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Tome 1, Chapitre 48 Tome 1, Chapitre 48
La cité qui s'étendait au pied de Chandeaux débordait d'une activité extatique et sa richesse ainsi que sa beauté m'auraient probablement enchantée s'il n'y avait eu la masse écœurante du pouvoir nimbant le palais. Plus nous nous rapprochions, plus je redoutais de devoir y pénétrer.
    
    - Je sais que ce qui nous attend n'a rien d'engageant mais tu pourrais faire l'effort d'avoir l'air honorée de l'invitation...
    
    Je tentais un moment de sourire mais l'idée d'afficher une expression heureuse au cœur de cette lamentation magique me fit monter les larmes aux yeux. J'abandonnai aussitôt mes efforts et lâchai un soupir tremblant.
    
    - Combien de temps devrons-nous rester ?
    
    Un rictus amusé étira les lèvres d'Alrüs.
    
    - Attends d'être arrivée avant de songer à rentrer...
    
    Mon attitude, toutefois, le poussa à retrouver son sérieux.
    
    - Deux jours me semblent un minimum mais je doute que le roi nous laisse repartir avant trois ou quatre.
    
    Un frisson me parcourut et je luttai contre un haut-le-cœur tandis que nous approchions du portail majestueux. Mon compagnon fronça les sourcils à ma réaction et m'attrapa par le bras pour me tirer sur le bas-côté de la voie.
    
    - Il y a un problème ?
    
    Un rire cynique m'échappa tandis que je levais les yeux vers les tours élancées qui nous dominaient.
    
    - Tout le palais regorge de pouvoir, sans même parler du lac derrière... Alors, à ton avis ?
    
    Alrüs eut une grimace désolée.
    
    - Ce n'est pas différent du manoir : ignore la magie ici comme tu le fais à Chäsgær.
    
    Je secouai la tête, les larmes sur le point de franchir la barrière de mes paupières.
    
    - Cela n'a rien à voir ! Chäsgær est une joyeuse cacophonie de tous les pouvoirs présents mais ce palais... C'est comme s'il gémissait son agonie et personne ne l'entend. Je n'ai jamais perçu un pouvoir aussi triste...
    
    Ma gorge se noua et je battis des cils pour chasser les larmes. Alrüs parut désarmé pendant quelques instants avant que ses mains ne vinssent tapoter mes joues.
    
    - Et toi, tu es effrayante à parler ainsi. Ressaisis-toi. Tu pourras toujours en discuter avec Gær Toyën en rentrant pour qu'il s'arrange à ne plus t'envoyer ici mais pour aujourd'hui nous avons une mission à accomplir. Alors barricade-toi derrière ton pouvoir, concentre-toi sur le mien ou que sais-je, mais tu vas entrer là-dedans et tu as intérêt à être convaincante dans ton numéro de jeune Gær consciente de l'honneur qui lui est fait.
    
    Je n'avais pas vu Alrüs aussi sombre et froid depuis longtemps et cette constatation fit glisser un frisson glacé le long de mon échine qui m'arracha à ma contemplation de la peine magique. Mon camarade avait raison : j'étais la seule à percevoir ce palais ainsi et personne ne comprendrait la mine défaite qu'affichait cette toute jeune Gær dont on faisait l'honneur d'une invitation. Gær Toyën aurait-il vent de mon comportement si je ne me reprenais pas ? Lui ferait-on des reproches... ou pire ? Je déglutis avec difficultés et hochai la tête d'un air déterminé. Mon compagnon sourit à ma réaction, manifestement satisfait, et il m'accorda quelques minutes pour retrouver le plein contrôle de mes émotions. Comme il me l'avait suggéré, je me retranchais derrière mon propre pouvoir et, lorsque la lamentation ne fut plus qu'un murmure, nous pénétrâmes les jardins de Chandeaux en suivant la large voie pavée de blanc qui remontait jusqu'à l'entrée aux arches entrecroisées. A peine avions-nous parcouru la moitié de l'allée qu'une silhouette apparue en haut des marches.
    
    - Gær Toyën avait raison : nous sommes attendus.
    
    Alrüs avait grommelé sa remarque et il poussa plusieurs soupirs agacés avant d'arriver au pied des marches du palais. Là, il retrouva son expression sombre mais débordante d'assurance et tout son être se redressa. Je m'appliquai à l'imiter tandis que nous franchissions les quelques degrés qui nous séparaient de l'homme en livrée.
    
    - Gær Alrüs, Sa Majesté Æstën vous fait parvenir tout son plaisir de vous revoir parmi nous après une si longue absence.
    
    Un tic nerveux agita la joue de mon compagnon mais le porte-parole ne parut rien en noter et il se tourna vers moi.
    
    - Gær Selën, c'est un honneur de vous accueillir à Chandeaux. Sa Majesté a beaucoup entendu parler de vous et il a hâte de pouvoir vous rencontrer.
    
    Ne sachant que répondre à tant de formalisme, je me contentais de sourire et déjà le serviteur faisait volte-face pour pénétrer le palais.
    
    - Vous êtes attendus pour le dîner mais Sa Majesté a jugé préférable de vous laisser vous rafraichir dans vos appartements avant de vous convier à sa table.
    
    La remarque me fit sourire. Après une journée entière à avoir arpenté les routes d'Avëndya, nous ne devions guère avoir l'allure convenable pour un dîner de cour. Après avoir traversé moult couloirs et escaliers tous plus richement décorés que les précédents, notre guide s'immobilisa devant une porte.
    
    - Vos appartements, Gær Selën. Si vous souhaitez vous changer, une garde-robe est à votre disposition. Gær Alrüs, comme toujours vous êtes logés à la porte à côté.
    
    Mon camarade hocha la tête d'un air satisfait.
    
    - Ce sera tout, Rëstan. Dites à Sire Æstën que nous arrivons. Nous trouverons notre chemin seuls.
    
    Ledit Rëstan se plia en deux dans une révérence bien trop profonde à mon goût et nous abandonna dans le couloir.
    
    - Lave-toi le visage et les mains, recoiffe-toi mais garde ton uniforme. Je doute que les tenues soient à ton goût de toute manière...
    
    J'acquiesçai et pénétrai la pièce. Je m'étais attendue à une simple chambre, peut-être plus riche que la mienne à Chäsgær, mais je me retrouvai en réalité dans un salon à la grande baie vitrée donnant sur les jardins. Deux portes étaient visibles, l'une menant à une salle d'eau, l'autre à la chambre à proprement parlé. Il y avait bien plus d'espace dans ces appartements que dans notre maison familiale. Un vertige me prit tandis que je devinais le fossé qui séparait l'existence des propriétaires des lieux des gens simples comme ceux de mon village.
    
    Je retrouvais mes esprits pour me hâter de me préparer à la manière dont Alrüs me l'avait suggéré mais je ne pus toutefois réfréner ma curiosité et ouvris la garde-robe. Comme toujours, mon camarade avait raison : non seulement je n'avais jamais porté ce genre de toilette et je doutais d'être à mon aise dans pareil accoutrement, mais j'aurais bien été incapable de me vêtir correctement. Je refermai donc les grands panneaux de bois et rejoignis mon compagnon qui s'impatientait déjà.
    
    A le voir enchaîner les couloirs et escaliers sans la moindre hésitation, je compris qu'Alrüs me cachait encore beaucoup de choses.
    
    - J'ai comme l'impression que tu connais bien cet endroit...
    
    Un grognement me répondit tandis que le jeune homme saluait d'un signe de tête deux personnes croisées dans le corridor. Je dus attendre que nous fussions seuls pour avoir de plus amples explications.
    
    - Parfois, j'ai l'impression que tu me prends vraiment pour un type médiocre. J'ai trois Processus et j'étais le plus jeune meneur de l'histoire de Chäsgær à ma nomination... Tu te doutes bien que si je te préviens quant à ce qui t'attend c'est que je suis parfaitement au courant.
    
    Un sourire incrédule se dessina sur mes lèvres.
    
    - Il t'a proposé un poste ici ?
    
    Alrüs se renfrogna à ma réaction et reprit sur un ton presque amer.
    
    - Avant de le proposer à Gær Trësyam, oui. Toyën a dû lui faire comprendre que, sans la meute, je perdais tout mon intérêt. Il va adorer me voir ici seul...
    
    Je haussai les épaules et lui adressai un clin d'œil complice.
    
    - Tu n'es pas seul. C'est moi ta meute.

Texte publié par Serenya, 7 décembre 2018 à 11h19
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