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Tome 1, Chapitre 50 Tome 1, Chapitre 50
Je me réveillai en sursaut, suffocante et le visage humide de larmes. Un haut-le-cœur me saisit aussitôt et il me fallut quelques battements de cœur avant de me souvenir des lieux qui m'entouraient et de me précipiter dans la salle d'eau. A la faible lueur qui y régnait, je trouvai le broc et y bus une longue rasade d'eau fraîche avant de m'asperger le visage du reste. Tremblante et l'estomac au bord des lèvres, je tâchais de retrouver mon calme. Les cauchemars étaient déjà oppressants à Chäsgær, comment avais-je pu imaginer pouvoir m'offrir une nuit de sommeil ici ? Mon sang battait fort à mes oreilles et pourtant il ne pouvait couvrir la mélopée désespérante du lac et du palais. Qu'avaient-ils donc fait pour obtenir pareil pouvoir ? Quelle créature abritait cette terrible magie ? Tandis que mon esprit était engloutir malgré moi dans cette mélasse d'agonie, un autre chant, bien réelle celui-ci, se fraya un chemin jusqu'à ma conscience. Une mélodie douce et charmeuse toute en notes cristallines. Fascinée, tout autant que soulagée de pouvoir arracher mes pensées au pouvoir, je revins à pas de loup vers le salon.
    
    La baie vitrée était couverte d'un givre fin qui n'empêchait nullement l'éclat bleuté de l'Ethéré de parvenir jusqu'à moi. Sans y songer, j'approchais du mur de verre qui me séparait de la créature et passait une main sur les carreaux. Mon geste ne put chasser que la buée intérieure qui s'était formée et je ne pus que distinguer la forme de la créature. Alors l'idée me vint d'invoquer le pouvoir dans le creux de ma main et sa chaleur me permit de me créer une ouverture dans la couche de glace. Le nid'hiver posé sur la rambade du balcon cessa un instant son chant, tournant vers moi une pupille de ténèbres plus noires que la nuit éternelle. Nous nous observâmes ainsi un moment, aussi surpris et intrigués l'un que l'autre, puis l'oiseau ébroua sa crête de cristaux dansants et déploya sa queue minérale avant de reprendre de plus belle. Le chant de son pouvoir complétait celui de sa voix par des notes proches du cristal. L'ensemble formait une symphonie aussi ravissante qu'apaisante à laquelle l'apparence de l'Éthéré, des plumes duquel gouttait le fameux liquide qui gelait tout à son contact, donnait un aspect mélancolique. Dans la beauté de ses vocalises, le nid'hiver pleurait. Il pleurait pour lui et ses semblables, morts à jamais et condamnés à ne plus exister que sous cette forme pitoyable. Il pleurait l'être à l'agonie qui se vidait de sa magie pour alimenter en pouvoir les hommes. Il pleurait cet être cher à son cœur, enchaîné, torturé, qui implorait le salut de la mort.
    
    Je ne remarquai que je tentais d'ouvrir la porte vitrée que lorsque la serrure gelée de celle-ci me résista. La douleur de l'Ethéré résonnait à l'unisson de la mienne et je devais découvrir pourquoi. Le loquet me résistant, je fis volte-face en courant et me précipitai dans le couloir en direction de l'escalier. Je ne songeais plus qu'à sortir, rattraper le nid'hiver avant qu'il ne s'envolât.
    
    Je luttais un moment dans ce lieu inconnu pour trouver une issue et parvins finalement à un gigantesque balcon s'avançant dans le vide, au-dessus du Lac Lumière. Je me retrouvais rapidement, le cœur battant et le souffle court, agrippée au garde-fou. Je n'étais pas parvenue du bon côté du palais mais l'immense étendue à la lueur dansante avait un aspect à la fois hypnotique et effrayant. Je ne sus combien de temps de me perdis dans cette contemplation mélancolique mais je trouvais dans les lamentations du lac et du palais un écho proche de mes cauchemars, ce fatalisme désespéré qui n'espérait plus que la mort.
    
    - C'est beau, n'est-il pas ?
    
    Je sursautai à l'intrusion et me tournai pour découvrir le prince, appuyé lui aussi à la rambarde. Une expression surprise passa sur les traits du jeune homme et je me hâtai de détourner le regard. J'aurais voulu faire bonne figure, comme Alrüs me l'avait fait promettre, mais seul un ton amer me vint.
    
    - J'ai peur de ne pas voir les choses à votre manière.
    
    Un mouchoir blanc, soigneusement plié, glissa sur la pierre jusqu'à mon coude. Je réalisai seulement alors que j'avais les joues humides et la vue encore brouillée. J'acceptai le carré de tissu avec un remerciement maladroit et me détournai pour m'essuyer le visage.
    
    - Alors, racontez-moi.
    
    Un sourire en coin m'échappa toutefois je demeurais silencieuse. Comment lui expliquer tout le dégoût et l'horreur que m'inspirait ce qui faisait la grandeur de sa famille, sans le froisser ? Le silence s'éternisant, nous replongeâmes tous deux dans la contemplation du lac.
    
    - Vous êtes une Gær des plus étranges, Gær Selën. Tous vos confrères ont des airs émerveillés quand ils viennent ici pour la première fois... et aucun ne m'a jamais démasqué en seulement un regard. Un élément quelconque m'aurait-il trahi ?
    
    Je souris de plus belle et fixais mon attention sur mes mains dans un vain espoir de me soustraire au reste.
    
    - Je vous l'ai dit, je ne vois pas le monde comme vous, ou comme mes camarades. Avec ou sans Processus, la magie coule dans vos veines et je ne peux l'ignorer... tout comme le pouvoir débordant de votre palais ou du lac.
    
    La surprise passe à nouveau sur le visage princier avant d'y allumer un vif éclat d'intérêt.
    
    - Vous ressentez la magie... Cela signifie-t-il que vous pouvez également repérer les Ethérés autour de vous ?
    
    Gênée, j'acquiesçai d'un mouvement de tête hésitant tout en me maudissant. Moi qui ne voulait pas attirer l'attention du roi, je faisais en vérité tout pour. Constatant mon embarras, le prince Nëssam eut la bonté de changer de sujet.
    
    - Aimeriez-vous la voir ?
    
    Mon incompréhension s'afficha si clairement sur mes traits que le jeune homme reformula.
    
    - La carcasse que nous exploitons pour le commerce de la lumière, celle qui a donné son aspect au lac, aimeriez-vous la voir ? C'est l'un des derniers vestiges de la Grande Purge, Père veille jalousement dessus, mais à cette heure-ci les ouvriers ne travaillent plus. Personne n'en saura rien.
    
    Je ne sus ce qui me prit d'accepter pourtant une force en moi me poussait à comprendre le pourquoi de cette douleur qui imprégnait le pouvoir des lieux. Je suivis donc le prince dans une série de couloirs, jusqu'à une porte qui nous ramena à l'extérieur, sur un passage escarpé à flanc de falaise.
    
    - Les gardes ne surveillent pas cet accès, seule la famille royale le connait... et vous désormais.
    
    Je me sentis rougir au clin d'œil complice que le jeune homme m'adressa, et plus encore lorsque la cape qu'il portait négligemment posée sur ses épaules vint se glisser sur les miennes.
    
    - Il ne faudrait pas que vous tombiez malade.
    
    Je balbutiai un remerciement en constatant que ma rencontre avec le nid'hiver m'avait précipitée dehors en chemise et mon visage chauffa de plus belle. Un silence gêné s'installa tandis que nous cheminions le long de la roche pour rejoindre le niveau du lac.
    
    - Vous savez, je n'ai pas eu mon mot à dire...
    
    Je tournai un regard chargé d'incompréhension vers mon guide. Ma réaction le fit sourire.
    
    - J'ai senti comme une pointe de reproche à mon égard lors de votre déclaration au cours du dîner. Je sais que les candidats sont rares et que ma place est bien plus à Chäsgær qu'ici, sans compter que ma situation doit vous paraitre terriblement injuste. Mais on ne m'a guère laissé le choix, comme à vous je présume. Nous aussi nous veillons à la protection des peuples d'Avëndya. Nous le faisons seulement d'une autre manière.
    
    J'approuvai en silence, cherchant comment formuler mes regrets vis-à-vis de mon comportement cependant la puissance du lac s'accaparait toujours plus mon attention à mesure que nous approchions. Néanmoins, le prince ne paraissait pas prendre ombrage de mon silence, bien au contraire. Je sentais son regard curieux posé sur moi, scrutant mes réactions. Pour ma part, je suffoquais, luttant contre les assauts de la nausée et les larmes que je ne parvenais pas à retenir. Il ne nous fallut guère longtemps pour remonter les berges et dépasser le coude rocheux qui nous préservait du macabre spectacle.
    
    Sur une plage de galets reposait le responsable de mon malaise. Son corps sinueux paraissait s'étendre à l'infini en courbes et en boucles léchées par le ressac des eaux lumineuses. Et la cause de cet éclat était là : la gigantesque sphère de pouvoir enchâssée entre ses côtes avait été fêlée dans sa chute et une partie du fluide magique s'était écoulée par là où, désormais, s'étalait une épaisse couche d'enduis. Le sommet du réservoir cristallin, quant à lui, avait été proprement ouvert et plusieurs échelles et cordages s'y accrochaient. Voilà donc comment ces hommes s'enrichissaient : en faisant commerce du pillage d'un être à l'agonie, éclairant à prix d'or des ténèbres qu'ils avaient eux-mêmes provoquées.
    
    - C'est le plus grand draë qui a été abattu durant la Grande Purge. N'est-il pas magnifique ?
    
    L'idée de vomir sur les bottes du prince me traversa l'esprit cependant j'étais incapable de détourner mon regard de ce tableau immonde. Si mes yeux s'évertuaient à me montrer un squelette dénué de toute vie, le pouvoir, lui, était formel. Le draë subsistait, prisonnier de sa magie qui imbibait encore ce qui avait été l'armature de son être. Agonisant depuis une éternité, enchaîné à cette grève, spolié de son essence même par des monstres rampants dans les ténèbres, il ne pouvait qu'implorer ses bourreaux de l'achever enfin. Et personne ne l'entendait...
    

Texte publié par Serenya, 25 décembre 2018 à 08h55
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