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Tome 1, Chapitre 31 Tome 1, Chapitre 31
Figée dans l'attente de mon sort, le temps se suspendit. Le pouvoir des Ethérés était présent tout autour du mien, l'enserrant, l'oppressant, mais les crocs ne venaient pas. Pourtant les grognements emplissaient l'air et faisaient vibrer tout mon corps. Lorsque ma respiration se calma quelque peu, les interrogations prirent le pas sur la terreur. Que se passait-il ? N'auraient-ils pas déjà dû attaquer ? Prudemment, je me risquai à ouvrir un œil. Mon regard rencontra aussitôt le puits de ténèbres fixé sur moi et il me fallut une éternité pour m'en extraire. L'Ethéré à qui il appartenait se dressait devant moi, gueule ouverte, crocs en avant, mais parfaitement immobile. Je risquai un coup d'œil à la ronde et constatai qu'il en était de même pour tous ceux que je pouvais apercevoir. Que leur arrivait-il ? Qu'importait après tout ! Je saisis cette opportunité et concentrai mon pouvoir dans l'idée d'indiquer à nouveau notre position. J'aurais tout autant pu tenter une attaque contre l'un ou l'autre des Crok'mars, à cette distance j'aurais probablement pu maintenir mon pouvoir en un trait suffisant sans arbalète, mais je craignais trop qu'ouvrir les hostilités les fît sortir de leur torpeur.
    
    Quoi qu'il en fût, à peine commençais-je à modeler ma magie que le poids de celle des Ethérés se fit plus léger sur ma conscience. La conséquence se révéla aussitôt : les grognements montèrent en puissance et des mâchoires claquèrent tandis que l'individu devant moi s'ébrouait, comme luttant contre une entrave invisible. Paniquée, j'abandonnai mon projet et jetai mon pouvoir à la rencontre de celui, omniprésent, des créatures. Alors le calme revint et les grognements se firent plus étouffés. Etait-ce réellement moi qui faisais cela ? Pouvait-on vraiment envisager que le pouvoir pouvait être utilisé ainsi ? Après tout, Argöth était celui qui commandait aux Ethérés et j'avais hérité de ses atouts... Je n'osais pourtant y croire. Perdue dans mes réflexions, je ne remarquai les mouvements du Crok'mar devant moi que lorsqu'il parvint à faire un pas de plus. Le souffle suspendu, je projetai toute ma conscience dans le flot de pouvoir et poussai un soupir de soulagement en voyant la créature s'immobiliser à nouveau. Un espoir fou me vint soudain : peut-être allions-nous nous en sortir après tout ! Il me suffisait de maintenir la situation jusqu'à ce qu'Aëlya et la meute arrivassent. Je pouvais le faire, il suffisait de demeurer concentrer. Je laissai ma tête retomber sur le torse d'Alrüs et fermai les yeux pour me consacrer à l'écoute de la magie. Je pouvais tenir, nous rentrerions tous à Chäsgær.
    
    Lorsque le petit commença à s'agiter, je resserrai mon étreinte et chuchotai pour l'apaiser mais je crispai les mâchoires en constatant que cela avait suffit pour donner plus de liberté aux Ethérés. Ma conscience, toute tendue vers le flot de pouvoir, me faisait l'effet d'un membre engourdit. Maintenir la pression sur mes adversaires pour les garder à distance me demandait toujours plus d'énergie et je sentais déjà les tremblements d'épuisement s'emparer de mes membres. Le moindre écart de pensée, la moindre distraction, devenait une porte grande ouverte invitant notre fin. Aux premiers gémissements de l'enfant, je pestai intérieurement et des larmes de rage et de désespoir m'échappèrent tandis que je luttais pour reprendre le contrôle de nos assaillants. Que faisait donc Aëlya ? Où était la meute ? Avaient-ils eux aussi fait une mauvaise rencontre qui les retenait ? Ou bien m'épuisais-je si vite que chaque seconde m'apparaissait interminable ?
    
    Un couinement plaintif m'échappa lorsque je sentis le souffle de la bête affamée sur la peau de mon cou. Aucune divagation ne m'était plus permise, je fermai ma conscience aux sensations de mon corps, à mes réflexions même, et plongeai sans retenue dans le pouvoir. Les murmures enragés des Ethérés, voilà tout ce qui importait. Ils me cernaient, avides d'en finir, mais tant qu'ils seraient là, pressant, tout irait bien. Leur présence était la preuve de mon contrôle. Ainsi recluse dans un monde hors du temps, mon épuisement devint ma nouvelle mesure, le compte à rebours de notre fin. Je me savais sur le point de céder, luttant pour ne pas abandonner, lorsque le chaos s'invita dans mon univers. La force des Ethérés explosa soudain, me submergeant, me ballotant au gré de ses flux. Ils menaçaient de m'engloutir, me rejetaient, se jetaient sur moi, m'ignoraient. J'étais à bout de forces et je ne parvenais à me conserver des plus menaçants que grâce au regain de vitalité que me conférait la peur de ma mort imminente. J'eus l'horrible sensation de lutter contre la noyade durant une éternité. Pourtant je tins bon et le calme revint enfin lorsque je recouvrai le plein contrôle. L'épuisement m'avait quitté, seul demeurait le feu vivifiant du pouvoir et les murmures omniprésents des Crok'mars. Tout irait bien : la fatigue envolée, je pourrais prolonger mon pouvoir autant de temps que nécessaire. La meute finirait par nous trouver. Tout irait bien.
    
    Je me répétais ces mots pour apaiser la voix en moi qui s'inquiétait de l'absence soudaine de cet épuisement qui avait failli nous perdre, de ma perception de mes ennemis qui se brouillait, s'obscurcissait. Plus rien n'avait d'importance si je parvenais à maintenir les Ethérés à distance sans en souffrir. Qu'importaient les conséquences, je ne faillirais pas ! Je m'étais égarée dans les fluctuations des murmures magiques quand une nouveauté réveilla mon attention. Un nouveau bruit, en fond, venait s'ajouter à la prestation des murmures. Un grognement, grave et terrible, qui prit bientôt le dessus, recouvrant, étouffant les autres. Jusqu'à ce que je réalisasse qu'en réalité, il n'y avait plus que lui aux portes de ma conscience. Cette nouvelle menace avait-elle fait fuir les Crok'mars ou était-elle suffisamment puissante pour les éclipser ? Avais-je seulement les moyens de lutter contre un monstre pareil ? Je n'en étais pas certaine et, ironiquement, je n'en avais aucune envie. Quelque chose m'interpelait dans cette magie, un arrière-goût familier, mais toute ma concentration était dédiée au maintien de mon rempart et je ne pouvais pousser plus loin la réflexion.
    
    Le monstre demeura en bordure de mes pensées sans chercher pour autant à m'écraser et son comportement commençait à m'interpeler lorsqu'un chant vint se joindre au grondement. La surprise faillit me faire lâcher prise mais je tins bon. Un saedrë ? J'étais pourtant certaine que celui que nous avions chassé était bien mort. Ces maudits bois en abritaient-ils un second ? Non, une petite voix en moi m'assurait que je faisais fausse route et le bien-être que j'éprouvais en présence de ces magies me poussait à abandonner. Pourtant, je luttais. La survie d'Alrüs et de l'enfant dépendait de moi, je n'avais pas le droit de céder aux promesses pernicieuses de ces monstres. Néanmoins, une part de moi ne pouvait s'empêcher de remonter le fil de mon intuition. Un chant et un grondement... Saedrë et cigoï... Quelles chances y avait-il pour retrouver cette combinaison ailleurs qu'avec le duo que je connaissais ? L'espoir m'envahit mais je n'osais m'ouvrir à son poison. Si je me trompais... Après tout, que feraient Dinaë et Gær Toyën ici ? Comment auraient-ils pu me rejoindre avant la meute ? Tout ceci était insensé ! Et pourtant. Si seulement...
    
    L'espoir était bien plus douloureux que l'épuisement puisque lui s'accrochait à mes maigres pensées. Je ne luttais plus contre les Ethérés mais contre moi-même. Le venin s'était répandu malgré ma volonté et il rendait mon désespoir plus insupportable encore. Je finis par céder, me promettant de n'ouvrir qu'un œil en conservant au mieux mes remparts. Je devais le faire pour éclaircir mes idées. Avec mille précautions, je retournai aux sensations de mon corps et avant même de pouvoir le commander je me retrouvai assaillie d'informations. La douleur dans mon épaule, la lourdeur dans ma poitrine, la raideur de mes côtes qui rendait l'air si épais, la respiration si laborieuse. Ma conscience vacilla mais je tins bon. Seulement un instant, pour vérifier ce qui se passait, puis je pourrais retourner à la quiétude relative du pouvoir. Je levai les paupières mais le monde était flou et terriblement obscur.
    
    - Selën !
    
    Etait-ce réellement la voix de mon professeur ou mon esprit me jouait-il un tour ?
    
    - Elle doit cesser au plus vite. Elle ne tiendra plus longtemps à ce rythme.
    
    Dinaë... C'était absurde. Jamais Gær Toyën n'aurait entraîné la vieille femme au cœur d'un danger qui avait surpassé la meute et deux Gærs.
    
    - Selën, tu m'entends ?
    
    Malheureusement, les entendre n'était pas la preuve de leur existence. Pourtant, ma volonté chancelait. Je voulais tant y croire ! Il s'agissait toutefois bien d'un piège. Profitant de mon inattention, le chant se frayait un passage à travers mon rempart, m'incitant à l'abandonner, espérant me convaincre de son inutilité. Me pensaient-ils si faible ? Je jetai toutes mes forces dans la brèche pour chasser mon ennemi.
    
    - Selën, non ! Calme-toi, je t'en pris. Dinaë veut seulement t'aider.
    
    Mensonge. Mon monde se brouilla davantage encore quand des larmes envahirent mes yeux. C'était injuste, tellement injuste. Pourquoi me torturer ainsi ? Je laissai échapper un gémissement pitoyable lorsque le pouvoir du saedrë força à nouveau le mien. Je n'avais plus la force de résister. Ma faiblesse nous condamnait tous. Une main imposante et chaude vint essuyer mes joues et il me sembla qu'une étreinte se resserrait sur mon corps.
    
    - Chut, c'est terminé. Vous êtes rentrés. Vous êtes sains et saufs, tous les trois. Tu as réussi, Selën. Repose-toi à présent.
    
    Mensonge... Une telle douceur ne ressemblait pas à Gær Toyën, mais c'était un beau mensonge que celui-ci. J'aurais pu connaître bien pire comme dernière pensée avant de mourir. A bout de force, je suppliai Alrüs de me pardonner et m'abandonnai à mon mirage.

Texte publié par Serenya, 14 août 2018 à 08h43
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