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Tome 1, Chapitre 18 Tome 1, Chapitre 18
Je fis irruption dans le domaine d'Elyam, essoufflée de ma cavalcade à travers escaliers et couloirs, pour découvrir le bureau vide. En revanche, des voix étouffées me parvenaient du couloir menant aux autres pièces de l'infirmerie et je m'y glissai discrètement. Lorsque je reconnus les voix de mes amis, provenant d'une porte laissée ouverte, j'accélérai le pas et remontai le couloir.
    
    - Selën !
    
    Ma voix resta bloquée dans ma gorge alors que je m'apprêtais à rendre son salut à Aevon. Mon regard était tombé sur l'épais bandage tâché de sang qu'il portait autour du cou et ma gorge s'était nouée. Il quitta la chaise sur laquelle il était installé pour faire deux pas dans ma direction. Mais mon attention glissa vers le lit dans lequel se tenait Tymen, couvert de pansements et bandages. Un éclat fugace passa dans ses pupilles lorsque nos yeux se croisèrent, puis il détourna le regard. Il me fallut quelques instants pour me ressaisir et constater que malgré le tableau effrayant, ils avaient l'air hors de danger. En revanche, seuls les deux garçons se tenaient dans cette pièce qui, de toute évidence, était la chambre temporaire de Tymen. Je reportai donc mon attention sur Aevon.
    
    - Et Amaë ?
    
    Il se figea tout à coup et devint si blême que je crus un instant qu'il allait faire un malaise. Il retrouva finalement la parole mais ce fut d'une voix brisée.
    
    - Tymen s'est fait déborder. Amaë m'a aidé à le sortir de là. Je croyais qu'elle était derrière moi mais... quand je me suis retourné... elle n'était plus là... et les sinëas non plus...
    
    Sa voix hachée par les sanglots finit par se taire quand il retourna s'asseoir, le visage enfoui dans ses mains. Ma vision se troubla tandis que je refusais de comprendre ce qu'il venait d'annoncer. Ils avaient promis de rentrer... tous les trois. Ils s'étaient même moqués de mes inquiétudes...
    
    - Ce devait être une mission facile...
    
    Juste un murmure, ce fut tout ce dont je fus capable. Les épaules d'Aevon s'affaissèrent davantage et un ton acerbe me parvint du côté du Tymen.
    
    - Ça n'existe pas les missions faciles. Dès qu'on fait un pas dehors, on n'est rien de plus que du gibier.
    
    La note de reproche qui pointait dans la remarque du jeune homme me surprit.
    
    - Je suis désolée...
    
    Je ne trouvais rien de plus à dire et cela était terriblement insignifiant en comparaison au capharnaüm qui régnait en moi. Mais le regard d'assassin que m'adressa Tymen me glaça.
    
    - Ah oui ? Et tu es désolée pour quoi exactement ?
    
    - Tymen !
    
    Aevon avait l'air outré de la réaction de notre camarade mais cela ne l'arrêta pas pour autant.
    
    - Quoi ? J'ai tort peut-être ? On est tombés dans un piège. A qui la faute à ton avis ? Et justement, la seule personne capable de le battre se cache tranquillement ici avec la bénédiction de tout le monde ! Elle est déjà meilleure que moi mais c'est elle qui reste ici pendant que nous on sort faire le sale boulot. Il y a longtemps qu'on aurait dû lui proposer un second Processus, mais non. Ils la protègent pendant qu'on sert de chair à canon !
    
    Tymen crachait sa bile sans qu'Aevon ou moi ne trouvions quoi que ce fût à répliquer. Et chacune de ses remarques était une lame habilement lancée. Voyant que je demeurais figée, sa voix se fit froide.
    
    - Tu es venue voir à quoi tu échappais ? C'est fait. Maintenant, dégage !
    
    Je lançai un coup d'œil à Aevon mais je compris aussitôt qu'il n'interviendrait pas. Il était encore surpris du ton employé par son ami, et il l'aurait certainement dit lui-même en d'autres termes, mais il était évident qu'il approuvait la pensée de Tymen. Blessée, trahie, je quittai la chambre aussi vite que j'y étais entrée et je remarquai à peine, à travers mes larmes, Gær Toyën que je bousculai dans le couloir durant ma fuite. J'enchaînais couloirs et escaliers sans y songer, poursuivie par les paroles de mon camarade. Je m'étais inquiétée pour eux, ils avaient promis de vite rentrer. Ils avaient promis ! Et je les retrouvais blessés et Amaë était... Mais le pire, en réalité, était que chacune des accusations de Tymen était juste. Il avait raison, je ne pouvais pas comprendre ce qu'il avait ressenti à frôler la mort, à voir son amie se sacrifier pour le sauver. Même ce qu'il vivait ici, je ne pouvais le comprendre. Je voyais bien comment mes condisciples étaient poussés à partir en chasse tandis qu'on se contentait de n'exiger de moi que de donner le meilleur sans autre but. Dinaë elle-même avait déclaré qu'elle me protégerait de mon fardeau. Tymen l'avait bien compris et il avait parfaitement raison de réagir ainsi. C'était injuste, tout simplement injuste. Dans cette guerre, chacun avait son rôle. Et le mien était d'y mettre un terme. Sans moi, mes camarades continueraient à combattre. Sans moi, mes camarades continueraient à mourir... Tymen avait toutes les raisons du monde de m'en vouloir...
    
    Sur cette pensée je me figeai, la main sur la poignée de ma chambre. Je pouvais me cacher là, ignorer les avantages que l'on m'accordait et fermer les yeux lorsque mes camarades s'en iraient poursuivre une guerre sans fin. Ou je pouvais, à l'image de tous ceux qui vivaient ici, cesser de trembler comme une enfant, accepter mon rôle, mon destin, et endosser ma part de notre fardeau. Edën était morte pour me protéger, Amaë car personne n'était en mesure d'inquiéter Argöth et ses plans... Personne, sauf moi.
    
    Je délaissai ma porte et fis demi-tour. Il était encore tôt, la cloche n'avait toujours pas annoncé le début de l'étude. Tout le monde devait encore être au réfectoire. D'un pas déterminé, je descendis les niveaux pour me retrouver devant les deux grands panneaux de bois. Je passai la tête à l'intérieur et scrutai les différentes tablées. Au bout du corridor, dans mon dos, mon nom résonna, porté par la voix de Gær Toyën, mais je l'ignorai. Je venais de repérer celle que je cherchais et j'avançai droit sur elle, ignorant le reste du monde autour. Dinaë leva un regard interrogateur lorsque je me plantais devant elle, main offerte.
    
    - Je veux repasser le Processus.
    
    La vieille femme faillit s'étouffer avec sa boisson et à peine eut-elle le temps de s'en remettre que le grondement de Gær Toyën nous fit tressaillir.
    
    - Selën, non. C'est trop tôt.
    
    Son intervention acheva de muer ma peur et mon indignation en colère. Aux vus de mes performances, n'importe lequel de mes camarades aurait demandé son Processus avec sa bénédiction. Mais lorsqu'il s'agissait de moi...
    
    - Cela ne vous regarde pas, c'est entre Dinaë et moi !
    
    Le colosse afficha un air surpris à la virulence de mon ton. Je me tournai à nouveau vers la Gær, bras toujours tendu sous son nez. Contrairement à nous deux, elle employa un ton bien plus bas qui résonna pourtant tout autant dans le silence qui régnait.
    
    - C'est à cause d'Amaë ?
    
    Je me figeai un instant, me sentant blêmir, avant de me ressaisir.
    
    - Qui se fiche de mes raisons ? Je devais le faire tôt ou tard, j'ai décidé que ce serait aujourd'hui.
    
    La vieille femme lança un regard à Gær Toyën avant de revenir à moi avec un soupir. J'étais venue la trouver ici sur un coup de tête mais je me félicitais à présent de faire cela devant des témoins. En privé, ils auraient sans doute tous deux trouvé une raison de refuser ma requête, tandis qu'ici, devant nos pairs, ils n'avaient d'autre choix que de me traiter comme n'importe quel autre Gær.
    
    Dinaë saisit mon poignet entre ses mains avant de plonger son regard dans le mien.
    
    - Quelle que soit ma réponse, je te demande seulement d'y réfléchir jusqu'à demain. Si ta décision n'a pas changé au déjeuner, tu pourras faire comme bon te semblera.
    
    J'approuvai d'un hochement de tête et observai, avec une pointe d'appréhension, les filaments se glisser sous ma peau. Dinaë devait connaître la réponse depuis longtemps car elle ne demeura silencieuse que quelques secondes.
    
    - Tu as mon accord.

Texte publié par Serenya, 15 mai 2018 à 08h39
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