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Tome 1, Chapitre 9 Tome 1, Chapitre 9
Un frisson me parcourut quand une main légère se posa sur mon bras et je réalisai alors que je m'étais perdue dans la contemplation de l'amulette qui dansait dans la brise, poing crispé sur la mienne.
    
    - Tout va bien ?
    
    Je ne fis qu'un vague mouvement de tête en direction du Mutilé, incapable de décrocher mon regard de la modeste tombe.
    
    - Que s'est-il passé ?
    
    Un instant, seul le souffle du vent me répondit puis le jeune homme interrompit ce chant sinistre sur le ton de la confidence.
    
    - Je ne connais que les rumeurs... Il font confiance aux chasseurs, ils ne vérifient pas les candidats avant de leur faire passer le Processus. On raconte qu'Alrüs a ramené une fille qui n'était pas une Gær... Elle n'a pas survécu au Processus...
    
    J'aurais aimé pouvoir rester là, prendre le temps nécessaire pour encaisser que j'avais abandonné mes parents pour découvrir que j'avais perdu ma sœur, mais une exclamation vint interrompre mon bref recueillement.
    
    - C'est bon Elyam, elle est là !
    
    Alrüs... Il était sans aucun doute celui que j'avais le moins envie de voir en ce monde. En quelques instants, il avait remplacé le jeune Mutilé à mes côtés.
    
    - Tu es infernale. Il suffit de te laisser seule cinq minutes pour que tu disparaisses...
    
    A l'instant où ses doigts effleurèrent mon épaule, une vague de dégoût et de haine me submergea. Je le repoussai d'un mouvement vif et m'écartai de deux pas incertains.
    
    - C'est de ta faute...
    
    Le regard d'incompréhension que m'adressa Alrüs me mit hors de moi.
    
    - C'est de ta faute ! Tu le savais et tu ne m'as rien dit ! C'est toi qui l'a emmenée ! C'est à cause de toi si elle est morte !
    
    Une pluie d'aiguilles dorées se matérialisa entre nous et ponctua mon accusation en allant se ficher aux pieds du Mutilé. J'étais toutefois trop accaparée par l'objet de ma colère pour m'attarder davantage sur le phénomène. Le Mutilé, quant à lui, parut plus outré que surpris et un éclat de rage illumina ses pupilles miroitantes.
    
    - Ma faute ?
    
    Un grognement terrible s'éleva de la gorge du Gær Crok'mar.
    
    - Alrüs !
    
    Le ton ferme et sans appel d'Elyam se dressa entre nous mais il en aurait fallu bien plus pour arrêter le Mutilé.
    
    - Qui a menti ? Qui s'est cachée assez près de sa sœur pour induire la pierre en erreur ? J'ai tout perdu à cause de vous ! Ma place, ma meute... Je suis la risée de tout Chäsgær et grâce à qui ? J'ai tué Edën ? Laisse-moi rire ! Tu l'as tuée et c'est moi qui en paie le prix !
    
    La colère disparut aussi vite qu'elle était venue, ne laissant derrière elle qu'un gouffre vide et glacial. Mon père avait menti sans en avoir réellement eu l'intention mais le secret aurait été vite éventé si je m'étais réfugiée à l'opposé de la maison, si je n'étais pas restée si près pour observer la scène... C'était moi la Gær, non elle. Cela avait toujours été moi... Edën était partie à ma place, elle avait subi le Processus à ma place et, contrairement à moi, elle n'avait pas eu en elle le nécessaire pour survivre à cette douleur. Edën était morte... par ma faute... Alrüs avait raison. Le silence qui se fit alors dans tout mon être se révéla plus assourdissant que la tempête qui l'avait précédé. Je me sentis glisser en moi, glisser à travers le monde, et les personnes autour ne devinrent que de vagues échos.
    
    - Ça suffit Alrüs, tu en as assez fait... Aevon, aide-moi à la ramener dans sa chambre, je te prie.
    
    J'avais à nouveau chaud et pourtant terriblement froid, tandis que les ténèbres en moi luttaient pour m'engloutir. Je ne voulais plus penser, je ne voulais plus me souvenir, je ne voulais plus être, aussi leur laissai-je la victoire avec soulagement.
    
    J'émergeai à contrecœur de ce qui aurait pu être un sommeil d'une éternité. Je sentais mes membres raides, ankylosés, mais lorsque je voulus les mouvoir pour les soulager, ils demeurèrent entravés au lit. Il y eut du mouvement dans la pièce et Elyam fut à mon chevet l'instant d'après.
    
    - Donne-moi une seconde pour défaire tout ça. Tu as eu un sommeil agité, tu t'es mis les bras en sang...
    
    Ça, ou elle ne tenait pas à devoir une fois encore me chercher dans le manoir si elle avait à s'absenter. Je gardais toutefois ma remarque pour moi et me contentai de fixer un coin du plafond en attendant qu'elle ait fini son œuvre sur mes liens. Une fois libérée, Elyam m'aida à m'asseoir avec un air inquiet bien différent du masque serein qu'elle m'avait offert jusque là.
    
    - Comment te sens-tu ?
    
    Je serrai les mâchoires pour toute réponse. Je n'avais aucune envie d'y penser pour l'instant.
    
    - Je suis désolée, pour ta sœur. Nous avions l'intention de te le dire à ton réveil...
    
    N'obtenant manifestement pas ce qu'elle attendait de moi, elle s'installa au bord du lit et poursuivit sur le ton de la confidence.
    
    - Cela nous a tous beaucoup affecté, tu sais. Ce n'est déjà pas facile d'accueillir les nouveaux membres avec le Processus mais que cela finisse ainsi...
    
    Mon indifférence affichée me valut un soupir mais nullement la paix.
    
    - Alrüs a été particulièrement touché. Edën était une fille adorable et volontaire. C'est assez rare de la part des candidats. Il s'était attaché à elle alors il est resté assister à son Processus. Mais... Enfin. C'est lui qui menait la meute de Crok'mars mais après ça... La force de ces Gærs réside dans leur groupe, Alrüs ne devrait pas faire de missions seul. Pourtant, il repart toujours aussitôt rentré. Je crois qu'il ne s'est jamais vraiment pardonné ce qui est arrivé à ta sœur.
    
    Je luttais, avec plus ou moins de résultat, contre les larmes qui menaçaient de franchir la barrière de mes paupières. Je ne voulais plus y penser, je ne voulais pas écouter, et, surtout, je ne voulais pas pardonner Alrüs. Une réaction purement égoïste, j'en avais conscience, mais libérer le Mutilé de ses torts revenait à endosser l'entière responsabilité de la mort d'Edën. Et cela, j'en étais incapable.
    
    - Cela n'excuse nullement son comportement et il n'aurait pas dû te parler ainsi. Je suis même certaine qu'il s'en veut déjà mais... je crois que ça le soulage grandement de t'avoir trouvée, d'avoir enfin une explication sur ce qui s'est passé.
    
    Malgré toute la volonté que j'y mis, deux grosses larmes dévalèrent mes joues, ouvrant la voie aux suivantes.
    
    - Elle a souffert, n'est-ce pas ?
    
    Je regrettai d'avoir posé la question à l'instant même où elle franchit mes lèvres. Toutefois, Elyam ne répondit pas, préférant jouer avec son chignon et les mèches à grelots entourées autour. Ces quelques notes suffirent à écrouler les murailles déjà fragiles de ma volonté et je pleurais de plus belle.
    
    - C'est de ma faute, n'est-ce pas ?
    
    Les sanglots se bousculèrent dans ma gorge et Elyam m'attira à elle en chuchotant d'un ton apaisant.
    
    - C'est un horrible concours de circonstances mais tu n'es en rien responsable, personne ne l'est...
    
    Je ne demandais qu'à la croire et m'abandonnais finalement à mon chagrin dans ses bras.
    
    Lorsque les larmes se tarirent, il me sembla qu'un peu de cette atroce douleur en moi s'était envolée et je remarquai seulement alors le doux balancement de la Mutilée et les notes métalliques qui l'accompagnait. Nous restâmes ainsi un moment jusqu'à ce qu'Elyam s'écarte de moi et s'applique à essuyer mon visage.
    
    - Ça va mieux ?
    
    Je hochai vaguement la tête, pas réellement convaincue de la réponse. Elle parut toutefois suffire à la Mutilé qui m'expliqua vouloir vérifier l'état de mes bras. Je la laissai alors défaire les bandages qui couvraient ma peau des épaules aux paumes de mes mains et la découvris parsemée de plaques d'écailles aux reflets dorés. Ayant déjà aperçu les prémices de ces mutilation à mon premier réveil, elles ne me surprirent pas. En revanche, les minuscules pointes blanchâtres qui perçaient ma peau aux niveaux des poignets et des premières phalanges captivèrent mon attention.
    
    - Aevon s'est porté volontaire pour te servir de guide. Vous êtes dans le même groupe d'étude et je me suis dit que tu le préfèrerais à Alrüs... Quand tu te sentiras prête, dis-le moi et je le préviendrai.
    
    Il n'y avais guère à réfléchir : la dernière chose que je voulais était de me retrouver enfermée entre ces quatre murs, seule avec moi-même.
    
    - Le plus tôt sera le mieux...
    
    Elyam sourit à ma réponse.
    
    - C'est ce que j'espérais entendre. Aevon viendra te chercher demain matin.

Texte publié par Serenya, 27 février 2018 à 07h36
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