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Tome 1, Chapitre 51 Tome 1, Chapitre 51
Je suffoquais. La lumière qui m'engloutissait m'aveuglait de son éclat malsain. Je percevais sur mes chairs fendues le poids des entraves qui me plaquait contre la roche lisse et glaciale. Je sentais les galets aux arrêtes cruelles s'enfoncer dans la peau nue de mes pieds. J'étais scellée dans une cellule de ténèbres. J'étais arrimée à ma grève de lumière. Coincée entre souffrance et abandon. Coincée entre agonie et mort.
    
    Un vague écho me parvint, tel un souvenir enfoui luttant pour se faire entendre, cependant mon monde était flou et bien trop lumineux pour y discerner quoi que ce fût. Des mains se posèrent sur mes chairs meurtries alors j'hurlais ma douleur en silence, ma gorge depuis longtemps rendue impuissante. Néanmoins, au cœur de ma tourmente, un espoir prit forme : d'abord timidement, puis de plus en plus fort à mesure que je lui accordais mon attention, un chuchotement nerveux de crok'mar, presque un grognement, se dressa seul, mais sans fléchir, entre le danger et moi. Plus je m'accrochais à cette présence rassurante, plus la réalité de mes souffrances prenait corps en moi. Un soubresaut de mes chairs fit exploser la migraine qui couvait au creux de mon crâne. Mon gémissement en réponse parvint cette fois à mes oreilles. Je tentai de remuer pour me soulager, mais ne parvins qu'à mollement tourner la tête et agiter mes doigts.
    
    - Ça y est, tu es de retour parmi nous ?
    
    Il me fallut une éternité pour reconnaître Alrüs, dès lors je me blottis pour étroitement dans son pouvoir pour fuir celui qui s'appliquait à me submerger. Je sentais l'odeur de mon camarade, la caresse espiègle de ses cheveux sur ma joue, la chaleur de son corps contre ma poitrine, le contact ferme de ses mains sur mes cuisses, l'effleurement régulier de son souffle court sur mes bras ballotant dans le vide. Et surtout, l'aura de sa magie qui nimbait tout de son chuchotement protecteur. Je m'agrippais à chacune de ces sensations comme autant d'amarres capables de me protéger du gouffre et je parvins finalement à grommeler mon inquiétude.
    
    - Tu vas t'épuiser...
    
    Un grognement indifférent me répondit.
    
    - Ça t'aide ?
    
    Je hochai vaguement la tête dans le creux de son cou.
    
    - Alors laisse-moi faire.
    
    Je voulais protester cependant je n'en trouvais pas la force. La puissance tranquille d'Alrüs me berçait aussi sûrement que celle, désespérée, du draë avait cherché à m'engloutir.
    
    - J'ai sommeil.
    
    Ma voix n'était qu'un murmure, mais je luttais pour ne pas être à nouveau la proie de mes cauchemars.
    
    - Dors, je monte la garde.
    
    Je ne demandais qu'à le croire aussi mon corps céda-t-il finalement à cette promesse.
    
    Je me réveillai reposée, mais groggy et désorientée. Je conservais des images plus ou moins claires de mes sombres songes, toutefois ils n'étaient pas parvenus à m'inquiéter suffisamment pour m'arracher à mon sommeil. En revanche, les lamentations du lac et du palais revinrent à la charge aussitôt j'effleurais l'état de conscience. Heureusement, me retrancher derrière mon pouvoir suffit à les faire taire, ou presque. Me redressant avec précaution, j'avisai le fauteuil tiré près du lit et Alrüs assoupi en son sein. Je fronçais les sourcils à cette situation incongrue, mais me retrouvais incapable de suivre le cheminement de mes souvenirs jusqu'à une explication. Je capitulai donc et entrepris de m'extirper discrètement de mes draps pour rejoindre la salle d'eau. Je me sentais collante et ma bouche pâteuse, j'avais grandement besoin de me rafraîchir.
    
    Je reboutonnai tout juste ma chemise quand Alrüs fit irruption dans la pièce, une expression inquiète sur le visage. Quand son regard croisa le mien, il lâcha un soupir soulagé.
    
    - Ce n'est pas gentil de disparaître comme ça après ce que tu nous as fait cette nuit...
    
    Je fronçais à nouveau les sourcils en comprenant que mes interrogations au réveil étaient fondées. Avisant ma réaction, l'expression d'Alrüs s'assombrit tout à coup.
    
    - Tu ne te souviens de rien ?
    
    Je suivis mon camarade tandis qu'il s'en retournait pour s'installer au salon. Passer le seuil de la salle d'eau en fouillant ma mémoire confuse raviva un écho.
    
    - Je me suis levée pour boire...
    
    J'allais m'asseoir dans un des fauteuils quand mon regard fut attiré par la baie vitrée.
    
    - Un nid'hiver chantait sur le balcon... Il y avait du givre sur les vitres alors j'ai voulu ouvrir pour le voir mieux, mais la porte était coincée.
    
    Je marquais une pause, songeuse. Quelle folie m'avait traversé la tête pour chercher ainsi à approcher l'Ethéré sans arme ? Cependant, le fil de mes pensées poursuivait sa course tâtonnante.
    
    - En voulant sortir, je me suis retrouvée sur le balcon au-dessus du lac.
    
    Un frisson me parcourut au souvenir de ce tableau. Toutefois, je ne l'avais pas contemplé seule.
    
    - Le prince était là... nous avons discuté.
    
    De cela, j'en étais sûr pourtant je ne parvenais pas à retrouver les détails de notre échange.
    
    - Il a voulu me montrer quelque chose, près du lac. Nous sommes descendu... je crois...
    
    Les images qui s'imposaient à moi se superposaient à mes cauchemars en une mélasse informe. Tout ce dont j'étais certaine se résumait à un malaise oppressant qui faisait déjà tambouriner mon cœur. Mon nom résonna dans la pièce, m'arrachant à mon introspection, et je dus avouer ne rien me souvenir de la suite. Alrüs ne parut pas surpris, bien au contraire. Il avait même l'air soulagé.
    
    - Le prince Nëssam a voulu te montrer les restes de leur draë. Il n'aurait pas dû, toutefois il retiendra sans mal la leçon, si tu veux mon avis.
    
    Un frisson me parcourut à l'idée de ce qui avait bien pu se produire. L'évocation du draë avait réveillé le souvenir flou d'un squelette abandonné sur un lit de galets.
    
    - Que s'est-il passé ?
    
    Alrüs chercha un moment ses mots. Il avait l'air épuisé tout à coup.
    
    - Le prince a dit que tu étais devenue silencieuse tout à coup et que tu pleurais. Mais comme tu n'étais déjà pas très bavarde et qu'il t'avait trouvée avec les yeux rougis, il ne s'en est pas soucié plus que cela sur le moment.
    
    Je doutais soudain d'avoir réellement envie d'entendre la suite.
    
    - Tu as commencé à t'approcher du draë. Il a voulu te prévenir et te retenir, pour pas que les gardes ne vous surprennent, et c'est là qu'il a comprit que tu ne l'entendais plus. Tu pleurais, tu avais l'air de souffrir et tu restais plantée là... il a prit peur et il a appelé la garde. Ils sont venus me chercher et, bien sûr, ils ont averti Sire Æstën... Quand je suis arrivé, tu étais appuyée contre le crâne du draë. Je ne t'avais jamais vue dans un état pareil. J'ai bien tenté de te parler mais tu t'es mise à répéter qu'il n'était pas mort et tu m'as supplié de l'achever...
    
    J'arpentais ma mémoire en vain. Ces évènements auraient tout aussi bien pu être inventés s'ils n'avaient été rapportés par mon camarade. Néanmoins, sa dernière remarque m'interpela.
    
    - Achever quoi ? Le squelette de draë ?
    
    Un sourire amusé passa fugacement sur les lèvres d'Alrüs.
    
    - Oui, hein. Je crois surtout que tu étais complètement étourdie par le pouvoir. Même moi, je ressens une aura oppressante là-bas. Alors toi... Tu t'es vaguement débattue quand j'ai voulu t'éloigner de la carcasse, mais tu étais épuisée. Te charger sur mon dos n'a pas été bien compliqué. J'ai craint un instant que la magie n'ait pris le dessus, pourtant tu as retrouvé tes esprits dès que nous sommes revenus vers le palais. Je t'ai veillée par sécurité. Ton sommeil a été plus calme au bout de quelques heures et j'ai fini par m'endormir.
    
    J'étais confuse de m'être une fois de plus donnée en spectacle, toutefois le jeune homme m'interrompit dans mon flot chaotique d'excuses.
    
    - Tu n'y es pour rien et, cette fois, cela sert nos intérêts... Le prince Nëssam est tellement gêné et sire Æstën si navré de l'état dans lequel tu étais par la faute de son fils que je n'ai guère eu besoin d'argumenter : tu devras tout de même te charger des nid'hivers, mais tu le feras quand tu te sentiras prête et nous pourrons repartir aussitôt.
    
    Mon expression soulagée dut me trahir car il poursuivit.
    
    - Déjeunons ici ensemble le temps que sire Æstën prévienne sa cour. Puis tu t'occupes de ses fichus oiseaux et nous filons d'ici. Si nous ne traînons pas trop en route, cette nuit nous dormirons dans nos lits.
    
    Il me tardait bien trop de pouvoir fuir l'horrible aura de Chandeaux, je ne pouvais donc qu'approuver ce plan.

Texte publié par Serenya, 1er janvier 2019 à 12h38
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