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Tome 1, Chapitre 28 Tome 1, Chapitre 28
- Nous y sommes.
    
    En trois mots, toute la tension qui avait habité Alrüs à notre départ de Chäsgær se montrait à nouveau. A la fatigue et la lourdeur qui envahissaient mes jambes, nous avions dû marcher une bonne partie de la journée et je distinguai tout juste les silhouettes des premières fermes au bout de notre route. Pourtant cela avait suffi pour réveiller les angoisses du Gær. Le silence revint en roi et il nous suivit jusqu'à ce que nous dépassions les premières bâtisses. Au loin, les ombres massives du village s'amoncelaient et, derrière elles, celles, ordonnées, du verger. Mais ce spectacle n'attira mon attention qu'un instant. Quelque part sur ma droite, une légère variation dans le flot de magie me fit tourner la tête. Il n'y avait là qu'une modeste ferme à mousse où un homme s'affairait. Je crus avoir rêvé et pourtant mon impression persistait. Ce n'était pas une puissance qui m'était connue, cela n'avait pas même des allures de réelle magie, qu'elle fût d'Ethéré ou de Gær. Il n'y avait nul murmure, nul chant, seulement un écho insaisissable.
    
    - Un problème ?
    
    Je me tournai avec surprise vers Alrüs et réalisai seulement alors que je m'étais arrêtée. Mon regard se porta à nouveau sur l'objet de mes interrogations et je haussai les épaules.
    
    - Je ne sais pas, c'est étrange. Cela ne ressemble à rien que je connaisse et pourtant... il y a bien quelque chose.
    
    Mon compagnon eut un reniflement nerveux et s'engagea sur le sentier qui menait à la maisonnée.
    
    - Il est trop tard pour s'attaquer au saedrë, cela devra attendre demain. Alors on a tout le temps de faire un détour pour vérifier.
    
    Je le rattrapai et nous remontâmes le chemin d'un pas vif, aux aguets. Nous marquâmes un arrêt à quelques pas de l'entrée, laissant l'opportunité au propriétaire des lieux de s'approcher.
    
    - Je peux vous aider ?
    
    Sans être ouvertement hostile, l'homme ne paraissait pas ravi de voir deux Gærs sur le pas de sa porte. Et l'attitude d'Alrüs n'était pas pour aider : il ignora le fermier pour poser un regard interrogateur sur moi.
    
    - C'est lui ?
    
    Je secouai la tête.
    
    - Non, ça vient de l'intérieur.
    
    Un éclair de peur passa dans le regard de l'inconnu tandis que mon compagnon affichait un sourire en coin en poussant la porte de l'habitation sans y avoir été invité.
    
    - Attendez !
    
    Je rattrapai mon compagnon et posai une main sur son bras pour l'arrêter.
    
    - Alrüs ?
    
    Mais il se dégagea sans un mot et pénétra les lieux en les balayant du regard.
    
    - Vu sa réaction, il s'agit d'un enfant. Si nous ne nous imposons pas, il nous empêchera de confirmer qu'il s'agit bien d'un candidat.
    
    Je me figeai, interdite. Je n'avais pas songé à aucun moment que cet écho étrange put être la signature d'un candidat mais Alrüs, lui, ne semblait pas en douter un seul instant et la perle étrange dansait déjà au creux de sa main. Lorsque l'écho revint, plus fort, je détournai instinctivement les yeux et rencontrai ceux, immenses et baignés d'innocence, d'un enfant qui ne devait pas avoir plus de trois ans. Un frisson me parcourut quand je vis que mon compagnon avait suivi ma réaction et son attention se fixa sur les variations d'éclat de la perle tandis qu'il se dirigeait vers le petit.
    
    - Sortez de chez moi !
    
    L'intonation virulente de l'homme et sa poigne forte et imprévue sur mon bras électrisa mon corps. Instinctivement, j'agrippai son poignet de ma main libre, l'entraînait dans mon mouvement en faisant pivoter le haut de mon corps et entravai le déplacement de ses pieds avec ma jambe tendue. Le fermier s'effondra sans la moindre délicatesse avant d'avoir pu saisir ce qui lui arrivait. Haletante sous l'effet du stress, je m'empressai de lâcher son bras et m'écartai de plusieurs pas. Le grognement d'Alrüs emplit soudain la pièce, me renvoyant plusieurs années en arrière, spectatrice d'une scène similaire.
    
    - Vous devriez savoir qu'il est vain et dangereux de s'en prendre à des Gærs... D'autant plus quand ceux-ci viennent sauver votre verger. Restez tranquilles et soyez honorés d'avoir donné à ce monde une chance de plus de s'en sortir...
    
    Le discourt, parfait écho de celui qu'il avait servi à mon père, m'arracha une grimace.
    
    - Nous passerons le chercher dès que nous en aurons terminé avec votre saedrë.
    
    Et Alrüs quitta les lieux aussi vite qu'il y était entré. Je me retrouvais un moment piégée entre le regard effrayé du petit, celui implorant de la mère et celui désemparé du père. Je bredouillai finalement une excuse et fuis la maisonnée pour rattraper mon comparse.
    
    - Tu le crois si rassurant que cela, ton petit discourt, pour le reprendre à chaque fois ?
    
    Un haussement d'épaules me répondit et le Gær ne prit pas la peine de se tourner vers moi.
    
    - Crois-moi, quant tu auras mon expérience tu comprendras que rien de ce que tu pourras dire ne les réconfortera.
    
    Je grimaçai. En effet, je ne voyais pas quels mots auraient le pouvoir de soulager des parents réalisant que leur enfant allait leur être enlevé. Le reproche et la colère quittèrent ma voix pour laisser place à la tristesse.
    
    - Tu pourrais au moins te montrer plus délicat... Tu as déjà essayé de te mettre à leur place ?
    
    Mon compagnon afficha un rictus amer et une lueur chagrine passa dans ses pupilles miroitantes.
    
    - Les choses sont plus faciles pour tout le monde si on les bouscule. S'ils ont le moindre espoir de te faire flancher, ils te supplieront et te promettront tout ce qu'ils ont pour te faire changer d'avis. Mais ce n'est pas comme si la décision nous incombait, ou même à eux. Nous ne faisons que notre devoir et nous devons veiller à ce qu'il en soit de même pour eux. Mieux vaut qu'ils me voient comme un exécutant implacable. Plus ils me haïssent, moins ils culpabilisent d'avoir abandonné leur progéniture au destin qui l'attend. Et ça m'épargne les larmes et les lamentations. Oui, c'est bien plus facile pour tout le monde ainsi.
    
    Ma gorge se noua à l'idée de la scène qui nous attendait à notre départ. Malgré son discourt, je doutais qu'Alrüs s'imaginât un seul instant qu'emporter cet enfant serait une tâche aisée. Depuis que j'avais rejoint Chäsgær, pas un instant je n'avais songé qu'il me faudrait un jour jouer le rôle que le jeune homme avait tenu pour Edën et moi. Sans compter que s'il m'était donné de repérer si facilement les candidats, il me serait impossible de poursuivre ma route comme si de rien n'était. De part leur nature, en attirant à eux l'attention des Ethérés, ces enfants étaient un danger pour eux-mêmes mais aussi leur famille, leur village... Les emmener à Chäsgær n'était pas qu'un devoir, c'était une nécessité, la seule manière pour tous de s'en sortir sains et saufs. Peut-être qu'en prenant le temps de le leur expliquer... Mais je doutais soudain qu'invoquer la raison dans ce genre de situation fût parfaitement réaliste. L'émotionnel avait une part bien trop importante. Alrüs avait raison, quels arguments seraient assez forts pour effacer l'amour parental ? Et pourtant, je n'aimais pas l'idée d'être amenée à me conduire un jour comme le Gær. Il me faudrait trouver ma propre manière d'agir et j'étais finalement soulagée de ne pas avoir à trouver rapidement de réponse. Après tout, le verger qui se révélait peu à peu au loin ne serait pas le théâtre de ma première chasse...

Texte publié par Serenya, 24 juillet 2018 à 08h36
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