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Tome 1, Chapitre 33 Tome 1, Chapitre 33
Alrüs et Aëlya se relayèrent pour rapporter à Gær Toyën et Dinaë notre arrivée et la chasse du saedrë. Je les écoutais d'une oreille distraite, luttant contre le sommeil qui me réclamait, la douleur lancinante dans mon épaule droite et le capharnaüm assourdissant de la magie autour de moi. De temps à autre, lorsqu'une pause un peu plus longue que les autres survenait dans la narration, je hochais la tête pour confirmer les informations qui m'échappaient en réalité, le nez rivé sur mes mains où mes doigts jouaient, sans y penser, avec les pointes osseuses qui les ornaient. Mais arriva finalement le moment où mon subterfuge ne fonctionna plus et où seul le silence répondit à mon dodelinement de la tête.
    
    - Selën ?
    
    Je sursautai davantage à la main légère se posant sur mon épaule qu'à l'écho de mon nom. Je levai les yeux à contrecœur et fis un lent tour de la pièce, évitant avec soin de croiser le regard du blessé. Sans que j'y prisse gare, le colosse avait quitté son poste dans mon dos pour aller d'appuyer contre le mur sur ma gauche, Dinaë m'avait rejointe et Aëlya faisait des allers-retours nerveux devant la porte ouverte. Ne sachant pas ce qu'on attendait de moi, j'adressai un regard interrogateur à Gær Toyën. Une expression soucieuse passa sur ses traits mais il se reprit pour afficher son calme habituel.
    
    - Tu as repéré le petit, tu as senti qu'il n'était plus là, tu as couru droit vers lui... J'en déduis que tu perçois les candidats comme les Gærs et les Ethérés.
    
    J'acquiesçai avant de finalement compléter.
    
    - C'est un peu différent, mais oui.
    
    Le silence se réinstalla et ce fut encore Gær Toyën qui le brisa avec mon nom. Il me fallut une éternité, me sembla-t-il, pour porter à nouveau le regard sur le colosse.
    
    - Alrüs s'est arrêté au moment où il t'a vu t'enfoncer en courant dans la forêt. Tu veux bien nous raconter la suite ?
    
    J'acquiesçai mais je n'en avais en réalité aucune envie. Je n'avais pas le courage d'avouer haut et fort que mon inconscience avait failli coûter très cher à Chäsgær. Pas ici, pas devant mes professeurs qui s'échinaient à faire de moi une Gær d'excellence, pas devant Aëlya qui me voyait déjà comme une gamine gâtée et couvée à outrance... pas devant Alrüs qui avait payé le prix fort de ma bêtise. Mais tous attendaient dans un silence qui me nouait chaque seconde un peu plus la gorge. Je pris une profonde inspiration, puis une seconde. Il fallut attendre la troisième pour que je trouve la force d'ouvrir la bouche.
    
    - C'est de ma faute...
    
    La main sur mon épaule se fit plus présente et Dinaë se pencha pour reprendre de sa voix douce.
    
    - Ce n'est pas un tribunal et personne ne t'accuse de quoi que ce soit. Le récit qu'Aëlya nous a fait à votre retour comporte des éléments inexplicables qu'Alrüs n'a pas pu éclairer. Nous voulons seulement comprendre ce qui s'est passé.
    
    Je hochai la tête, comprenant que je n'échapperais pas à la corvée. Alors je tâchai d'oublier le monde autour et ce que mes mots m'inspireraient et laissai échapper mon compte-rendu d'un ton neutre, presque mécanique. Je rapportai ma course à travers le bois, la situation du petit à notre arrivée, ma glissade sur la pente escarpée pour le rejoindre. Je passai sous silence la pulsion irréfléchie qui m'avait poussée à me jeter au cœur du danger sans songer un seul instant à Alrüs ou même à moi. Celui-ci compléta d'ailleurs la suite de mon compte-rendu, agrémentant la description des attaques que j'avais subi des siennes.
    
    - C'est là que j'ai perdu connaissance...
    
    J'acquiesçai à sa conclusion et le silence reprit ses droits le temps pour moi de mettre de l'ordre dans mes souvenirs. Je n'étais pas sûre de comprendre ce qui était arrivé par la suite alors comment le leur rapporter ? Mais repousser l'inévitable ne le rendrait pas moins douloureux. Il existait des maux qu'il valait mieux s'arracher en serrant les dents pour mieux les jeter au loin. Ce fut ce que je fis, le regard fixé sur un détail du parquet mais l'attention perdue bien au-delà.
    
    - Je ne pouvais rien faire toute seule, je le savais bien. Je voulais juste gagner du temps en attendant la meute.
    
    Je ne m'épargnais rien. Ni mon impuissance face à l'attaque, ni mon indifférence quant à ma mort tant qu'elle était synonyme de survie pour mes camarades. Mes explications devinrent rapidement aussi confuses que mes souvenirs. Devant les interrogations toujours plus nombreuses de Gær Toyën, je finis par hausser les épaules.
    
    - Je voulais juste que les Crok'mars arrêtent d'avancer vers nous, et c'est ce qu'ils ont fait...
    
    Un claquement de langue résonna dans le recoin d'Aëlya et elle sortit du mutisme qu'elle observait depuis que j'avais pris la parole.
    
    - Ça correspond à ce qu'on a trouvé en arrivant. Ils les encerclaient mais ils étaient immobiles, comme s'ils attendaient quelque chose. On s'est dépêché de les abattre avant qu'ils ne changent d'avis et ils n'ont pas réagi...
    
    Le colosse eut un geste agacé de la main. Ce n'était manifestement pas la première fois qu'il entendait la version de la jeune femme et je compris soudain qu'il voulait avant tout avoir la confirmation de ma responsabilité dans cet étrange comportement.
    
    - C'est moi qui les ai... retenus. Je ne saurais pas l'expliquer, et je ne suis pas sûre de pouvoir y arriver à nouveau, mais je suis certaine de l'avoir fait. Je sentais leur pouvoir tout autour et je leur ai opposé le mien...
    
    Mes deux professeurs prirent un air songeur et personne n'osa interrompre le fil de leur réflexion. Pour ma part, si revenir sur les évènements n'avait en rien soulagé ma culpabilité, je devais reconnaître que cela m'avait permis d'y voir un peu plus clair. Bien qu'il m'était impossible d'expliquer clairement le fonctionnement de ce nouvel aspect de mon pouvoir, ou même d'envisager ses limites, une chose devenait de plus en plus évidente à mes yeux.
    
    - Je veux passer un troisième Processus.
    
    J'avais tout fait pour avoir une voix claire et déterminée sur ces quelques mots pourtant ils sonnèrent pitoyablement à mes oreilles. L'exclamation surprise d'Alrüs fut interrompue par le soupir las de Gær Toyën.
    
    - Tu ne peux pas demander un Processus à chaque fois qu'un de tes camarades rentre blessé... Ce n'est pas un châtiment et tu n'iras nulle part avec un tel état d'esprit.
    
    Un rictus amer m'échappa. Avais-je l'intention de me punir ? Cherchais-je à partager ainsi un peu de la souffrance dont j'étais responsable ? Peut-être bien. Pourtant ma motivation principale était ailleurs.
    
    - J'y ai mis toutes mes forces et je n'ai pu qu'immobiliser les Crok'mars. Mais avec plus de maîtrise et de puissance... Argöth est le seigneur des Ethérés après tout.
    
    Je chassai la fatigue et la peine pour plonger un regard assuré dans celui du colosse.
    
    - Si je pouvais hériter de son don... Si je pouvais commander aux Ethérés...
    
    Gær Toyën eut une moue sceptique et s'agita nerveusement.
    
    - Nous ne sommes pas certains de ce qui s'est passé, sans compter les risques accrus au-delà du...
    
    Je secouai la tête et l'interrompis d'une voix calme mais déterminée.
    
    - Je sais ce que j'ai fait. Si je pouvais le développer, ce serait un avantage bien trop précieux pour y renoncer, ne croyez-vous pas ?
    
    Le tressautement de la lèvre supérieure du colosse trahit son agacement et je m'attendais à le voir hausser le ton. Toutefois, Dinaë devait également s'en douter car elle s'interposa entre nous deux.
    
    - Il est inutile d'avoir cette conversation aujourd'hui. Tu dois encore te reposer Selën, et nous n'avons aucune idée de si ton organisme est prêt et capable d'endurer un autre Processus. Nous en reparlerons quand tu seras remise et que j'aurais mon avis sur la question.
    
    J'aurais voulu protester, cependant l'épuisement qui ne me quittait pas depuis mon réveil lui donnait raison. Si Dinaë sondait à l'instant mon pouvoir, il m'apparaissait évident que la réponse serait négative. J'opinai donc docilement et pris congé pour rejoindre ma chambre temporaire. J'y retrouvai le petit, dormant à poings fermés, et je me sentis bien trop lasse pour me pencher à nouveau sur la question de sa présence. Je me glissai sous les couvertures et aussitôt l'endormi vint se blottir contre moi. Mon embarras fut chassé presque immédiatement par la chaleur bienvenue et je posai un bras protecteur sur l'enfant avant de sombrer dans le sommeil.
    

Texte publié par Serenya, 28 août 2018 à 09h18
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