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Tome 1, Chapitre 49 Tome 1, Chapitre 49
La salle à manger dans laquelle nous fit pénétrer Alrüs n'avait rien en commun avec tout ce que j'avais connu. Et encore, d'après les dires de mon camarade, il ne s'agissait là que de la plus petite. La grande table n'était guère occupée que par un homme mâture à l'assurance presque écrasante qui ne pouvait être que Sire Æstën, présidant la tablée. A sa droite se tenait un jeune homme qui devait avoir mon âge et ressemblait bien trop au roi pour laisser le moindre doute sur son identité. La dernière personne, attablée à la gauche du seigneur, était une femme d'une quarantaine d'années dont la découpe de la toilette sophistiquée rappelait notre uniforme de Gær. Cette similitude n'était toutefois pas nécessaire pour trahir Gær Trësyam : les plaques de peau lisse et tachetée, les mains palmées et les ouïes qui agitaient en rythme son col de dentelle s'en chargeaient parfaitement. Un serviteur en livrée se matérialisa à notre entrée pour nous prier de prendre place aux côtés de notre consœur, sire Æstën veillant tout de même à ce que je prisse le siège près d'elle pour être au plus près de lui.
    
    Mes efforts pour faire abstraction de la lamentation magique me demandaient déjà beaucoup d'attention mais un nouvel écho dans le pouvoir achevait de me faire perdre le fil des mondanités échangées. A travers l'écran de ma magie, et malgré les murmures nerveux du crok'mar et le chant entêtant du sinëa, une vibration étrange et familière me fit frissonner. Celle-là même qui m'avait valu de découvrir Aën : l'écho d'un candidat. Et il ne me fallut guère de temps pour remonter à son origine tant il était à la fois proche et puissant. Au coup de pied d'Alrüs sous la table, je réalisai que je dévisageais le prince, probablement depuis notre arrivée. Je tâchai de me ressaisir et lançai une œillade interrogative à mon camarade. Je vis le regard de celui-ci passer du prince à moi plusieurs fois avant de me faire les gros yeux. Son désaccord ne s'exprima que dans un très léger mouvement de tête mais je saisis aussitôt. Il était au courant ! Et Gær Trësyam également, sans l'ombre d'un doute, et ce depuis des années. Pourtant le prince jouissait toujours de sa vie dorée au palais comme si de rien n'était. Je fronçai les sourcils mais un nouveau coup de pied vint clore le débat. Il nous faudrait en reparler mais en privé.
    
    - J'avais grand hâte de faire votre connaissance, Gær Selën. Vos débuts sont des plus prometteurs.
    
    Tirée de mes réflexions par surprise, je bafouillai un remerciement et me sentis rougir de ma maladresse. L'on ne m'avait jamais appris l'art de s'exprimer dans les hauts rangs et je me sentais soudain rustre et mal à l'aise.
    
    - J'avais quelques soupçons lorsque l'on m'a narré vos exploits mais à présent que je vous vois... Une héritière d'Argöth, il n'y a bien que dans les livres d'histoire que nous pouvions en rencontrer jusque là. Vous donnez corps à un espoir que nous avions perdu depuis longtemps, jeune fille. J'espère que vos épaules sauront se montrer assez solides pour supporter un tel fardeau.
    
    Je grinçai des dents à l'oubli de mon titre et tâchai de trouver une réponse brève et polie cependant mes mots jaillirent sans que je ne pusse les retenir.
    
    - J'ai l'intention de devenir la meilleure et Chäsgær y veille du mieux possible. Certains pourraient avoir peur d'un tel destin mais pas moi. J'ai décidé de pleinement l'embrasser au contraire.
    
    A la lueur qui traversa les pupilles du prince lorsque nos regards se croisèrent, je sus qu'il était au fait de son statut de privilégié. Je retins de justesse une grimace quand un talon vint écraser mes orteils et, au regard noir que me lança Alrüs, je compris qu'il valait mieux pour moi que je gardasse le silence désormais. Ce fut ce que je fis, absorbée dans mon repas, et je laissais mon camarade gérer le plus gros de la conversation, n'ouvrant la bouche que lorsque la question m'était directement adressée.
    
    Avec soulagement, nous reprîmes finalement le chemin de nos chambres, non sans avoir au préalable promis au roi de ne nous attaquer à la cause de notre présence qu'à la fin du déjeuner. De toute évidence, la chasse des nid'hivers avait été pensée par Sire Æstën comme un divertissement pour sa cour. L'idée ne me plaisait nullement, d'autant plus qu'elle nous contraignait à passer une nuit de plus au palais si nous ne voulions pas dormir sur la route, néanmoins Alrüs avait acquiescé sans l'ombre d'une hésitation.
    
    Je pensais abandonner mon camarade dans le couloir, lui souhaitant la bonne nuit alors que j'entrais dans mes appartements, toutefois il me poussa à l'intérieur avant de claquer la porte derrière lui. Après un bref regard aux pièces adjacentes, il revint vers moi avec un ton excédé.
    
    - Oui, le prince Nëssam est un candidat. Oui, tous ceux qui sont concernés sont au courant. Et surtout, oui, il y a des choses qui te dépassent et de loin !
    
    Surprise par sa colère soudaine, je demeurais interloquée un moment avant de trouver le souffle de répondre.
    
    - Des choses qui me dépassent ? Comme les ordres de recrutement, tu veux dire ? Je croyais que tous les gouvernements les avaient ratifiés, que personne ne pouvait y échapper. Alors quoi ? Tu n'as pas osé sortir ton petit discours au roi ? Ou bien il ne s'est pas "senti honoré d'avoir donné une chance de plus à l'humanité" ? Avec quoi a-t-il bien pu acheter le silence de l'implacable Gær qui se fait un devoir d'arracher des enfants à leurs parents ?
    
    En face de moi, le jeune homme vira du cramoisi au blême.
    
    - Tu penses sérieusement qu'il m'a acheté ? Tu crois que j'aurais pris la décision de cacher un truc pareil pour de l'argent ou des faveurs ?
    
    J'ouvris la bouche sans rien trouver à répliquer. En vérité, je ne savais pas vraiment ce que je croyais mais ignorer un candidat contre de quelconques bijoux ne ressemblait vraiment pas à Alrüs. Avisant mon air gêné, le jeune homme lâcha un soupir las avant de reprendre, sur un ton plus calme.
    
    - Si tu veux tout savoir, Gær Toyën est au courant. Le prince Nëssam a été identifié quand il a eu deux ans et ce n'est pas juste une lubie si Sire Æstën cherche à s'entourer des meilleurs Gærs. Il sait parfaitement à quoi il expose le palais en gardant le prince ici. Il y a des accords, Selën, et ce n'est pas une histoire de privilèges comme tu sembles le croire.
    
    Mon camarade fit quelques pas pour aller s'installer dans un fauteuil et il attendit que je fisse de même pour poursuivre.
    
    - Les ordres de recrutement contiennent une dérogation. Elle est destinée aux familles proches des dirigeants. Et non, ce n'est pas une faveur qui leur est faite, même si au final c'est à cela que ça revient. Tu es la première à dire que Chäsgær protège Avëndya et pas un royaume en particulier. Pour assurer sa neutralité nous refusons les candidats qui pourraient se montrer plus enclins à défendre un point de vue plutôt qu'un autre...
    
    J'acquiesçai en silence. La disposition était des plus logiques même si elle devait par là même rassurer certains candidats. Je ne trouvais pas cela très juste d'être simplement née dans la mauvaise famille pour avoir une chance d'échapper à ce qui m'attendait. Cependant, lorsque je me fis la réflexion qu'en vérité j'aurais dû mourir dès ma naissance pour une superstition idiote, je ne me trouvais plus si mal lotie que cela.
    
    - Tu comprends maintenant ?
    
    Je hochai la tête mais lâchai d'un ton boudeur.
    
    - Tu aurais pu me le dire plus tôt...
    
    Un rictus amusé échappa à mon compagnon.
    
    - En vérité, Toyën aurait dû s’en charger dès l'instant où l'on a découvert que tu pouvais identifier les candidats. Mais j'aurais dû me douter qu'il n'en avait rien fait.
    
    La tension entre nous finalement apaisée, Alrüs ne s'éternisa guère et il me souhaita la bonne nuit après m'avoir fait promettre de me tenir tranquille. Enfin seule, je n'avais plus qu'une hâte : me glisser dans le lit le plus moelleux que je n'avais jamais connu.

Texte publié par Serenya, 18 décembre 2018 à 11h27
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