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Tome 1, Chapitre 47 Tome 1, Chapitre 47
Lorsque la cloche annonça le début de l'étude, le lendemain matin, Alrüs et moi étions déjà à l'orée de la forêt. Nous n'avions guère eu l'occasion de parler plus, la veille, et je préférais dans tous les cas garder mes questions pour le moment où nous n'aurions pas à craindre d'être entendu. Ici, au milieu des bois, mon compagnon pouvait être parfaitement honnête. Je cherchais un moment par où commencer mais il y avait tant de questions sans réponses depuis notre échange avec le colosse que j'en vins à prendre la première qui me passa par la tête.
    
    - Je croyais que c'était Gær Toyën qui choisissait qui partait en mission et non ceux qui appellent à l'aide...
    
    Mon camarade eut un rictus amusé.
    
    - Sauf quand celui qui appelle est un grand de ce monde. Chandeaux est le plus puissant royaume d'Avëndya et c'est lui qui borde une bonne partie des terres de Chäsgær.
    
    Un goût amer envahit ma bouche. C'était donc ainsi que les Gærs fonctionnaient, en se pliant aux caprices des puissants et en passant sous silence les appels à l'aide des petites gens ?
    
    - J'ignorais que les "grands de ce monde" méritaient d'être plus protégés que les autres. Je croyais que Chäsgær défendait Avëndya, pas seulement les palais royaux et les grands marchés...
    
    Alrüs lâcha un soupir en levant les yeux au ciel.
    
    - Tu as vu beaucoup de champs ou d'élevages dans l'enceinte du manoir ? Sans parler des tisserands, des forgerons... A ton avis, qui te nourrit, t'habille, te fournit les armes nécessaires à le défendre ? Qui ne te nourrira plus, ne t'habillera plus et te laissera arpenter Avëndya désarmée s'il n'est pas satisfait voire détruit par les Ethérés ?
    
    Face à mon silence, il poursuivit.
    
    - Idéalement, nous devrions répondre aux demandes par ordre d'arrivée, je te l'accorde. Mais nous ne vivons pas dans un monde idéal.
    
    Mes beaux principes douchés par le cynisme d'Alrüs, je ne savais que dire. Je n'avais pas envisagé les choses sous cet angle et les rumeurs qui avaient bercé mon enfance me revinrent à l'esprit : les Gærs ne faisaient leur travail que s'ils étaient grassement récompensés. Ce n'était pas vrai mais les plus riches avaient la priorité, et manifestement le droit à quelques caprices, pour la pérennité de Chäsgær. Plutôt que de poursuivre plus loin un débat qui s'avérerait stérile, je changeais de sujet.
    
    - Et qui est Gær Trësyam ? J'ai cru comprendre que tu ne l'appréciais pas vraiment...
    
    Un sourire en coin vint illuminer le visage du jeune homme.
    
    - C'est une domiciliée. Elle est nourrit et logée par Sire Æstën pour assurer sa protection et celle du palais royal. Sauf que la plupart des menaces sont repérées et éliminées par nous autres avant d'être en vue des premières tours. En somme, c'est une planquée.
    
    Je n'étais pas certaine d'être aussi catégorique qu'Alrüs sur ce point. Après tout, tous les Gærs n'avaient pas les moyens d'arpenter les routes sans craindre pour leur vie à chaque instant.
    
    - Je peux comprendre que l'on soit prêt à tout pour gagner un peu de sécurité quand on n'a pas de puissance...
    
    Un rire amer me répondit.
    
    - Pas de puissance ? Gær Trësyam est peut-être une sinëa mais elle est au moins aussi forte que moi... Il faut se démarquer pour attirer l'attention d'un seigneur.
    
    Je réfléchissais encore à ses paroles quand Alrüs reprit.
    
    - Ce n'est pas innocent si Sire Æstën a demandé ton intervention. Il veut te voir à l'œuvre et il va t'adorer. Il te promettra monts et merveilles pour t'avoir à son service et tous les autres seigneurs d'Avëndya surenchériront autant que possible pour être le premier à te charmer.
    
    Je déglutis avec difficultés, la gorge serrée. Je n'appréciais déjà guère d'être trop remarquable au sein de Chäsgær, je doutais d'aimer beaucoup plus être le centre de toutes les attentions. En vérité, cette idée de querelle de faveurs m'indignait.
    
    - Que s'imaginent-ils ? Il faudrait être idiot pour se dire que ma place est dans un palais ! Que deviendrait ce monde si tous les Gærs les plus puissants se cachaient ainsi ? C'est à cause d'eux que tout ceci a commencé et ils voudraient encore en plus s'accaparer nos meilleurs défenses ? Jamais ! Jamais je n'accepterai de ne servir qu'un homme ou un palais !
    
    Alrüs sourit de plus belle à mon monologue enflammé.
    
    - Je savais que tu dirais cela mais tu ne tiendras peut-être plus le même discours quand tu seras couverte de cicatrices et que tu auras frôlé la mort deux ou trois fois...
    
    Je gloussai avant d'adresser un clin d'œil à mon camarade.
    
    - Si je compte bien, ça fait déjà trois fois...
    
    Alrüs leva les yeux au ciel.
    
    - Disons cinq ou six, alors. Dans tous les cas, évite de cracher ton mépris au visage du roi quand il te proposera pareil poste : les gens normaux considèrent ça comme un honneur.
    
    Je haussai d'abord les épaules puis grommelai une promesse sous le regard insistant du jeune homme. Je crus un moment que le sujet était clos mais mon camarade ne paraissait pas de cet avis.
    
    - Et qu'as-tu fait de la fibule ?
    
    S'attendait-il à me voir la porter ? L'idée ne m'avait pourtant pas effleurée un instant : jamais je ne laisserais quelqu'un revendiquer une quelconque propriété sur moi en arborant un bijou.
    
    - Dinaë a dit que je pouvais en faire don à Chäsgær si je n'en voulais pas. C'est ce que j'ai fait.
    
    Alrüs parut indifférent à mon choix pourtant il ne put s'empêcher de rebondir.
    
    - Que tu ne veuilles pas la porter c'est une chose, mais tu pourrais vexer le maître de guilde s'il ne te voit jamais avec. Et quand bien même, tu aurais pu en obtenir un bon prix pour t'acheter quelque chose qui te plaisait davantage, ou offrir un cadeau à Aën...
    
    Je grimaçai à cette occasion manquée et me fit la promesse d'y prendre gare si la situation se présentait à nouveau.
    
    - En revanche, je te déconseille de te séparer des présents d'un roi. Il vaudra mieux pour toi, pour notre image, que tu puisses les porter à votre prochaine rencontre.
    
    J'acquiesçai avec sérieux, décidée à apprendre rapidement tout ce qu'il y avait à savoir pour être une Gær digne de Chäsgær.
    
    La route pour rejoindre le palais de Chandeaux, qui portait le même nom que le royaume, nous fit traverser la cité que je connaissais déjà, puis le carrefour déserté de Quat'voies avant de traverser des terres qui m'étaient inconnues. La route suivait une lueur qui traversait la cime des arbres mais dont la source nous demeurait invisible. D'après Alrüs, il s'agissait du Lac Lumière et je le crus sur parole. Gær Toyën avait tant insisté pour que nous parvenions à destination pour le dîner que nous prîmes à peine le temps de déjeuner en chemin. J'étais exténuée lorsque nous émergeâmes de la forêt au sommet d'une colline. De l'autre côté de la vallée qu'il nous fallait encore traverser, et dans laquelle s'étendait une cité des plus animées, Chandeaux se dressait fièrement. Nul doute n'était permis sur le caractère royal de ses occupants. Toute en tours élancées et arches aériennes, la bâtisse était nimbée de lumière, phare au milieu des ténèbres de notre monde. Et par delà ce bijou architectural, à demi dissimulé derrière la bordure de falaise qui soutenait le palais, l'étendue de lumière liquide ne pouvait être que le Lac Lumière. Si j'avais déjà remarqué la similitude entre les lueurs qui éclairaient Chäsgær et la lumière qu'était notre pouvoir, le parallèle, ici, ne faisait plus aucun doute. Chandeaux et les flots derrière lui bourdonnaient jusque là de magie. Un chant qui avait tout d'une lamentation de bête à l'agonie. Ces faibles échos qui chatouillaient déjà mes perceptions me donnèrent la chair de poule et me nouèrent la gorge. Des odeurs alléchantes de cuisine avaient beau nous titiller depuis notre observatoire, à mes sens particuliers Chandeaux n'avait qu'une odeur : celle de la mort.
    

Texte publié par Serenya, 4 décembre 2018 à 10h10
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