Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 10 Tome 1, Chapitre 10
Trois coups secs résonnèrent à la porte et, avant que je ne pusse esquisser le moindre mouvement, une voix familière s'éleva de l'autre côté.
    
    - Selën ? C'est Aevon. Tu es réveillée ?
    
    Pour l'être, je l'étais. J'avais dormi plus que nécessaire la veille et cela faisait déjà bien longtemps que je tournais en rond en m'efforçant de ne pas laisser vagabonder mes pensées. En trois pas, je rejoignis l'huis et l'ouvris. Mon guide du jour affichait un large sourire et fis un pas de côté pour me libérer le passage.
    
    - Prête pour ton premier jour à Chäsgær ?
    
    J'avais attendu ce moment une bonne partie de la nuit mais, à présent que je m'y trouvais, ma gorge se serrait d'appréhension. Je ne comprenais pas moi-même cette réaction. Après tout aucun retour en arrière n'était possible depuis que j'avais subi le Processus, aussi la mis-je sur le compte de ces cauchemars flous qui m'avaient suivie dans mon sommeil. Pour toute réponse à Aevon, je hochai la tête et le suivis dans le couloir, m'appliquant à retenir le chemin que nous empruntions tout en prêtant une oreille attentive à son bavardage et en lui lançant des œillades discrètes. Le jeune homme portait les mêmes pantalon noir et chemise crème que l'on m'avait fournis, agrémentés de cette espèce d'écharpe que j'avais déjà remarquée sur lui. Nous semblions avoir le même âge bien que ses courts cheveux bruns en bataille lui donnaient un air bien plus juvénile. Nous enchaînions couloirs et escaliers tandis qu'il me décrivait le programme de la journée, et de toutes les autres d'ailleurs. Après le petit-déjeuner, où nous nous rendions, viendraient les cours théoriques qui s'étendraient jusqu'au déjeuner. Puis nous passerions aux entraînements physiques jusqu'au dîner qui marquerait le début de notre temps libre... ou l'heure de s'écrouler dans notre lit ! Je m'inquiétais un peu de savoir si je parviendrais à suivre un tel rythme mais je chassai rapidement ces pensées, interpellée par le discours d'Aevon.
    
    - Il y a trois règles tacites que tu dois connaître si tu ne veux pas t'attirer d'ennuis. Pour commencer, le mot "Mutilé" est banni entre ces murs. Nous sommes des Gærs, les derniers protecteurs de l'humanité, sois-en fière.
    
    Pour toute réponse, je hochai vaguement la tête. Comment lui avouer qu'après avoir entendu, durant toute ma vie, mon père s'agacer de leur incompétence, leur arrogance, leur mépris des petites gens et modestes villages, il allait me falloir plus que ma simple volonté pour m'enorgueillir de mon nouveau statut. Toutefois, mon guide me surprit en m'adressant un sourire compréhensif.
    
    - Je sais, ce n'est pas facile, mais utiliser un terme moins péjoratif aide beaucoup, tu verras. Chasser ses premiers Ethérés aussi, il parait.
    
    Sur ce point, je ne pouvais lui donner tort : je ne m'imaginais pas apprécier m'entendre traiter de Mutilée à longueur de journée.
    
    - La seconde règle, c'est le respect de l'intimité de chacun vis-à-vis des modifications. On ne dévisage pas, on ne fait pas de remarques... Le plus simple est de ne pas faire aux autres ce que tu ne veux pas que l'on te fasse.
    
    Un commandement qui m'apparaissait somme toute logique après avoir passé une éternité à tirer désespérément sur mes manches pour dissimuler les minuscules pointes blanches qui avaient fleuris sur mes mains.
    
    - Et la dernière, la plus importante : ne jamais utiliser le pouvoir contre un camarade. Seuls les Gærs skaës ont le droit de le faire, puisqu'il s'agit de nous soigner. Nous sommes trop peu nombreux pour nous permettre de nous battre entre nous.
    
    Perdue dans mes pensées, je me demandais si ce qu'il qualifiait de "pouvoir" était cette lumière dont s'était servi Alrüs contre la grelottine que nous avions croisée. Aevon dût interpréter mon expression différemment car il s'empressa d'ajouter une précision.
    
    - Bien entendu, ce qui s'est passé avec Alrüs ne compte pas. Tu n'avais pas fini ton Processus et le pouvoir est toujours instable dans ces moments-là. C'est pour ça qu'on évite de se promener dans les couloirs normalement...
    
    Je bredouillai une excuse en fouillant ma mémoire. Oui, lorsque nous nous étions disputés sur la tombe d'Edën, il me semblait vaguement me rappeler d'aiguilles dorées fichées dans le sol. Etait-ce vraiment moi qui avait fait cela ? Toutefois, je n'eus pas l'occasion d'en parler davantage : Aevon poussa une grande porte et nous nous retrouvâmes dans une salle immense garnie de tables et de bancs où seuls quelques groupes éparses se restauraient en discutant à voix basse. De temps à autre, un éclat de rire ou de voix plus forte résonnait. Mon guide m'entraîna vers le fond de la salle, saluant quelques personnes sur la route, où une longue table proposait plats garnis et pichets pleins. Le jeune homme fit une remarque sur la simplicité des repas à Chäsgær mais il y avait déjà, sur cette table, bien plus de nourriture que je n'en avais jamais vu. Je tentai de cacher ma surprise et me servis en omelette et petit pain avant d'attraper un gobelet d'infusion et d'emboîter le pas à Aevon qui progressait d'un mouvement sûr entre les tablées. Il s'installa finalement aux côtés de deux jeunes gens et me fit signe d'en faire autant.
    
    - Selën, je te présente Amaë et Tymen.
    
    Les désignés me saluèrent avec le sourire et je m'appliquai à en faire autant. Je reconnus presque aussitôt les deux acolytes qui accompagnaient mon guide lors de notre rencontre fortuite. Leur conversation glissa rapidement vers des sujets qui ne m'évoquaient rien, aussi m'absorbai-je dans la dégustation de mon repas en ne leur prêtant qu'une oreille distraite. Ce fut pourquoi je sursautai lorsque mon nom fut prononcé. Je lançai un regard interrogateur à la ronde, ignorant ce qu'on attendait de moi. Finalement, Amaë afficha un large sourire amusé.
    
    - Je te demandais si tu as réussi à te reposer malgré les cauchemars...
    
    Je m'empressai d'acquiescer, gênée d'avoir dû la faire répéter, et me hâtai de lui demander comment elle était au courant de ma nuit agitée. Ce fut Tymen qui me répondit.
    
    - Tout le monde fait des cauchemars, ça va de pair avec le Processus. Mais ça ne dure que le temps de la fièvre, ne t'inquiète pas.
    
    Cependant, notre échange fut interrompu par le chant bref d'un clocher et j'imitai mes camarades débarrassant leurs couverts avant de repartir dans le dédale des couloirs. Une chance pour moi et ma mémoire déjà mise à mal, la salle où nous nous rendions se révéla être seulement au bout du corridor. Je découvris ainsi une bibliothèque à l'air aussi labyrinthique que le reste où d'autres jeunes gens s'engouffrèrent avant de disparaître dans les rayons. Notre petit groupe m'entraîna à l'étage où nous prîmes place à une table de travail située contre la rambarde qui nous séparait du vide donnant sur le rez-de-chaussée.
    
    - Il n'y a pas de cours à proprement parlé tous les jours. La plupart du temps, on travaille ici et les plus anciens aident les nouveaux.
    
    Aevon parlait à voix basse tandis que ses acolytes revenaient avec deux ouvrages volumineux. Le premier nous fut attribué, à mon guide et moi, tandis qu'Amaë et Tymen se penchaient en silence sur le second.
    
    - On va commencer par ça. C'est l'encyclopédie des Ethérés. Savoir les reconnaître et surtout identifier ceux que tu peux affronter, c'est le plus important.
    
     Il ouvrit l'ouvrage devant moi et fit défiler rapidement les pages pour en atteindre environ la moitié. Il s'arrêta finalement sur l'illustration d'une espèce de félin aquatique à la peau luisante et tachetée qui présentait une sorte de nageoire aux filaments luminescents de chaque côté de la tête.
    
    - Pour te donner un exemple, Amaë, Tymen et moi sommes des Gærs sinëas.
    
    Il s'appliqua alors à se défaire de son écharpe pour révéler trois fentes obliques sur le côté de son cou d'où s'échappaient quelques filaments rosés au gré des mouvements de ces ouvertures.
    
    - Là, tu vois. Nous avons hérité d'un peu de peau, des membres palmés et des branchies. C'est l'idéal pour pouvoir se baigner !
    
    Je retins de justesse un pouffement à son clin d'œil complice et, déjà, il dissimulait à nouveau son cou derrière l'étoffe.
    
    - Pour faire simple, nous pouvons nous occuper, avec plus ou moins d'entraînement, de tous les Ethérés des pages précédentes.
    
    - Et plus un Ethéré sera loin dans les pages suivantes, plus on aura intérêt à déguerpir au plus vite.
    
    Tymen avait ajouté ces mots sur le ton de la plaisanterie mais le regard noir que lui lança Amaë lui fit retrouver aussitôt son sérieux et il replongea dans l'étude du texte sous ses yeux.
    
    - Le mieux, c'est de commencer par apprendre ceux que tu ne peux pas affronter. Ta survie doit rester la priorité quand tu pars en mission.
    
    J'acquiesçai et attendis la suite mais il en était manifestement de même pour Aevon.
    
    - Et donc... tu sais de quel Ethéré tu as hérité ?
    
    Je me sentis rougir avant de lui avouer que je n'en avais pas la moindre idée. Pourtant, le jeune homme ne parut pas plus surpris que cela.
    
    - Tu veux bien me montrer ?
    
    J'hésitai un instant mais il avait fait preuve de tant de naturel en exposant ses mutilations que je me contraignis à repousser mes manches, révélant les plaques d'écailles dorées qui parsemaient ma peau. Aevon eut une moue songeuse en se penchant plus près.
    
    - Ça ne me dit rien. Tymen, tu en penses quoi ? Créature aquatique, vu les écailles ?
    
    L'intéressé n'eut pas le temps de relever la tête avant que la voix de Amaë ne s'élève.
    
    - Reptile, ses mains et sa mâchoire sont couvertes de pointes...
    
    Je passai une main fébrile sur le coin de mon visage et sentis ma gorge se nouer aussi bien que l'aspect granuleux de la zone. Et tandis qu'Aevon feuilletait l'encyclopédie à la recherche du bon Ethéré, un vague souvenir du Processus me revint.
    
    - Je crois... Il me semble me souvenir qu'Elyam a parlé de compatible d'ar... d'argöth, ou quelque chose comme ça.
    
    Plus que les trois regards mi-perplexes, mi-apeurés qui se posèrent sur moi, ce fut le silence absolu qui tomba soudain sur la bibliothèque qui me glaça les sangs.

Texte publié par Serenya, 13 mars 2018 à 10h51
© tous droits réservés.
«
»
Tome 1, Chapitre 10 Tome 1, Chapitre 10
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1540 histoires publiées
710 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Livia
LeConteur.fr 2013-2020 © Tous droits réservés