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Tome 1, Chapitre 34 Tome 1, Chapitre 34
Je sursautai dans mon sommeil et il me fallut un long moment pour réaliser que c'était les coups frappés à la porte qui m'avaient arrachée aux ténèbres cherchant à me noyer. Je me débattis maladroitement avec les derniers limbes de cauchemars tout autant qu'avec mes couvertures et parvins à ouvrir l'huis avec les yeux encore mi-clos. Je reconnus malgré tout Daenon, l'un des deux Gærs mogwïns en charge des quelques enfants que comptait Chäsgær. Nous avions eu l'occasion de nous croiser à de nombreuses reprises depuis que j'avais quitté l'infirmerie, toujours pour les mêmes raisons.
    
    - Je suis vraiment désolée, Selën. Il hurle depuis des heures...
    
    J'acquiesçai d'un vague grommellement et m'écartai juste assez pour voir s'engouffrer dans ma chambre le petit qui courut droit à mon lit et s'installa sous les couvertures avant que Daenon n'ait eut le temps de s'excuser à nouveau. Je le rassurai et lui souhaitai la bonne nuit avant de fermer ma porte pour retrouver à mon tour mes draps.
    Comme souvent lorsqu'il venait ainsi me rejoindre, l'enfant dormait déjà. S'il s'était bien adapté à sa nouvelle vie en ces murs, il conservait des périodes de cauchemars qui se muaient en terreurs nocturnes que seule ma présence semblait chasser. En revanche, le fait qu'il demeurât le "petit" pour tous ceux qui l'entouraient au quotidien ne semblait nullement le déranger. Et pour cause, nous ne lui connaissions aucun nom et il ne parlait pas, ou plus, depuis notre rencontre. Dinaë et Daenon avaient bien proposé que je lui en donnasse un mais l'idée ne me plaisait pas. Ses parents s'étaient chargés de le baptiser, je ne serais pas celle qui le dépouillerait de ce dernier vestige de sa famille.
    Je le laissai se blottir dans mes bras avec un soupir de contentement et sombrai dans le sommeil plus sereinement. Je ne l'aurais jamais imaginé mais je devais reconnaître que sa présence me réconfortait autant que la mienne semblait le faire pour lui. Cependant, ce soutien inattendu ne parvenait pas à repousser mes propres démons et je luttai bientôt à nouveau contre ces ténèbres qui m'étouffaient et se nourrissaient de ma magie.
    
    Je fus à nouveau tirée de mon tourment nocturne à l'aube, cette fois par le petit qui tirait sur le col de ma chemise pour me réveiller, comme il le faisait souvent. Ses grands yeux fixés sur moi, il suçait son pouce avec un air inquiet. Je lui souris et m'empressai de le rassurer avant de me lever. Blotti sous mes couvertures, il m'observa tandis que je me préparais et il ne quitta le lit que lorsque je posai la main sur la poignée de la porte. Sa petite main agrippée à mon doigt, je l'entraînai vers le réfectoire où, je le savais, Daenon m'attendait. Les plus jeunes se levaient plus tard, et déjeunaient donc de même, aussi le Gær veillait toujours à venir chercher le petit avant qu'il ne me gênât dans mes activités. Arrivés à la porte du réfectoire, je lui ébouriffai les cheveux et il accepta de suivre son professeur après un dernier signe de la main.
    
    Avant de me glisser dans la salle à manger, je vérifiai d'un coup d'œil les confrères attablés puis je me hâtai de prendre mon repas avant que la salle ne se remplît trop. J'étais parvenue, jusque là, à esquiver Alrüs et je m'arrangeais pour croiser le moins possible la meute. J'évitais le premier pour des raisons évidentes d'explications, d'excuses et de gêne que je préférais m'épargner, et les seconds car les regards étranges qu'ils me lançaient depuis notre retour me mettaient mal à l'aise. Les rumeurs de mon exploit s'étaient propagées bien avant la fin de ma convalescence mais elles ne demeuraient que des histoires pour la plupart des habitants du manoir. Les membres de la meute, eux, y avaient assisté et cela faisait manifestement de moi un être bizarre même pour un Gær. Heureusement, les cours et les entraînements se déroulaient presque normalement. " Presque" car ni Gær Toyën ni Dinaë n'avait tenu sa promesse de reparler de ma demande de Processus et ils s'inquiétaient manifestement de me voir la répéter. Je n'avais toutefois pas cherché à les y contraindre. Cela ne me mènerait nulle part, je l'avais bien compris depuis, et je savais qu'ils finiraient tôt ou tard par abonder dans mon sens. Ce nouvel aspect de mon pouvoir, s'il pouvait être développé et maîtrisé, était un atout bien trop précieux, et pour Chäsgær, et pour ma protection à l'extérieur. Mieux encore, s'il pouvait me permettre de retourner quelques Ethérés contre les leurs, nous pourrions alors avoir une réponse simple aux chasses délicates de certains troupeaux, comme les cigoïs. La difficulté, en réalité, était de prouver à mes professeurs que ce que j'avais fait aux Crok'mars n'était pas un coup de change hasardeux mais bien une action volontaire qui pouvait être reproduite. Et pour cela, il fallait que mes mentors acceptassent de m'exposer à des Ethérés, sans aucune assurance que je parvinsse à quoi que ce fût... Je comprenais donc leurs réticences mais je ne m'inquiétais pas : j'avais vu la curiosité et l'espoir dans les pupilles de Gær Toyën. Tôt ou tard, l'envie de confirmer ce nouveau talent se ferait trop forte. Et ce fut effectivement le cas cet après-midi là.
    
    A l'appel de la cloche, Gær Toyën ne nous attendait non pas sur le champ d'entraînement mais aux bas des marches du perron. Et il n'était pas seul. S'il confia rapidement le reste de mes condisciples au Gær qui l'accompagnait, ce fut pour m'entraîner en direction du portail. Comme toujours, mon mentor se murait dans son silence coutumier.
    
    - Où allons-nous ?
    
    Ma question sembla beaucoup l'amuser et il me lança une œillade complice.
    
    - Je parie que tu attends cela depuis longtemps...
    
    Je répondis à son sourire. Il s'était donc enfin décidé. En revanche, cela ne m'en disait pas plus quant à notre destination. Toutefois, mon attention fut attirée un instant par les trois silhouettes qui semblaient nous attendre près des grilles. La première était un des Gær de garde, quant aux deux autres leur magie me permit de me faire une idée. La seconde personne m'était, à première vue, inconnue mais ce n'était pas le cas de son héritage que j'avais déjà croisé lors des exercices orchestrés par mon professeur. Le göran était un petit Ethéré, un reptile d'une cinquantaine de centimètres classé dans les premières pages de l'encyclopédie. Leur corps était couvert de fins piquants, mais ceux de leur queue étaient les plus dangereux car ils pouvaient être propulsés par un mouvement vif. Leur faible menace résidait dans la taille de ces créatures ainsi que leur caractère solitaire. Les Gærs görans n'étaient certes pas des chasseurs très puissants mais ils se montraient particulièrement efficaces dans les lieux infestés de petits Ethérés comme les grelottines. Etait-ce sur ces dernières que Gær Toyën prévoyait de m'entraîner ? La magie de la troisième personne me fit craindre qu'il s'agît d'Alrüs et je n'eus guère à attendre pour avoir les réponses à mes interrogations.
    
    - On nous a signalé un marais envahis de mogwïns à deux heures d'ici. J'allais y envoyer Naë mais je me suis dit que ce serait l'occasion parfaite pour tirer au clair cette histoire. Nous l'accompagnerons donc.
    
    Il marqua une courte pause avant de poursuivre.
    
    - Alrüs vient aussi avec nous. J'ai besoin d'évaluer comment il s'en sort avant de le renvoyer sur le terrain... Et il voulait voir ça de ses propres yeux.
    
    Une grimace m'échappa et j'espérai que mon professeur n'ait rien remarqué. Arrivés devant le portail, qui avait été ouvert à notre approche, notre petit groupe se mit en route en silence et je fus soulagée de constater que je m'en sortais sans avoir à adresser la parole à mon ancien compagnon de chasse, ni même à croiser son regard. Réconfort qui s'avéra être de courte durée.
    
    - Partez devant, Selën et moi devons discuter.
    
    J'adressai un air implorant au colosse mais celui-ci se contenta d'un geste de la main, mi-amusé mi-résigné, et Naë et lui forcèrent l'allure pour prendre de l'avance. Durant un moment, nous marchâmes sans rien dire et je gardais le nez rivé à la route devant mes pieds. Finalement, un soupir agacé vint rompre le silence.
    
    - Tu comptes m'éviter encore longtemps ?
    
    Je me sentis rougir et m'empressai de bredouiller.
    
    - Je ne t'évite pas.
    
    Un rictus narquois échappa à Alrüs.
    
    - C'est ça... Dans ce cas, regarde-moi dans les yeux.
    
    Je risquai une brève œillade dans sa direction, à hauteur de ses épaules mais je n'avais nullement l'intention de contempler l'œuvre de ma bêtise ou de lire dans ses pupilles le reproche ou la rancœur que le jeune homme devait nourrir à mon égard. Mais avant que je ne pusse réagir, le Gær me fit virer face à lui d'une traction sur le bras et sa main libre s'empara de mon menton pour me forcer à plonger les yeux dans les siens... le sien. Ce qui y brillait était bien plus proche de l'agacement que ce que je pensais. En revanche, je ne pus détourner mon attention du large bandeau de cuir qui lui barrait le visage et masquait ce qui restait de son œil gauche. Il ne pouvait cependant pas dissimuler entièrement les trois profondes entailles rosées qui courraient de la première rangée de cheveux au coin de ses lèvres.
    
    - Là, tu vois, ce n'est pas si terrible que ça.
    
    Et il me libéra pour reprendre la route comme si de rien n'était. Le silence se faisant pesant et le mélange d'angoisse et de curiosité, qui se disputaient en moi, aidant, je trouvai le courage de poser la question qui me rongeait depuis notre retour.
    
    - Tu ne m'en veux pas ?
    
    Un nouveau soupir agacé me répondit et je surpris le jeune homme levant les yeux au ciel.
    
    - Tu es au moins aussi têtue que Gær Toyën. Ce que tu as fait... Personne ne s'en serait sorti seul dans pareille situation. Si je t'en veux de nous avoir sauvés ? Je sais que je passe pour un téméraire mais pas au point de préférer la mort.
    
    Sa remarque m'arracha un sourire qui disparut presque aussitôt.
    
    - C'est de ma faute si nous nous sommes retrouvés dans cette situation.
    
    - Et sans toi, le petit serait mort. Un œil pour un nouveau Gær, ce n'est pas si cher payé quand on y pense. Il a toutes les chances de devenir plus puissant qu'un Crok'mar solitaire.
    
    L'idée que le petit subît un jour lui aussi le Processus et se retrouve à affronter les Ethérés me glaça le sang. Le sauver pour l'envoyer risquer sa vie avait un aspect plus qu'ironique. Alrüs me tira de mes pensées en m'ébouriffant les cheveux.
    
    - Allez, cesse de t'en faire. Tu as assuré pour une première sortie. Et je suis curieux de voir ce que donne ton nouveau tour de passe-passe !

Texte publié par Serenya, 4 septembre 2018 à 09h22
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