je joignis mon gémissement éperdu étouffé par ma main plaquée sur ma bouche. Le palais comme le lac avaient beau emplir le pouvoir de leur présence, l'absence soudaine des nid'hivers était un fer chauffé à blanc au cœur de ma magie. Je reniflais et hoquetais un moment avant de retrouver mon calme, intriguée par un détail. Après une hésitation suivie d’un juron, j'avançai à pas prudents au milieu des plaques de verglas ou des tas de neige. Au cœur du mur de mousse, un faible écho plaintif chantait sa peur tout autant que son incompréhension. Écartant les branches spongieuses d'une main prudente, je serrai les dents en constatant ce qui se cachait au cœur du nid de glace : un petit Éthéré qui fixait sur moi un œil empli d'une curiosité innocente. Je reniflai de plus belle après un nouveau juron et fis trois pas en arrière en armant une dernière fois mon arbalète. Le pouvoir vibrant au creux de celle-ci, je levai des mains tremblantes, m'appliquant à retrouver un semblant de contrôle au milieu de mes hoquets. Les piaillements d'appel redoublèrent avec mon départ aussi me convainquis-je de mon indifférence avant d'appuyer sur la gâchette. Ce n'était, bien entendu, qu'un mensonge. À l'instant où tout écho cristallin eût définitivement disparu, le gouffre qui s'ouvrit sous mes pieds faillit me faire perdre l'équilibre. Néanmoins je tins bon, n'oubliant pas un instant où je me trouvais, les nombreux regards posés sur moi. J'étais une Gær, et pas n'importe laquelle. Je ne pouvais me permettre de me donner en spectacle. Je ne pouvais ridiculiser Chäsgær avec un comportement inapproprié.
    
    Je ne réalisai que je m'étais figée sur place, yeux clos et tête baissée, que lorsque la voix d'Alrüs vint interrompre mon recueillement.
    
    - Tout va bien ?
    
    J'essuyai mon visage d'un geste que j'espérais discret puis hochai la tête.
    
    - Je voulais juste prendre le temps de m'assurer qu'il n'y en avait pas d'autres dans les environs.
    
    Un grognement entendu me répondit. Mon camarade patienta sans un mot ni un regard que je fusse prête à lui faire face.
    
    - Pour le coup, on peut dire que tu as fait forte impression. Si tu veux avoir une chance de filer aujourd'hui, mieux vaut nous hâter de prendre congés avant que Sire Æstën ne trouve une raison de nous retenir.
    
    J'acquiesçai en silence et suivis mon compagnon qui remontait les jardins à longues enjambées.
    

Texte publié par Serenya, 8 janvier 2019 à 08h19
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