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Tome 1, Chapitre 22 Tome 1, Chapitre 22
Lorsque le lendemain vint l'heure du l'entraînement, je traînais à l'arrière du groupe afin de laisser le temps à mes deux camarades de demander leur évaluation et, surtout, à Gær Toyën d'accepter. Lorsque je le vis hocher la tête et désigner un coin à l'écart, je me glissai à leurs côtés, tout sourire.
    
    - Je veux passer les épreuves moi aussi.
    
    Mais le colosse m'accorda à peine plus qu'un regard avant de se tourner vers le reste de ses disciples pour former les groupes. Les deux à l'écart me lancèrent un regard surpris et je sentis le rouge me monter aux joues. Je contournai notre professeur et me plantai devant lui.
    
    - Je ne plaisante pas.
    
    Un éclair de mécontentement passa dans les pupilles miroitantes du Gær.
    
    - N'insiste pas, Selën. Tu n'es pas prête.
    
    Comment pouvait-il affirmer cela sans rougir ? Qui d'autre ici était plus prêt que moi ? Je croisai les bras et relevai le menton.
    
    - Ce n'est pas ce qu'a dit Dinaë...
    
    - Et bien elle a eu tort !
    
    L'éclat soudain du colosse me fit sursauter et je devinai qu'il avait déjà eu une conversation houleuse avec l'intéressée. Toutefois, je ne pouvais abandonner si près du but. D'un mouvement de la tête, je désignai mes deux camarades.
    
    - Pour eux aussi, elle a eu tort ? Et pour tous les autres ? Et pour Amaë, qui a eu tort ?
    
    Je sus que j'étais allée trop loin à l'instant où mon interrogatoire prit des airs de reproches. Gær Toyën crispa les mâchoires quelques secondes avant de lâcher, sur un ton catégorique.
    
    - Rejoins le groupe de tir.
    
    Puis il se détourna, comme on ignore un enfant capricieux. La colère me noua la gorge et je restais un moment figée avant de le rattraper.
    
    - Je suis la meilleure dans tous les ateliers, vous n'avez pas le droit de...
    
    Je n'achevais jamais ma phrase, ponctuée par un couinement étouffé. Avant que je ne puisse réaliser ce qui se passait, le choc du sol contre mon dos et ma tête me fit lâcher un cri de douleur qui demeura coincé dans ma gorge écrasée sous le poids du bras du colosse.
    
    - Tu... n'es... pas... prête.
    
    La lueur bestiale dans son regard me fit frissonner et je l'implorai silencieusement de me laisser reprendre ma respiration. Lorsqu'il daigna me libérer, ce fut pour me remettre d'aplomb sur mes deux pieds et me fourrer une arbalète dans les mains.
    
    - Tu feras ce que je te dis, c'est tir ou rien.
    
    - Parfait !
    
    Je jetai l'arme à ses pieds et, après un regard de défi, je regagnai le manoir d'un pas rageur.
    
    Je passais le reste de la journée à fulminer dans ma chambre et, lorsque la cloche annonça le dîner, ma décision était prise. Puisque Gær Toyën n'avait aucune raison de me retenir, il ne me restait plus qu'à lui prouver ce dont j'étais capable ! Je profitai que tous les occupants du manoir fussent au réfectoire pour me glisser à l'extérieur, rejoignant discrètement la cahute qui abritait le matériel d'entraînement. Je m'emparai d'un couteau et d'une arbalète et filai aussi vite que j'étais venue. Je repérai ensuite un recoin de la barrière à l'abri des regards, que ce soit du gardien en poste au portail ou d'un curieux à l'intérieur de la bâtisse et, avec un frisson d'appréhension, je laissai tomber mes armes de l'autre côté avant de me lancer dans l'escalade de l'obstacle qui se dressait entre moi et la liberté. Je retins un cri de joie à l'excitation qui m'envahit de poser les pieds de l'autre côté du mur. Je devais rester discrète et entrepris de longer le domaine de Chäsgær jusqu'à être revenue du côté du portail.
    
    Je n'avais pas de plan précis, je devais le reconnaître, mais partir seule en chasse en comptant sur ma chance ne m'aiderait en rien. Abattre mon premier Ethéré n'aurait nul intérêt si aucun témoin ne pouvait confirmer mon exploit à Gær Toyën. Il ne me restait qu'une solution : attendre qu'un de mes pairs parte en mission et le suivre. J'espérais seulement ne pas avoir à passer la nuit dehors.
    
    Je fus finalement exaucée lorsque des éclats de voix et la protestation métallique du portail retentirent de longues heures plus tard. Je risquai un coup d'œil depuis mon angle de mur pour voir de qui il s'agissait. Alrüs... D'un autre côté, il n'y avait que lui pour partir en mission aussi tard. Tapie dans ma cachette, j'hésitais. Le Gær Crok'mar n'était pas commode, et il me renverrait, aussitôt s'il m'apercevrait, mais, d'un autre côté, Gær Toyën ne remettrait pas en doute sa parole, sans compter qu'un Gær Crok'mar solitaire ne devait pas avoir de mission bien difficile. Finalement, quand Alrüs fut rendu à la limite de mon champ de vision, je m'élançai sur ses traces.
    
    Une fois que nous fûmes hors de vue de Chäsgær, je pus enfin me détendre et m'ouvrir aux sensations nouvelles qui s'offraient à moi. J'eus alors le sentiment vertigineux de m'être élancée dans un gouffre sans fond. Loin des éclairages du manoir, le monde n'était que ténèbres et bien que les mutilations m'aient octroyé la nyctalopie commune à tous les Gærs, cet environnement si vide et sombre me rappelait beaucoup trop mes cauchemars pour me laisser indifférente. L'autre découverte qui m'attendait était le silence, qu'il soit dans la plaine vallonnée autour de moi, ou à l'intérieur même de mon être. Il me fallut son mutisme soudain pour découvrir que je vivais jusque là avec le chuchotement agité de la magie. Sans trop savoir pourquoi, je craignis un instant être privée de mon pouvoir mais il était bien là, serein. Se pouvait-il que la magie se soit montrée aussi avide que moi de liberté ?
    
    Je poursuivais ainsi, perdue dans mes pensées, quand le chuchotement revint, d'abord léger puis de plus en plus fort. Concentrée sur cette réaction, je sursautai quand une main se posa sur mon épaule.
    
    - Quand Gær Toyën disait que tu boudais dans ta chambre, je doute qu'il pensait à ça...
    
    Reproche, interrogation et moquerie se disputaient l'expression d'Alrüs tandis que je cherchais à comprendre comment il avait pu surgir ainsi dans mon dos alors que c'était moi qui le suivais. Devant mon air surpris, il reprit avec un ton narquois.
    
    - Leçon numéro un : si tu veux suivre un Gær, choisis-en un qui n'a pas le flair d'un prédateur.
    
    Ma grimace élargit son sourire tandis qu'il poursuivait, impitoyable.
    
    - Leçon numéro deux : un Gær qui n'est pas sur le qui-vive est un Gær mort. Et un petit conseil : ce n'est pas en faisant le mur que tu feras flancher Gær Toyën.
    
    J'aurais volontiers protesté mais mon attention s'accrochait à un détail : l'agitation de ma magie depuis qu'Alrüs s'était approché. Un doute m'envahit, je devais tirer cela au clair.
    
    - Attends, reste là. Ne bouge pas.
    
    Alrüs eut un froncement de sourcils et il me regarda m'éloigner pas à pas avec une expression de plus en plus irritée.
    
    - A quoi tu joues ? Arrête de faire l'idiote et rentre vite avant que quelqu'un ne remarque ton absence.
    
    Pour toute réponse, je posais un doigt sur mes lèvres, toute à mon expérimentation. Finalement, le tiraillement de la magie se tut tout à fait et le silence revint. Avec un sourire amusé, j'esquissai quelques pas en direction d'Alrüs et déjà le chuchotement reprenait. Je revins finalement à hauteur du Gær.
    
    - Personne ne m'avait dit qu'on pouvait sentir la présence des autres Gærs grâce à la magie.
    
    Alrüs posa sur moi un regard dubitatif avant de changer d'attitude.
    
    - Attends... Tu es sérieuse ?
    
    Je hochai la tête, surprise par sa réaction. Finalement, je lui proposais de le lui prouver en m'éloignant, lui tournant le dos pour annoncer à quel moment il m'approchait. L'expérience suffit à le convaincre.
    
    - Ce serait drôlement pratique si cela fonctionnait aussi avec les Ethérés...
    
    Je lui adressai en réponse mon regard le plus suppliant.
    
    - Ah non, n'y pense même pas. Gær Toyën me mettrait en pièces à notre retour si je faisais un truc pareil.
    
    Je voyais pourtant la curiosité briller dans son regard.
    
    - Et imagine ce qu'il dira si on découvre que je peux sentir la présence des Ethérés ! Il n'aura plus aucune raison de me garder cloîtrée au manoir !
    
    Il afficha un sourire amusé.
    
    - C'est donc ça... Désolé, je ne tiens pas à m'immiscer dans cette histoire. Gær Toyën peut se montrer très têtu quand il le veut.
    
    Qu'importait son discours, j'avais parcouru trop de chemin pour abandonner maintenant.
    
    - Je pourrais t'aider si je sens la présence des Ethérés. Et puis, tu n'es pas supposé faire de mission seul... Tu pourrais avoir un compagnon de chasse pour une fois...
    
    Il me scruta sans dire un mot mais il éclata finalement de rire.
    
    - Tu n'as vraiment pas de chance. Je ne pars pas en chasse, je joue juste les coursiers pour une fois...
    
    Mince, voilà qui ne m'arrangeait pas. Mais d'un autre côté, il serait probablement plus facile à convaincre s'il n'y avait aucun danger de prévu sur la route.
    
    - Raison de plus pour accepter ! Je ne crains rien et je pourrais voir autre chose que les murs du manoir pour une fois. Et si je ressens quelque chose sur la route, nous pourrons aller vérifier !
    
    Alrüs secoua la tête avec un air narquois.
    
    - Tu proposes de m'attirer des ennuis, c'est bien ça ?
    
    Je souris à sa remarque.
    
    - Si je n'y vais pas avec toi, je le ferai sans toi. Je me demande ce que dira Gær Toyën quand il apprendra que tu m'as laissée partir seule...
    
    Avec un soupir, le jeune homme leva les yeux au ciel.
    
    - Quoi que je fasse, cela me retombera dessus si j'ai bien compris...
    
    - C'est toi qui m'a emmenée à Chäsgær. Tu me dois bien ça, non ?
    
    Alrüs eut un gloussement amer avant de se remettre en route.
    
    - Tu es infernale... Je vais être en retard si je fais demi-tour pour te raccompagner. J'espère qu'au moins tu sauras te montrer un peu utile...
    
    Avec un sourire ravi, je m'empressai de lui emboîter le pas.

Texte publié par Serenya, 12 juin 2018 à 08h56
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