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Tome 1, Chapitre 45 Tome 1, Chapitre 45
Je marchais dans les pas d'Alrüs tandis qu'il remontait l'axe déserté du marché pour rejoindre le carrefour qui en formait le cœur. Je profitais de ces quelques minutes de répit pour emplir le gouffre laissé par le særak de toutes les traces de vie qui m'entouraient. Rien n'avait changé, le monde continuait de fonctionner, il n'en était que plus sûr en vérité. Quelque peu remise de ces émotions qui s'étaient emparées de moi, je m'évertuais à retrouver contenance avant de devoir affronter la masse des badauds terrifiés. Je tâchais également de trouver une explication à ma réaction. Ce n'était pas la première fois que cela m'arrivait et pourtant je semblais être la seule affectée de la sorte. Lorsque la meute était venue à bout du saedrë que j'avais acculé, la sensation avait été certes moindre mais néanmoins similaire. Devais-je y voir un lien avec mon héritage ? Avais-je réagi plus violemment cette fois parce que j'étais celle qui avait tiré ou parce que j'avais subi un Processus supplémentaire depuis ? Après tout, j'avais hérité d'Argöth, le commandant des Ethérés, leur créateur même. Il n'y avait rien d'étonnant à ce que j'eusse un lien particulier avec nos ennemis, pouvoir les manipuler en était d'ailleurs la preuve. Dans ce cas, ressentais-je ces sentiments parce qu'ils étaient ce qu'éprouvait le Dévastateur à la disparition de l'une de ses créatures ?
    
    J'en étais encore à me débattre avec ces interrogations lorsque des échos d'une voix familière nous parvinrent. Devant moi, je vis Alrüs se raidir à l'idée de devoir se confronter sous peu au colosse. Nous n'avions gagné que peu de temps en coupant à travers bois, nous avions déjà eu de la chance d'avoir le temps d'affronter l'Ethéré avant son arrivée. J'espérais seulement que notre mentor saurait contenir la colère, que je percevais déjà dans sa voix, jusqu'à ce que nous fussions seuls. Je ne tenais pas à fêter ma première chasse en me faisant réprimander comme une enfant devant une foule d'étrangers.
    
    - Je suppose que tu as songé à vérifier qu'il n'y en avait pas d'autres dans les environs...
    
    J'acquiesçai d'un hochement de tête à mon camarade tendu. En vérité, il n'en était rien mais j'aurais perçu la moindre magie étrangère s'il y en avait eu une.
    
    - Il n'y a que nous trois.
    
    Alrüs hocha la tête d'un mouvement sec avant de prendre une profonde inspiration. A l'instant où il fit résonner les trois notes définies comme signal de fin de chasse pour les traques en groupe, Gær Toyën se tourna dans notre direction et fondit la foule à grandes enjambées. Parvenu à notre hauteur, il ouvrit la bouche mais je le devançai.
    
    - Mission accomplie ! Et tout s'est très bien passé.
    
    Le regard suspicieux du Gær passa de moi à Alrüs et détailla l'était pitoyable de son uniforme.
    
    - Je suis juste tombé dans les ronces...
    
    Je retins de justesse un gloussement à l'explication farfelue qui n'avait aucune chance de fonctionner. Le colosse parut longuement hésiter quant au sort qu'il nous réservait et finalement il lâcha un soupir résigné en secouant la tête.
    
    - Vous avez conscience que j'essaye de vous garder en vie, n'est-ce pas ? Alors pourquoi faut-il toujours que vous fonciez tête baissée dans le danger ?
    
    Mon camarade parut au moins aussi surpris que moi par la réaction de notre mentor.
    
    - Alrüs, je n'ai rien dit quand tu as tenu à poursuivre les chasses en solitaire mais là... Tu ne peux pas continuer comme si de rien n'était !
    
    Je souriais malgré moi de l'affection qui transparaissait dans la réprimande du Gær cigoï mais je retrouvai aussitôt mon sérieux quand son attention revint sur moi.
    
    - Et toi, arrête de l'encourager !
    
    Je grimaçai et devinai du coin de l'œil qu'Alrüs allait répliquer. Je ne lui en laissai toutefois pas le temps. C'était à moi de défendre notre point de vue, à moi de faire comprendre à notre mentor que nous n'étions plus des élèves débutants.
    
    - Je comprends bien votre inquiétude, Gær Toyën, mais nous ne sommes plus des enfants. Si vous avez fait de nous des Gærs, c'est pour que nous partions en chasse, non ? Alrüs n'est pas fait pour rester enfermer à Chäsgær mais je peux palier à son handicap avec mes pouvoirs. Quant à moi, je sais bien que vous n'accepterez jamais de me laisser partir seule. Quitte à avoir un compagnon, j'aimerai autant que ce soit Alrüs plutôt que Gær Naevën...
    
    Mon camarade paraissait quelque peu gêné pourtant cela ne l'empêcha pas de prendre la parole.
    
    - Un særak abattu en un temps record et sans une égratignure... Nous formons une bonne équipe !
    
    Gær Toyën était sceptique mais je doutais cependant que ce fût vis-à-vis des capacités de notre duo. Le jeune homme était certainement la dernière personne à qui le colosse aurait pensé pour m'accompagner mais il savait que désormais nous avions l'expérience de notre côté et qu'il ne pourrait lutter contre notre volonté sans que cela ne se fît avec pertes et fracas. Il finit par capituler avec un nouveau soupir.
    
    - Très bien, j'y réfléchirai.
    
    Et il s'empressa de chasser les sourires qui fleurissaient sur nos visages, un doigt tendu vers nous.
    
    - Je vais y réfléchir, je n'ai pas dit oui.
    
    Qu'importait, le faire flancher sur ce point était déjà une preuve que l'idée faisait son chemin. Nous n'aurions plus qu'à nous montrer raisonnables et disciplinés ensemble pour emporter la victoire. Étrangement, l'idée de parcourir Avëndya avec Alrüs pour risquer notre vie à chaque instant me paraissait être un avenir des plus enthousiasmants. Je m'appliquai toutefois à retrouver un air neutre mais sérieux avant que le colosse ne changeât d'avis. Visiblement satisfait, ou à court d'arguments, notre mentor s'en retourna en direction de la foule où nous attendait le riche marchand que j'avais ignoré plus tôt. Il faisait déjà quelques pas dans notre direction avec une attitude des plus flagorneuses. Se glissant à ma hauteur, mon compagnon s'empressa de me chuchoter quelques mots.
    
    - C'est le maître de la guilde des marchands. Je te conseille d'être plus polie que tout à l'heure, surtout devant Toyën...
    
    J'acquiesçai en silence mais l'homme n'avait, de toute manière, d'yeux que pour notre mentor. Tout en enchaînant ses courbettes, il débutait son monologue sur un ton mielleux.
    
    - Gær Toyën, votre présence nous honore. C'est un privilège pour notre modeste marché que de recevoir l'aide du plus éminent membre de Chäsgær.
    
    De toute évidence, la flatterie n'était pas du goût du colosse toutefois il n'en laissa rien transparaître lorsqu'il répondit.
    
    - Quat'voies est loin d'être un modeste marché et je ne suis ici qu'en observateur. Gær Selën effectuait aujourd'hui sa première chasse et elle vous a débarrassé avec succès de votre særak.
    
    Je me sentis rougie au moment où, sans prévenir, mon mentor me poussa devant lui. L'expression du maître de guilde se figea soudain, ne sachant manifestement pas comment réagir. Je me souvins alors des conseils d'Alrüs et déliai ma langue.
    
    - Toutes mes excuses pour mon comportement de tout à l'heure. Je n'avais à l'esprit que l'idée de me hâter pour limiter le nombre de victimes.
    
    Ce ne fut qu'à la fin de mon discours que je compris mon erreur. Le marchand n'était pas indécis, ou même vexé par mes agissements, il était seulement absorbé par sa curiosité qui me valait un regard appuyé sur chacune de mes mutilations. Partagée entre gêne et agacement, j'enfonçai le menton dans le col de ma cape et glissai mes bras dans mon dos. Cela suffit, sembla-t-il à rappeler son impolitesse au marchand qui se gratta la gorge avant de reprendre sur un ton jovial.
    
    - Un særak en première chasse ? Voilà qui annonce une carrière des plus prometteuses. Par ailleurs, je ne crois pas avoir jamais vu de Gær de votre... trempe...
    
    - En effet.
    
    Ma réponse avait été bien plus froide et sèche que ne l'aurait certainement souhaité Gær Toyën mais le personnage m'agaçait au plus haut point. Il eut au moins le bon sens de s'en apercevoir et je le vis pâlir une seconde avant de s'agiter.
    
    - Quoi qu'il en soit, permettez-moi de vous offrir ce modeste présent en gage de notre gratitude.
    
    Je n'avais nullement l'intention de recevoir quoi que ce fût pour un acte qui relevait de mon devoir, et encore moins quoi que ce fût qui provînt de cet homme mais une poussée de Gær Toyën dans mon dos ne me laissa guère le choix. J'acceptai donc le petit coffret de bois et notre mentor prit congé en notre nom avant que je n'eusse l'occasion de l'ouvrir. Nous étions donc déjà sur la route, suivant docilement le colosse, quand je laissais ma curiosité prendre le dessus. Le petit coffret renfermait un pan de velours sur lequel reposait une fibule tout en entrelacs argentés. Un sifflement appréciateur trahit la présence d'Alrüs par dessus mon épaule. Pour ma part, j'étais plus perplexe qu'autre chose.
    
    - Qu'espère-t-il obtenir avec ça ?
    
    Une lueur amusée passa dans le regard de mon compagnon.
    
    - Ton intérêt. Il s'assure que la prochaine fois qu'il aura un souci, une oreille attentive l'écoutera. Les cadeaux sont monnaie courante et leur valeur grimpe avec la puissance de l'Ethéré qui les menace. Vu ton héritage, il va falloir t'y faire. Ils vont bientôt tous se battre tes faveurs...
    
    Je souris, croyant à une blague, mais lorsque je compris que le jeune homme était sérieux, je claquai le couvercle en bois avec un frisson.

Texte publié par Serenya, 20 novembre 2018 à 09h38
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