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Tome 1, Chapitre 44 Tome 1, Chapitre 44
Je m'entravai sur une énième ronce cachée dans les fourrés lorsque je me figeais, à l'affût. Je n'avais jamais eu l'occasion d'étudier le pouvoir du særak puisque son dernier héritier était mort avant même ma naissance. Aussi le moindre écho suspect me mettait-il en alerte. Je ne me serais certainement sentie moins tendue en compagnie de Gær Naevën ou même Gær Toyën de part leur puissance, alors que je me savais désormais responsable d'Alrüs et seule capable de mener cette chasse à bien. Pourtant j'appréciais de vivre cette première chasse avec un camarade de confiance plutôt qu'un professeur. Le jeune homme ne s'opposerait pas à moi, pas plus qu'il ne chercherait à me surprotéger.
    
    Un nouvel écho vint chatouiller mon pouvoir mais il provenait d'au-delà des lueurs qui se dessinaient entre les arbres. Je ramenai donc mon compagnon sur la route avant de pénétrer le grand marché de Quat'voies.
    
    - C'est ici ?
    
    Alrüs semblait rassuré de nous voir rejoindre la civilisation, même s'il ne s'agissait que d'un agglomérat de commerçants ambulants venus échanger leurs marchandises et non d'une cité.
    
    - Le marché a signalé trois attaques, au cours des trois derniers rassemblements. Le særak est sur son territoire ici, il profite seulement de l'occasion quand elle se présente.
    
    Mon compagnon acquiesça mais n'en sortit pas moins sa perle miroitante. Je secouai la tête avec un sourire.
    
    - Je le sentirai s'il y a un compatible qui l'attire ici. Quand au særak, je pense qu'il est par là, juste à la sortie du marché. Nous ferions mieux de nous dépêcher, il semble prêt à passer à l'attaque.
    
    Le ronronnement de plus en plus puissant qui me parvenait couvrait peu à peu le brouhaha du marché. Un homme corpulent et bien trop richement habillé à mon goût se dressa soudain sur ma route, une expression mielleuse collée au visage.
    
    - Messires Gærs, c'est un soulagement de vous voir parmi nous. Nous craignions...
    
    Je le contournai sans prendre gare à son discours et me hâtai à traverser le marché. Il me sembla percevoir une vague excuse grommelée par Alrüs avant qu'il ne me rattrapât.
    
    - Je sais que ce n'est pas ton truc de te faire des amis mais en mission tu représentes Chäsgær. Saluer les gens influents est un minimum, je dirais.
    
    Je haussai les épaules en me frayant un passage à travers la foule de plus en plus compacte. Depuis quand Alrüs s'inquiétait-il d'être bien vu ? La richesse ostentatoire du personnage ne donnait pas plus d'importance à sa vie qu'à celles de tous les villageois que nous avions pu croiser ensemble. S'il y tenait temps, j'irais écouter le monologue pompeux du marchant, mais plus tard.
    
    - Pas le temps, il est déjà là.
    
    Alrüs comprit aussitôt et il me laissa poursuivre ma route tandis qu'il grimpait sur le chariot d'un commerçant. Son sifflement strident sema un silence de mort sur le marché et les badauds qui posèrent le regard sur moi s'empressèrent de s'écarter.
    
    - Gærs en mission ! Sortez-vous de là si vous voulez être en sécurité !
    
    Je souris à part moi. Voilà qui ressemblait bien plus au comportement habituel de mon camarade. Sa déclaration eut l'effet escomptée : tous déguerpirent en sens opposé à ma progression et ils étaient prêts à se piétiner pour s'écarter de ma route. Néanmoins, cette fuite organisée ne dura guère. Au loin, de l'autre côté de la foule qui cherchait encore à s'éloigner, le ronronnement magique prit une ampleur terrible et des hurlements de peur et de douleur mêlés lui firent concurrence. Alors un voile de panique s'abattit sur le marché. Chacun cherchait à fuir, le plus vite, le plus loin possible, sans le moindre égard pour quiconque autour. A contre-courant, je reculais bien plus facilement que je n'avançais. Je fus ballottée ainsi d'étals désordonnés en groupes de fuyards. Quand enfin la foule fut moins dense et me permis de me frayer un passage vers mon objectif, je sus qu'il était trop tard pour espérer ne trouver aucune victime. Je tâchais toutefois de chasser cette pensée : le særak ferait encore bien pire s'il venait à m'échapper. Par chance, il ne nous avait de toute évidence pas encore repéré puisque je sentais son pouvoir toujours proche. Ou bien, en vérité, nous attendait-il. N'était-ce pas justement le jeu d'Argöth que d'envoyer ses Ethérés massacrer les populations et nous attendre en embuscade ?
    
    Lorsque mes yeux se posèrent sur le premier corps déchiqueté par les crocs avides, je luttai contre un haut-le-cœur et mon sang se mit à tambouriner à mes oreilles. Le ronronnement était désormais omniprésent, oppressant. Je décrochai mon arbalète et me hâtai de l'armer sans quitter les étals des yeux. Le særak était là, quelque part. Je le savais, je sentais l'excitation de la chasse dans son pouvoir. Mais il s'agissait d'un prédateur et pas n'importe lequel. Il saurait patienter hors de vue jusqu'au moment de frapper. La situation n'était pas à notre avantage : les chariots et autres débris abandonnés dans la cohue offraient bien trop de cachettes et les éclairages du marché couvriraient sans mal la luminescence de l'Ethéré. Je devais reprendre le contrôle de la situation et vite.
    
    Je sursautai lorsqu'Alrüs se glissa dans mon dos. Le pouvoir de særak couvrait tant celui du Gær que je n'avais pas perçu son approche. Arbalète prête à la main, la nervosité de mon camarade transparaissait dans son chuchotement.
    
    - Et maintenant ?
    
    J'avais bien une idée mais je doutais qu'elle lui plût.
    
    - Il me faut un appât...
    
    - Et à quel crétin espères-tu demander ça ?
    
    Mon coup d'œil rapide suffit à lui donner la réponse.
    
    - Ben voyons... Tu sais, quitte à choisir, je crois que je préfère encore rentrer et affronter Gær Toyën. Lui au moins aura peut-être un peu de pitié pour moi.
    
    Je souris à sa remarque et lui donnait un coup de coude.
    
    - C'est bien toi le crok'mar solitaire qui n'a peur de rien, non ? Il ne te touchera pas, fais-moi confiance.
    
    Sans grande volonté, le jeune homme fit trois pas en direction des étals désertés.
    
    - Tu ne risques rien, je te promets qu'il ne t'effleurera pas.
    
    Alrüs grommela mais continua d'avancer malgré tout à pas lents et attentif. Il balayait les environ d'un œil vif tandis que je m'absorbais dans l'écoute du pouvoir. Sa magie trahirait le særak bien avant ses mouvements. Le tout était de réagir aussi vite que lui. Mon compagnon était parvenu tout près de la première rangée d'étals, à l'orée du bois, quand je perçus le signal que j'attendais. J'invoquai aussitôt mon pouvoir et scrutai les environs du jeune homme. La masse d'ombres et de magie jaillit dans les airs après avoir bondit du toit d'un chariot à demi renversé. Sa proie perçut le danger juste à temps pour se retourner et voir le prédateur lui fondre dessus.
    
    Arrête !
    
    J'opposai tout mon pouvoir à l'Ethéré et le ronronnement magique se figea sur mon ordre, son propriétaire s'effondrant de tout son poids sur mon camarade qui roula-boula sous l'effet de l'impact. Homme et særak se relevèrent avec difficulté, le félin hérissant dans un grognement de défi les pointes acérées qui couvraient son corps, mais j'étais déjà prête. Mon trait fila droit sur sa cible et la lumière de ma magie dissipa en un instant les ténèbres qui menaçaient mon ami. Et soudain, il n'y eu plus que le silence. La disparition du ronronnement ouvrit un gouffre dans lequel le monde se précipita. J'entendais Alrüs grommeler et les vagues échos de son pouvoir mais j'avais l'impression d'être sourde. Je voyais le jeune homme se relever et les débris danser au gré de la brise pourtant je me sentais aveugle. Je percevais les efforts de mon corps pour respirer néanmoins j'étouffais. Le særak n'était plus et c'était tout un pan du monde qui s'était éteint avec lui.
    
    - Oh, Selën ? C'est moi qui ai failli y passer, s'il y en a un qui a le droit de pleurer, c'est moi.
    
    J'hoquetais un moment avant de retrouver le chemin de ma conscience, de mon corps. Encore secouée, j'essuyai mes joues d'un geste tremblant. Pourquoi ? Pourquoi la mort d'un Ethéré me faisait-elle me sentir si mal ?
    
    - Regarde-moi ça. Tu avais dit qu'il ne me toucherait pas. La prochaine fois, c'est toi qui fais l'appât !
    
    Sans trahir la moindre blessure, l'armure de cuir et la cape d'Alrüs n'en étaient pas moins couvertes d'égratignures et d'accros laissés par les piquants de l'Ethéré lors de sa chute. Un rire nerveux s'empara alors de moi et j'acceptai la main de mon camarade qui me hissa sur mes deux pieds d'un geste vif.
    
    - Bien, allons savourer ton moment de gloire.

Texte publié par Serenya, 13 novembre 2018 à 09h06
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