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Tome 1, Chapitre 23 Tome 1, Chapitre 23
Le silence s'était installé tandis que j'accompagnais Alrüs sur la voie qui traversait à présent une forêt. Elle n'était pas aussi épaisse que celle que j'avais connue à mon village mais elle suffit à éveiller une certaine nostalgie en moi. Je songeai, avec une pointe de honte, que je n'avais pas pris le temps de faire parvenir de nouvelles à mes parents, qui devaient me croire morte depuis longtemps... à moins qu'eux-mêmes n'aient pas réchappé au morghorïn. Je chassai aussitôt cette idée de mes pensées. L'Ethéré avait déclenché des incendies à travers tout le bois, il était certain que son approche n'était pas passée inaperçue. En revanche, tout le monde avait dû s'imaginer que j'avais connu le même sort que mes compagnons de cueillette. Toutefois, je remisai bien vite mes remords. Je n'avais eu, en vérité, aucun moyen de leur faire parvenir le moindre message. Et aucune missive n'étant arrivée pour ma sœur depuis mon arrivée, puisque je supposais que, le cas échéant, on me les aurait confiées, je m'interrogeais sur les réels moyens de communiquer entre les modestes villages comme le nôtre et Chäsgær. Si le seul moyen d'assurer la délivrance du message était de le confier à un Gær, comme c'était le cas ce jour-ci avec Alrüs, il apparaissait évident que les bourgs isolés ne reçussent jamais aucune aide...
    
    - Je t'ai connue plus bavarde. C'est le Processus qui t'as rendue muette ou c'est juste parce que c'est moi ?
    
    La remarque du Gær me fit sourire.
    
    - Je réfléchissais.
    
    Alrüs eut une moue entendue sans rien trouver à répliquer et le silence reprit ses droits. Je commençais à trouver la situation embarrassante sans savoir pour autant comment entamer la conversation. En réalité, je ne connaissais que très peu le jeune homme, nous n'avions guère eu l'occasion de nous croiser depuis notre dispute sur la tombe d'Edën, et encore moins de parler. Et songer à notre altercation creusait davantage le gouffre entre nous, accroissant mon malaise. J'ouvris plusieurs fois la bouche sans parvenir à émettre le moindre son avant d'enfin me lancer.
    
    - Je suis désolée.
    
    Alrüs me jeta un regard en coin surpris sans plus réagir.
    
    - Je n'aurais pas dû rejeter la faute sur toi, pour Edën. Tu n'y es pour rien.
    
    Son expression parut s'assombrir mais il détourna le visage pour scruter la forêt sur notre droite. Son mutisme se prolongeant, je poursuivis.
    
    - C'est injuste qu'on ne te laisse pas réintégrer la meute, surtout que tout le monde sait ce qui s'est passé maintenant...
    
    Je crus un instant qu'il allait poursuivre dans son indifférence mais un grommellement me parvint.
    
    - Ils me l'ont proposé, c'est moi qui ai refusé.
    
    - Pourquoi ?
    
    Ma surprise parut le vexer et son expression s'assombrit davantage encore.
    
    - Ton existence ne change en rien ce qui est arrivé.
    
    Le ton de sa voix me noua la gorge. Il se reprochait réellement ce qui était advenu de ma sœur et je m'en voulais encore plus de l'en avoir blamé. La conversation avait pris un tour dramatique que je n'avais pas prévu et je m'empressai de trouver une idée pour dissiper cette ambiance avant qu'elle ne nous condamne au silence pour le reste du voyage. Un sourire m'échappa quand me vint une idée.
    
    - Dis plutôt que tu boudes parce que tu veux être le chef...
    
    Ma pique fit mouche, je vis les lèvres d'Alrüs s'étirer.
    
    - Ah, je suis démasqué.
    
    La voix était encore amère mais le sourire franc.
    
    Finalement, nous nous mîmes à discuter timidement de tout et de rien jusqu'à arriver en vue d'une cité. Alrüs grommela de me voir traîner tandis que je détaillais d'un regard émerveillé l'imposante masse des bâtisses s'agglutinant le long des ruelles. Aussi m'appliquais-je à ne pas me laisser distraire pour demeurer dans le sillage du Gær. Il devait déjà être tard pourtant les rues demeuraient animées et, surtout, elles étaient éclairées par cette même lueur jaunâtre que j'avais découvert à mon arrivée à Chäsgær. Pas de doute possible, il s'agissait d'une grande ville. Nous traversâmes finalement une large place très animée et Alrüs s'immobilisa sur le perron de la plus riche et imposante construction.
    
    - Je peux te demander de m'attendre là ou dois-je craindre que tu ais disparu à mon retour ?
    
    Pour toute réponse, je lui tirai la langue et il s'engouffra dans la bâtisse avec un gloussement moqueur. Je laissais mon attention vagabonder sur les groupes qui dansaient et chantaient au milieu de l'esplanade, surprise de devoir répondre à tant de salutations adressées par les badauds qui m'apercevaient. Je ne portais ni l'armure de cuir ni la cape cependant les écailles et autres pointes suffisaient à crier haut et fort mon statut. J'étais étonnée, mais toutefois rassurée, de voir qu'il existait des lieux autres que Chäsgær où nous étions bien accueillis. D'un autre côté, sa proximité avec le manoir devait assurer la tranquillité de la cité.
    
    Trop vite à mon goût, Alrüs réapparut à mes côtés.
    
    - Voilà, mission accomplie. On peut rentrer.
    
    - Déjà ?
    
    Je n'avais tout de même pas fait le mur pour quelques heures de marche... Mais mon compagnon se contenta de hausser les épaules.
    
    - Je t'avais prévenue.
    
    Et sans m'attendre, il reprit le chemin du retour, m'obligeant à me hâter pour le rattraper. A la sortie de la ville, toute conversation était à nouveau morte entre nous mais il me fallut le silence de la forêt pour le réaliser. J'étais toutefois trop vexée d'avoir pris tant de risques pour rien pour m'en formaliser. Finalement, un gloussement d'Alrüs m'arracha à mes pensées.
    
    - C'est la première fois que je vois quelqu'un déçu de ne pas avoir croisé d'Ethéré...
    
    Je levai les yeux au ciel avec une grimace.
    
    - Gær Toyën m'a presque étranglée parce que j'insistais pour passer les évaluations... Il va me tuer s'il apprend que je suis sortie et je n'ai rien pour lui prouver qu'il a tort...
    
    Le sourire d'Alrüs s'élargit mais il prit une teinte nostalgique.
    
    - Je sais qu'il est sacrément frustrant mais s'il dit que tu n'es pas prête c'est qu'il doit avoir raison.
    
    Je lâchai un soupir exaspéré.
    
    - Qu'est-ce que tu en sais ?
    
    Devant le froncement de sourcils du jeune homme, je baissai d'un ton mais poursuivis tout de même.
    
    - Je suis de loin la meilleure dans chacun des ateliers et tout le monde le sait. Pourquoi les autres seraient plus prêts que moi ?
    
    Au regard qu'il me lança, je crus un instant qu'Alrüs allait se moquer de moi mais il dut se raviser.
    
    - Je vois que la communication n'est toujours pas son truc...
    
    Devant mon air interrogateur, il reprit.
    
    - Gær Toyën est un peu bourru, voire brutal si tu le pousses à bout, mais il a formé des générations de Gærs. S'il y a quelqu'un qui sait ce qu'il fait, c'est bien lui.
    
    J'allais protester mais il me devança.
    
    - Il est évident que tu es la meilleure et tu n'as aucun mérite à cela en vérité. Tu as commencé avec plus de puissance que la plupart de tes camarades n'en auront jamais. Etre meilleure qu'eux ne signifie rien, vous n'avez aucune commune mesure et te comparer à eux n'a aucun sens. Ton héritage fait que tu dois aisément dépasser Gær Toyën, c'est à lui que tu dois te confronter. Si tu veux tant lui donner tort, prouve que tu es meilleure que lui...
    
    Je ne sus quoi répondre et me contentai d'une moue vexée. Au fond, il avait raison, je le savais, mais surpasser mon professeur me paraissait être un objectif hors de portée.
    
    - Sois patiente. Toi aussi tu finiras par avoir le droit de sortir te faire mettre en pièces...
    
    Alrüs me décocha un regard plein de malice et je ris à sa remarque jusqu'à ce que le souvenir d'Amaë me rattrapât. Alors un autre me revint en mémoire et mon sourire s'effaça aussitôt.
    
    - Il ne me laissera jamais sortir pour autre chose qu'Argöth...
    
    Alrüs leva les yeux au ciel et ouvrit la bouche mais ce fut à mon tour de l'interrompre.
    
    - J'ai vu le flacon du Processus, il reste de quoi faire deux ou trois injections, pas plus. Je serai la seule à hériter d'Argöth. Ils ne prendront jamais le risque de m'envoyer contre autre chose...
    
    - Et sachant cela tu n'as rien trouvé de mieux à faire que fuguer... Te mettre en danger, c'est menac...
    
    Mon attention fut soudain attirée dans le bois et j'en oubliai d'écouter la suite de son discours. Il y avait le murmure insistant de la magie d'Alrüs mais un autre écho venait le couvrir, plus en avant de la route, quelque part sur notre gauche.
    
    - Eh, tu m'écoutes ?
    
    Je posai un doigt sur mes lèvres et continuai à scruter les ténèbres et la magie, tâchant de comprendre ce que je ressentais. Alrüs se révéla tout près de moi lorsqu'il posa une main sur mon épaule et chuchota à mon oreille.
    
    - Qu'y-a-t-il ?
    
    Sur le même ton, je lui répondis sans quitter des yeux les fourrés immobiles et silencieux.
    
    - Quelque chose approche...

Texte publié par Serenya, 19 juin 2018 à 10h18
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