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Tome 1, Chapitre 25 Tome 1, Chapitre 25
Il fallut attendre un moment pour que le soulagement se dissipât et mît fin à notre hilarité. La Gær de garde nous observait d'un air indécis, poings sur les hanches.
    
    - Vous avez l'intention de m'expliquer ce qui se passe ? Je n'ai pas souvenir de t'avoir laissée sortir, Selën...
    
    Une grimace m'échappa mais Alrüs prit les choses en main.
    
    - En parlant de ça... Si tu pouvais éviter d'en parler à Gær Toyën, cela t'épargnera d'avoir à lui expliquer comment sa précieuse élève t'est passée sous le nez...
    
    Notre confrère nous scruta tour à tour avant de risquer un coup d'œil vers le manoir.
    
    - Parce que tu espérais sincèrement qu'une alerte lancée au milieu de la nuit, alors même que tu es en retard, allait lui échapper ?
    
    - Alrüs !
    
    Je rentrai la tête dans les épaules à l'appel puissant. Je n'avais nul besoin de me retourner pour comprendre que le colosse se précipitait vers nous. Je me figeai dans un vain espoir de passer inaperçue mais mon espérance fut de courte durée.
    
    - Selën ? Que se passe-t-il ici ?
    
    Je me hâtai de me remettre sur mes deux pieds pour lui faire face et déclenchai un léger vertige dans la précipitation. Mon professeur dut le remarquer car je le vis froncer des sourcils. Puis son attention glissa vers ma ceinture et son expression s'assombrit davantage encore.
    
    - Où penses-tu aller avec ceci ?
    
    Je suivis son regard et compris qu'il parlait du couteau à ma ceinture. Je réalisai seulement alors que l'arbalète qui l'accompagnait était restée dans la forêt. Je n'eus toutefois pas l'occasion d'y penser davantage. Après un coup d'œil à Alrüs et au gardien, Gær Toyën parut comprendre qu'il arrivait trop tard. La gifle qui vint claquer sur ma joue me sonna plusieurs secondes.
    
    - Mais qu'as-tu dans la tête, bon sang ! Une chance qu'Alrüs t'ait trouvée et ramenée avant que tu ne croises un Ethéré ! Quand comprendras-tu que ton sort dépasse ta simple petite personne ?
    
    Je me contentais de serrer les dents, attendant docilement que la tempête passât. Je n'avais jamais vu Gær Toyën dans un tel état de fureur et je doutai soudain que fanfaronner sur mon exploit soit une sage décision. Il en fut toutefois un qui ne sembla nullement impressionné par le tempérament du colosse car Alrüs se glissa entre nous deux.
    
    - En vérité, je ne serais probablement jamais rentré si elle n'avait pas été là... Elle a eu tort de faire ce qu'elle a fait, c'est certain, mais nous pourrions peut-être en discuter calmement, à l'intérieur. Ce que j'ai à dire devrait intéresser Dinaë également.
    
    Gær Toyën le scruta un moment avant de revenir à moi. Un grondement sourd fit office d'acquiescement et il se détourna pour regagner le manoir à grandes enjambées. Alrüs me fit signe de la tête et je leur emboîtai le pas.
    
    Je les suivis à travers les étages sans y prêter réellement attention. Tout mon être était accaparé par le vacarme qui régnait soudain en moi et je revins au monde extérieur pour constater que le regard inquiet de Dinaë était plongé dans le mien.
    
    - Comment te sens-tu ?
    
    Je frottais un moment mes paupières lourdes avant de répondre.
    
    - Fatiguée. Je n'avais jamais réalisé à quel point c'était assourdissant...
    
    Ma remarque me valut des airs interrogateurs de la part de Gær Toyën et Dinaë mais Alrüs prit le relai, à mon grand soulagement.
    
    - Il semblerait qu'elle puisse entendre le pouvoir, le nôtre comme celui des Ethérés. C'est parce qu'elle a senti le cigoï arriver que nous nous en sommes sortis. Et grâce à son tir aussi...
    
    Il y eut des exclamations surprises mais je n'y prêtais déjà plus attention. Je m'absorbais dans l'observation de la pièce, un large bureau tout habillé de boiseries mais dans la plus stricte sobriété qui régnait à Chäsgær. Puis je m'intéressais aux trois Gærs présents mais pas pour leur propos. Leur pouvoir chantait plus fortement à mes oreilles que le reste des occupants du manoir. D'Alrüs émanait cette espèce de chuchotement pressant que j'avais déjà entendu. Le murmure chantant de Dinaë était bien plus agréable à écouter et je me serais certainement laissée porter s'il n'y avait eu le grondement sourd de Gær Toyën. Si j'avais eu le moindre doute sur la nature du colosse, la similitude entre sa magie et celle du cigoï l'aurait vite chassé.
    
    Irrépressiblement, mes pensées dérivèrent vers l'Ethéré rencontré plus tôt. Je passais et repassais en revue les terribles secondes qui avaient séparé l'apparition de la silhouette d'ombre et sa dissolution. Un Ethéré puissant était mort cette nuit, et ce de ma main, pourtant je n'en tirais aucun orgueil. J'avais imaginé que ma première chasse me remplirait d'un sentiment de satisfaction inégalable mais la vérité était toute autre. Malgré ma victoire, je me sentais plus faible que jamais. Je revoyais encore et encore mon premier tir vain, je sentais mes mains tremblantes sous le poids de l'arme et ce qu'elle représentait, je goûtais la peur qui avait envahi mon corps et failli me pousser à la précipitation. Cette première réussite était bien amère et la chance y avait joué un grand rôle. Si l'Ethéré nous avait chargés plus tôt... plus vite... Si Alrüs ne m'avait pas jetée à l'écart... Si le cigoï n'avait pas choisi de se concentrer sur mon camarade... Si l'arbalète n'était pas tombée à portée de mes mains... Si ma cible n'avait pas tant été surprise par mon attaque... Si j'avais finalement cédé à la peur plus tôt... Tant de variantes auraient été possibles si nous n'avions pas eu autant de chance, et toutes menaient à notre mort à Alrüs et moi. Je l'avais peut-être sauvé, je nous avais sauvé, mais ce n'était nullement dû à mes qualités de chasseresse. Gær Toyën avait raison, il avait toujours eu raison. Je n'étais pas prête et je m'exaspérais d'avoir dû frôler la mort pour le comprendre. Je pouvais toutefois profiter de cette malheureuse expérience pour en tirer une autre certitude : les exercices que je suivais jusqu'alors n'étaient pas assez difficiles puisque les maîtriser ne m'avait pas plus aidée que cela. Alrüs avait vu juste : je n'avais rien en commun avec mes camarades et il me faudrait me contraindre à me donner bien plus durant les exercices pour que ceux-ci se révèlent efficaces. Mes professeurs en savaient peut-être long sur la formation des Gærs mais j'étais la seule à pouvoir connaître intimement mon héritage. Si je voulais pouvoir me confier à eux sans me sentir limitée, bridée, ils allaient devoir consentir à m'écouter.
    
    Je réalisai soudain le silence réel qui régnait dans la pièce, à l'opposé du brouhaha magique, et constatai que tous les regards étaient posés sur moi. Je n'avais pas suivi leurs échanges et, s'ils attendaient une quelconque réaction de ma part, j'étais bien incapable de la leur donner. Finalement, ce fut Dinaë qui brisa le mutisme général.
    
    - Je la raccompagne à sa chambre, elle est épuisée.
    
    Je suivis docilement son impulsion et quittai le fauteuil dans lequel je ne me souvenais pas m'être installée. La vieille Gær me tira doucement vers la porte et je lui obéis sur quelques pas avant de me figer. Si je voulais que tout ceci eût au final le moindre intérêt, mieux valait éclaircir mes intentions et conclusions tant que l'expérience était encore fraîche dans mes pensées.
    
    - Je suis désolée.
    
    Ma voix n'avait été qu'un vague grommellement et je me raclai la gorge avant de reprendre, plongeant mon regard dans celui de Gær Toyën.
    
    - J'ai bien conscience des risques que j'ai pris aujourd'hui, tout comme je sais que les excuses n'effaceront rien et ne vous empêcheront pas de vous méfier de moi à présent. Je vous demande pardon pour ce que j'ai fait... et ce que j'ai dit.
    
    Un éclat passa dans les pupilles miroitantes du colosse et il secoua finalement la tête avec un soupir las.
    
    - Selën...
    
    Toutefois, je l'interrompis avant que tout courage ne me quittât.
    
    - Vous n'êtes pas obligé de me croire mais je vous promets que ça n'arrivera plus. J'ai bien compris que je n'étais pas prête et je ne remettrai plus jamais votre avis en question. Je ne vous demande qu'une chose : cessez de me ménager et faites de moi la meilleure Gær.
    
    Avec étonnement, je vis la fierté s'emparer des traits du colosse et ce fut avec un sourire de défi qu'il me répondit.
    
    - Marché conclu.

Texte publié par Serenya, 3 juillet 2018 à 10h53
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