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Tome 1, Chapitre 41 Tome 1, Chapitre 41
Les jours passant, je dus me contenter d'explorer les nouvelles limites de mes capacités, Gær Toyën refusant de reprendre nos sorties tant qu'il ne jugerait pas mon pouvoir pleinement sous contrôle. Pourtant, je n'aspirais qu'à une chose : m'évader dans la plaine silencieuse. Il ne m'avait fallu guère plus d'une après-midi d'entraînement pour faire retomber l'excitation de la découverte et révéler la face sombre de mon nouveau pouvoir. Le quotidien dans l'enceinte même de Chäsgær se muait en un capharnaüm assourdissant, un concerto dissonant où aucun son ne s'accordait avec les autres. S'il m'était possible de l'ignorer une bonne partie de la journée, l'épuisement du soir transformait le dîner en une épreuve qui s'achevait presque toujours dans une migraine. J'en avais parlé à mes mentors et, désormais que ma maîtrise était avérée, j'espérais que mes séances tardives reprendraient bientôt. Je n'avais, après tout, toujours pas pu confirmer l'impact de ce dernier Processus sur ma capacité à commander aux Ethérés.
    
    - L'avantage d'être coincé ici, c'est que j'ai tout le loisir de constater que te faire des amis, ce n'est vraiment pas ton truc...
    
    Je levai un regard interrogateur sur Alrüs qui s'installait de l'autre côté de la table avec son repas. Voyant que je ne saisissais pas, il eut un mouvement de menton vers le reste de la salle et je la parcourus d'un œil curieux. Comme à mon habitude, je m'étais retranchée dans un coin de la pièce. Ce que je n'avais jamais observé, en revanche, était le cercle de places vides laissées autour de moi. La seule parade que j'avais trouvée pour fuir la cacophonie ambiante était de me replier derrière mon propre pouvoir. Chasser ainsi la magie de mes confrères les repoussait-il aussi physiquement ? Si c'était le cas, cela ne semblait pas affecter Alrüs. Il afficha un air narquois lorsque je lui fis part de mes réflexions.
    
    - C'est moi le loup solitaire ici. Il va en falloir plus pour m'impressionner petit louveteau.
    
    Je souris à sa remarque et revins à mon repas.
    
    - Toyën m'a retenu à la fin de l'entraînement pour discuter. De ce que j'ai cru comprendre, vous aviez l'habitude de sortir en soirée pour t'exercer...
    
    J'acquiesçai d'un mouvement de tête avant de préciser.
    
    - Le pouvoir est trop... chaotique ici, avec tout le monde. Pour certains exercices, j'ai besoin du silence de l'extérieur.
    
    A sa réaction, j'en déduisis que le jeune homme avait déjà entendu ces informations.
    
    - Toyën est trop occupé en ce moment mais il estime que tu n'as pas besoin de lui pour t'entraîner du moment que tu es sous bonne garde et que tu restes à portée de vue du Gær de garde.
    
    Un sourire ravi étira mes lèvres à cette nouvelle. Plus que l'idée de reprendre ces séances particulières, c'était l'évocation de ces bouffées de silence qui me réjouissait.
    
    - Devine qui est ton chaperon attitré ?
    
    Je ne pus cacher ma surprise. Je n'aurais jamais pensé que le colosse acceptât de confier ce genre de mission à Alrüs alors qu'il cherchait justement à l'éloigner du terrain. Je ne pouvais que m'en réjouir davantage encore : non seulement notre professeur accordait une chance au jeune homme mais je n'aurais pas à souffrir la présence d'un quelconque Gær qui me serait étranger.
    
    - Tu finis ton assiette et on file profiter de ce reliquat de liberté ?
    
    En vérité, nous y gagnâmes tous deux bien plus. Alrüs avait pour lui l'expérience et un statut de Gær reconnu et respecté que le colosse pouvait symboliquement lui retirer mais pas oublier. Le jeune homme connaissait les limites et comment s'y prendre pour que Gær Toyën acceptât de les repousser. Pour ma part, mon héritage m'accordait certains privilèges dont je n'avais jamais songé à profiter avant que mon compagnon d'entraînement ne me les fît remarquer. Ainsi donc, nous obtînmes de pratiquer tous nos exercices à l'extérieur, loin des magies omniprésentes, loin de la surprotection de mon mentor. La majeur partie du temps, Alrüs s'amusait à complexifier toujours plus mes exercices de tirs ou perfectionnait sans ménagement mes techniques de combat. Mais lorsque mes démons nocturnes avait été particulièrement agités, me laissant épuisée et néanmoins débordante d'une soif de liberté impérieuse, nous restions assis dans la mousse de la plaine et je l'écoutais me narrer ses chasses en meute ou solitaire.
    
    Contrairement aux apparences, le Gær Crok'mar y gagnait aussi beaucoup. Il paraissait bien moins sombre, plus détendu depuis le début de nos escapades et il progressait bien plus à l'abri des regards que lorsqu'il se souciait d'échouer devant les témoins qu'étaient nos condisciples.
    
    Alrüs se révélait être un camarade des plus précieux, l'un des rares que j'avais en vérité. Je ne me sentais pas aussi à l'aise, familière, avec lui que j'avais pu l'être à une époque avec Aevon, Tymen ou même Amaë et pourtant nous étions bien plus proches. Les moqueries et remarques cyniques du jeune homme devinrent les fondements d'une amitié qui allait bien au delà de la simple camaraderie. Nous avions combattu ensemble par le passé mais ces entraînements faisaient bien plus de nous des compagnons de chasse que tout le reste. Le Gær Crok'mar avait désespérément besoin de compagnie, de reformer d'une manière ou d'une autre sa meute, et je retrouvais en lui un peu de cette lumière que j'appelais en vain dans mes cauchemars. Alrüs voyait en moi un louveteau à éduquer et il incarnait, à mes yeux, tout ce qui ressemblait de près ou de loin à de la liberté au sein de Chäsgær. Et cette idée prit toute sa dimension, des mois plus tard, le jour où Gær Toyën confia ses étudiants à Gær Naevën pour nous accompagner dans la plaine. Le colosse ne parlait que d'évaluer mes progrès mais je compris rapidement, aux œillades complices d'Alrüs et au niveau du premier exercice de tir, qu'il ne s'agissait pas d'un simple test. Je n'avais pas la moindre idée de comment, ni même quand, il s'y était pris pourtant je ne rêvais pas : Alrüs était parvenu à convaincre Gær Toyën de me laisser passer les épreuves. Des épreuves spéciales dont le niveau n'avait rien en commun avec celles de mes camarades, mais des épreuves tout de même. Le jeune homme m'offrait la clef de la liberté, l'occasion d'enfin décrocher, après presque deux années passées à Chäsgær, ma première chasse.
    
    Cette idée en tête, la nervosité tenta de s'emparer de moi. Toutefois, mon compagnon affichait un air serein qui me rasséréna et ma réussite successive aux différentes épreuves ne fit qu'asseoir ma confiance. Je maîtrisais le tir depuis longtemps, les différents héritages n'avaient plus de secret pour moi et Alrüs avait veillé à m'enseigner les différents signaux d'alerte. Ainsi, sans réelle difficulté, je me retrouvais avec un couteau de chasse en main, face au colosse. La dernière épreuve : le combat au corps-à-corps. De manière générale, l'appréciation de notre professeur pour cette évaluation était des plus subjectives. Je savais cependant que, dans mon cas, seule une victoire franche me permettrait de décrocher son aval. J'allais devoir affronter et surpasser non moins que le meilleur combattant qu'abritait Chäsgær.
    
    Je pris le temps de quelques respirations apaisantes avant d'invoquer le pouvoir autour de la lame de mon arme. Enfin prête, et plus déterminée que jamais, je m'élançai sur mon mentor. Les premiers coups et esquives n'avaient pas pour but de menacer leur cible, loin de là. Cela faisait des mois que je n'avais pas affronté Gær Toyën en exercice, j'avais avant tout besoin de reprendre mes marques. Une fois en confiance, j'ouvris mon pouvoir au sien. Les Gærs n'avaient bien sûr rien à voir avec les Ethérés, leurs intentions ne transparaissaient pas dans leur puissance, mais dans un combat au couteau la maîtrise de la lame magique pouvait en révéler beaucoup. Je me cantonnais cependant à de la simple observation, conservant quelques cartes dans mes manches. Les règles à Chäsgær étaient claires mais s'appliquaient-elles pour autant aux épreuves ? Leur but n'était-il pas de tester toutes nos capacités ? Quoi qu'il en fût, je ne pouvais bénéficier de l'effet de surprise qu'une seule fois, mieux valait attendre l'occasion parfaite.
    
    Je parais et répondais durant de longues minutes, cherchant une faille que Gær Toyën n'avait nullement l'intention de m'offrir, bien au contraire. Le grondement de son pouvoir amplifiait à chaque instant, me dominant, m'écrasant. Mon adversaire ne cherchait qu'à se dresser entre ma liberté et moi. M'enfermer. M'enchaîner. Seule dans des ténèbres où il ne me resterait plus qu'à mourir. Il me sous-estimait, je n'étais pas encore vaincue ! Je parai au-dessus de ma tête la lame qui appelait ma fin et la chassai au loin en allongeant et écartant la mienne. Mon adversaire déstabilisé, je le noyais sous mon pouvoir.
    
    Ne bouge plus !
    
    Je vis ses yeux s'écarquiller de surprise juste avant que je ne me suspendisse à l'un de ses bois pour achever de le faire basculer en arrière. Il s'écrasa au sol sans un râle et, l'instant d'après, j'étais assise sur son torse, une main toujours agrippée à l'une de ses cornes pour le maintenir au sol, l'autre plaquant ma lame sur sa gorge. Il ne cherchait pas à se débattre mais sa magie, elle, s'affolait sous la chape de ma suprématie. Il ne pouvait rien contre moi, je pouvais tout aussi bien l'épargner. Mais le méritait-il alors qu'il avait cherché à m'écraser ?
    
    - Selën ?
    
    Pourquoi hésitais-je ? Je savais parfaitement ce qu'il projetait, ce dont il était capable... Pourquoi lui laisserais-je l'occasion d'achever son œuvre ? Je pouvais être libre, enfin, avec un simple geste que mon corps refusait de faire.
    
    - C'est bon Selën, tu as gagné.
    
    Non, pas encore. La victoire ne serait acquise qu'avec le sang de mon ennemi. Il le méritait, il m'avait fait bien pire.
    
    - Selën !
    
    Je sursautai au cri et à l'apparition de la pupille furax qui me fixait. Les deux mains qui avaient encadré mon visage pour m'obliger à détourner le regard semaient dans tout mon corps une onde glacée qui me laissa le souffle court et le cœur tambourinant. Je me dégageai pour constater que ma lame avait entamé légèrement le cou de mon professeur et la nausée me sauta à la gorge. Qu'étais-je en train de faire ? Je jetai mon arme au loin et me levai précipitamment. Toutefois, un vertige terrible me prit et je chancelai sur deux ou trois pas avant de m'entraver dans mes propres pieds et de m'effondrer. Assise dans la mousse, je tâchai de retrouver le contrôle de mon cœur et de mon souffle. Le pouvoir d'Alrüs me harcelait, celui de Gær Toyën me lacérait et la cacophonie du manoir devenait de plus en plus assourdissante. Lorsque je compris que tous ces désagréments provenaient de ma magie qui s'écoulait de moi comme un torrent furieux, je la rappelai et la limitais aux frontières de mon être. Devant moi, le colosse se redressa soudain, inspirant bruyamment à grandes goulées d'air, une main plaquée sur sa gorge. Je tremblais déjà d'épuisement mais, lorsque ses pupilles miroitantes se posèrent sur moi, la terreur me secoua de plus belle.

Texte publié par Serenya, 23 octobre 2018 à 08h57
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