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Tome 1, Chapitre 6 Tome 1, Chapitre 6
D'ici, la terrible bâtisse qui abritait Chäsgær paraissait aussi mystérieuse que lugubre. Dans les ténèbres qui couvraient sans fin notre monde, le manoir se détachait, plus sombre encore. Sa masse imposante était clairsemée d'éclats lumineux filtrant à travers les fenêtres, lui donnant des allures d'Ethéré étrange tapi dans les ombres. Curieusement, ni les abords de la construction, ni la route qui y menait depuis le dernier village rencontré n'étaient éclairés, me rappelant la sombre forêt chez moi. L'angoisse que cette idée éveillait en moi était chassée par la brise fraîche qui soufflait depuis un moment, laissant supposer des alentours dégagés.
    
    Alrüs ne me répondait plus que par grognements et le silence s'était donc finalement installé entre nous. Mais il paraissait de plus en plus nerveux et agité, ce qui ne calmait en rien mes propres craintes. Je cherchai un peu de réconfort dans l'échange mais je dus m'y reprendre à deux fois avant que le Mutilé ne se décidât à répondre à mon interrogation concernant l'absence de lumière dans les environs. Il grommela vaguement avant d'enfin ouvrir la bouche pour la première fois depuis des heures.
    
    - Tous les Ethérés ont une partie de leur corps luminescente, c'est la source de leur pouvoir. Plonger les environs dans l'obscurité permet de les voir venir de loin.
    
    Je profitai qu'il soit un peu plus ouvert que dernièrement pour tenter de me rassurer.
    
    - Et ils viennent souvent par ici, les Ethérés ?
    
    Après tout, Alrüs n'avait-il pas dit qu'ils étaient attirés par les Gærs ? Etait-ce réellement une bonne idée de se regrouper dans un endroit pareil, sachant cela ?
    
    - Rassure-toi, ça doit faire plus de dix ans qu'on n'a pas vu un Ethéré s'aventurer jusqu'à nos murs. Ils savent que ça ne sert à rien. Ils préfèrent harceler les villages et attendre qu'on arrive en sauveur...
    
    Sous-entendait-il que ces créatures étaient suffisamment intelligentes et organisées pour tendre des embuscades aux Mutilés venus les chasser ? Je m'apprêtais à l'interroger sur le sujet lorsqu'une voix étrangère, grave et rocailleuse, s'éleva à quelques pas devant nous.
    
    - Alrüs, c'est pas souvent qu'on te voit rentrer... Qu'est-ce que tu nous amènes de beau ?
    
    Mon guide répondit d'un grognement mais n'obtenant, manifestement, aucune réaction, son ton agacé vibra dans l'air.
    
    - Qu'est-ce que tu veux que ce soit, crétin ? Bon, tu nous ouvres ou on va devoir escalader ce fichu portail ?
    
    Un rire nous parvint. De toute évidence, le caractère d'Alrüs n'émouvait en rien son interlocuteur.
    
    - J'adorerais voir ça mais ce ne serait pas très aimable pour la nouvelle...
    
    Quelques cliquetis et un grincement plus tard, le Mutilé se remit en mouvement, me traînant dans son sillage.
    
    - Bienvenue à Chäsgær !
    
    Je voulus me retourner pour remercier la voix mais Alrüs força l'allure en grommelant. La bâtisse nous surplombait, l'air sévère, et je l'observais en silence tout le temps qui nous fut nécessaire pour nous en approcher.
    
    - Lève les pieds, il y a six marches...
    
    J'eus tout juste le temps de réagir avant de sentir l'obstacle au bout de mon pied. Deux ouvertures carrées à hauteur de visage diffusaient une lumière blanche vaguement jaune, bien différente de celles des bougies et autres feux, et laissaient entrevoir un vaste hall. Nous devions nous tenir devant la porte d'entrée mais le Mutilé s'était immobilisé, hésitant.
    
    - Ne fais pas attention aux regards et aux murmures. Suis-moi, c'est tout.
    
    J'acquiesçai d'un ton hésitant et il ouvrit d'un coup la double porte, traversant le grand hall austère d'un pas conquérant. L'entrée était vide de tout occupant, toutefois ce n'était pas le cas des deux couloirs qu'Alrüs remonta à vive allure. Quelques habitants isolés se retournaient sur notre passage d'un air curieux, voire surpris. Dans l'escalier en colimaçon étroit que nous grimpâmes sur trois niveaux, mon guide bouscula un Mutilé d'un certain âge à la peau couverte de pustules qui avait osé ricaner en nous voyant approcher. Le couloir suivant abritait un groupe de Mutilés semblables à Alrüs mais leurs voix se turent à notre passage et le silence régnait en maître lorsque nous nous arrêtâmes devant une porte.
    
    - Eh, Alrüs, t'as bien vérifié cette fois ?
    
    La femme à l'assurance débordante qui avait élevé la voix récolta les rires du reste du groupe mais mon guide ne lui accorda pas même un regard. Se contentant de serrer les mâchoires et les poings, il ouvrit en grand la porte avant de me pousser à l'intérieur, la claquant derrière nous.
    
    - Doucement, cette porte ne vous a rien fait...
    
    La voix qui nous accueillit ainsi était à la fois douce et autoritaire, toutefois nous étions seuls dans le petit bureau où nous venions d'entrer. Le temps de détailler la pièce simple mais chaleureuse baignée, comme tout reste du manoir, dans cette étrange lueur jaunâtre, une femme de petite taille au chignon gris impeccable nous rejoignit en se glissant pas une porte entrouverte. Elle affichait un sourire serein et bienveillant jusqu'à ce que son regard se pose sur nous. Aussitôt, son expression changea : une lueur d'incompréhension passa dans son regard tandis que ses traits affichaient la surprise. Un coup d'œil à Alrüs me permit de le voir se renfrogner.
    
    - Oui, je sais. C'est la bonne cette fois...
    
    La dame ouvrit la bouche, l'air gênée, mais aucun son n'en sortit. Avec un soupir exaspéré, mon guide fouilla dans la sacoche à sa ceinture et en extirpa la sphère lumineuse qui rivalisait avec l'éclairage de la pièce. Son interlocutrice retrouva le sourire.
    
    - J'ai juste été surprise, Alrüs, ne le prends pas mal...
    
    Son regard se posa alors sur moi et son sourire s'élargit, se voulant visiblement rassurant, ce qui avait, pour le coup, l'effet inverse sur moi.
    
    - Je suis Elyam, la responsable des guérisseurs. C'est moi qui vais te faire passer le Processus. Et tu es..?
    
    Je lançai un regard en biais à Alrüs mais il affichait un air parfaitement indifférent.
    
    - Selën.
    
    Ma voix résonna étrangement, ma gorge se serrant à l'idée de ce qu'on allait me faire.
    
    - Enchantée Selën. Suis-moi, nous allons commencer.
    
    J'hésitai à m'avancer vers la porte cependant mon guide me poussa d'une main dans le dos et je poursuivis sur la lancée en tâchant de ne rien imaginer de ce qui m'attendait. Avant de m'emboîter le pas, Elyam se tourna vers la boule de nerfs poilue qui s'agitait.
    
    - Je suppose que tu préfères repartir mais tu peux venir si tu veux...
    
    Alrüs lança un regard noir à la porte par laquelle nous étions entrés. Toutefois, je devinai que son expression était bien plus réservée au groupe dans le couloir qu'au panneau de bois lui-même.
    
    - Je vais attendre ici.
    
    La dame hocha la tête d'un air entendu puis revint à moi en tendant un bras.
    
    - C'est la porte au fond.
    
    Nous nous tenions effectivement dans un long couloir qui se terminait par une porte close. J'avançai en tâchant de contrôler ma respiration pour ne pas céder à la peur. Alrüs avait dit que c'était un peu désagréable mais ce ne pouvait pas être si terrible que cela, sans quoi les Mutilés fuiraient et ne ramèneraient pas de nouvelles recrues. Je ne me ridiculiserais pas en faisant toute une histoire d'un test ! Au lieu de cela, je préférais penser qu'après cette épreuve, je serais libre d'explorer le Manoir en quête d'Edën. Je souris en imaginant la tête qu'elle ferait en me voyant ici.
    
    - Installe-toi, je t'en prie. Alrüs n'est pas un garçon très bavard, je suppose qu'il ne t'a pas expliqué ce que nous allons faire...
    
    Je haussai les épaules en observant l'étrange fauteuil au dossier incliné et permettant d'allonger les jambes. Je me hissai dessus, dos droit et jambes tendues.
    
    - Il a dit que je passerai un test pour savoir avec quel Ethéré je suis compatible. Il m'a prévenue que c'était un peu désagréable...
    
    Elyam haussa un sourcil, visiblement amusée, tout en appuyant doucement sur mes épaules pour me caler contre le dossier.
    
    - Voyez-vous ça... Aurais-tu réussi l'exploit de dérider notre loup solitaire ? Tes bras sur les accoudoirs, s'il te plait. Paumes vers le haut... Voilà.
    
    Je m'exécutai docilement et la regardai, sans comprendre, fixer mon poignet droit au fauteuil à l'aide d'une large sangle de cuir. Avisant mon regard inquiet tandis qu'elle contournait le fauteuil pour rejoindre mon bras gauche, elle m'offrit son doux sourire serein.
    
    - Ne t'inquiète pas, c'est juste une précaution. Il y en a qui réagissent un peu violemment au test, mais c'est rare.
    
    La deuxième boucle en place, son sourire se fana tandis qu'une ombre passait dans son regard.
    
    - Bien, commençons.
    

Texte publié par Serenya, 16 janvier 2018 à 11h09
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