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Tome 1, Chapitre 13 Tome 1, Chapitre 13
Le dîner avait été des plus agités et c'était avec soulagement que je m'étais glissée discrètement dans la quiétude de la bibliothèque. Mes amis avaient été si excités par le retour de l'étrange Gær que je n'avais pu trouvé la moindre occasion de les interroger à son sujet. Sans compter que questionner ses camarades sur les mutilations des uns et des autres était mal vu. J'avais donc opté pour la méthode la plus polie, mais la plus longue, pour assouvir ma curiosité : installée à notre table habituelle, je feuilletais la lourde encyclopédie des Ethérés à la recherche de la créature qui aurait pu donner cet aspect si étrange à la peau de Dinaë. Aux vus de sa popularité et de sa longévité, je ne devais guère me tromper en commençant mes recherches par la fin.
    
    J'étais demeurée un long moment captivée par l'illustration d'Argöth avant de me perdre dans la description du cigoï, cet être massif aux bois impressionnants dont Gær Toyën était le dernier héritier. Finalement, je retournai à ma curiosité première et scrutai une à une les illustrations à la recherche d'un indice.
    
    - Si c'est bien moi que tu cherches, tu me prêtes beaucoup trop de puissance...
    
    Je sursautai à la voix amusée dans mon dos et claquai le livre d'un geste brusque. Découvrant la Gær tout près de moi, je bafouillai une excuse qui élargit le sourire de la vieille dame.
    
    - Allons, allons... C'est tout naturel.
    
    Elle se glissa sur la chaise à côté de moi et tira le lourd volume à elle. Le faisant basculer pour l'ouvrir à son début, elle feuilleta quelques pages avant de tapoter d'un doigt l'illustration d'un grand arbre.
    
    - Voilà. Le saedrë. Cela ne fait pas de Gær combattant, c'est pour cela qu'on ne le teste plus depuis longtemps.
    
    Je scrutai un long moment l'illustration sans parvenir à dénicher la créature représentée jusqu'à ce que je distinguasse enfin des traits reptiliens dans le tronc. L'arbre en lui-même était la créature. Je fronçais les sourcils, me demandant ce que pouvait bien offrir pareil héritage mais un autre détail m’interpella.
    
    - Pourquoi partir en mission si vous n'êtes pas une combattante ?
    
    Dinaë sourit avant de pointer une partie du descriptif s'étalant sur la page voisine. Il y était dit que les saedrës étaient les gardiens du savoir et qu'ils semblaient capables, dans une certaine mesure, de soigner les Ethérés de toutes espèces. Devant mon air perplexe, la Gær prit le relais.
    
    - Je suis la mémoire de Chäsgær, et d'Avëndya en général. Je ne pars pas en chasse, je sers de porte-parole et de conseillère entre notre établissement et les différents gouvernements. Quant à ce que je t'ai fait au dîner, cela me permet de sonder la magie qui coule en toi, d'évaluer sa puissance, son état. Toyën donne peut-être son accord en tant que combattant mais c'est moi qui décide si un Gær est suffisamment maître de son héritage pour partir en chasse.
    
    J'acquiesçai d'un signe de tête, occupée à jeter des coups d'œil discrets à sa peau et ses cheveux. Finalement, sa main glissa vers moi.
    
    - Tu veux toucher ?
    
    Son air compréhensif me rassura et je tendis un doigt timide pour effleurer le dos de sa main. Sa peau était plus douce que de l'écorce véritable mais la différence s'arrêtait là. Ma curiosité satisfaite, Dinaë m'imita en passant sur les pointes et les écailles habillant ma main et mon poignet.
    
    - C'est un bien bel héritage que tu as là, mais il va être difficile à porter. Tout le monde va attendre beaucoup de toi, et pas seulement ici.
    
    Une grimace m'échappa et la Gær s'enquît aussitôt du pourquoi de ma réaction. Le regard fixé sur la table devant moi, j'avouai, dans un murmure.
    
    - Je suis nulle en tir et je ne progresse pas du tout...
    
    Ma réponse récolta un rire amusé.
    
    - C'est parfaitement normal, voyons. Ne t'inquiète donc pas.
    
    Devant mon expression perplexe, elle poursuivit.
    
    - Plus un héritage est puissant, plus il est difficile de le maîtriser. Toyën s'est entraîné pendant deux ans avant de pouvoir faire sa première chasse ! Comme je le disais, le second Processus t'accordera plus de contrôle. Mais il est encore trop tôt pour cela.
    
    Un frisson me parcourut à l'idée de devoir à nouveau passer entre les mains d'Elyam. Je préférais encore rester enfermée ici.
    
    - Je sais comme cela peut-être frustrant de sentir la magie partout en soi sans parvenir à la dompter mais plus tu forceras et plus elle t'échappera. Accepte ce que tu es, accepte que cela prenne davantage de temps pour toi que pour les autres et tu verras que tu commenceras à progresser.
    
    Je promis de faire mon possible et gardais le silence jusqu'à ce que je trouvasse le courage de poser la question qui occupait mes pensées.
    
    - Quand devrais-je repasser le Processus ?
    
    Le ton de ma voix trahît mon angoisse et l'expression de Dinaë se fit compatissante.
    
    - Seul le premier est imposé. Les suivants ne se font qu'à la demande du Gær et avec mon accord. Tout le monde ne peut pas supporter plus de deux Processus et il serait idiot de laisser l'un des nôtres se mettre en danger pour plus de puissance...
    
    J'acquiesçai, soulagée. Au moins ne me forcerait-on pas à prendre place sur ce maudit fauteuil...
    
    Probablement satisfaite de notre échange, la Gær me fit remarquer l'heure tardive et je m'empressai de regagner ma chambre, puis mon lit. Toutefois, les paroles de la vieille femme tournèrent un moment dans mes pensées avant que je ne parvinsse à trouver le sommeil.
    
    Il faisait sombre, si sombre, et j'étais seule. La solitude et la peur qu'elle provoquait en moi me nouait la gorge et me faisait monter les larmes aux yeux. J'allais mourir ici, dans le silence, dans le noir, dans l'indifférence. Je fus tentée un instant de me rouler en boule et m'apitoyer sur mon sort. Toutefois, je pris rapidement le dessus. Je ne pouvais me laisser aller, je ne pouvais pas abandonner. La vague lueur au loin était tout ce que je pouvais distinguer mais c'était là-bas que je devais aller. La vie m'y attendait... Il m'y attendait. Je devais atteindre la lumière, il le fallait. Mais j'en était incapable. Peu importait avec quelle fougue, quel désespoir, je me débattais, je demeurais parfaitement immobile. J'étais engluée dans ces ténèbres qui s'étaient jurées de m'arracher au monde. J'allais être noyée. J'allais mourir.
    
    Je me réveillai en sursaut, la bouche ouverte sur un cri muet, la gorge nouée et le corps couvert de transpiration. Mon cœur tambourinait dans ma poitrine et je papillonnais des cils un long moment avant de parvenir à chasser les reliquats du cauchemar. Chacun de mes sommeils s'achevait ainsi depuis le Processus, j'aurais dû m'y habituer. Pourtant, chaque jour débutait avec cette même angoisse. Je fis quelques pas nerveux dans la pièce, espérant chasser rapidement mes craintes insensées pour retrouver la chaleur de mes couvertures. Cependant, lorsque j'avisais, d'un coup d'œil par la fenêtre, la relève du garde au portail, je compris que la cloche ne tarderait pas à sonner. J'abandonnai donc mes espoirs de retrouver le sommeil et me préparai pour une nouvelle journée.
    

Texte publié par Serenya, 10 avril 2018 à 10h11
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