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Tome 1, Chapitre 5 Tome 1, Chapitre 5
Voyager avec Alrüs avait quelque chose d'effrayant et de terriblement prophétique. Lorsque nous étions sortis de la forêt pour croiser un premier village, je m'étais sentie soulagée, rassurée d'entrer dans ce halo de sécurité. Mais bien que je ne portais pas la tenue de cuir traditionnelle des Mutilés, ou même les poils, écailles et autres étrangetés qui les caractérisaient, la seule présence à mes côtés de mon compagnon de voyage suffisait à m'attirer les mêmes regards sombres qui suivaient Alrüs partout. Des trois villages que nous croisâmes, avant que mon guide ne décidât de contourner les suivants, aucun n'accepta de nous héberger, ne serait-ce que quelques heures, pour nous reposer. Des rares fermiers et artisans qui voulurent bien nous vendre des vivres, nous n'obtînmes que des produits de piètre qualité à des prix exorbitants. Je rencontrais même deux villageois et un voyageur qui me proposèrent, chacun leur tour, de neutraliser le Mutilé pour me permettre de fuir mon geôlier et le destin auquel il me condamnait.
    
    Je commençais à réaliser que, bientôt, Chäsgær serait le seul lieu où les gens m'accueilleraient avec le sourire. Du moins l'espérais-je. Alrüs n'était pas ce qu'il y avait de plus jovial, mais peut-être était-ce simplement dû au comportement des gens à son égard.
    
    A plusieurs reprises, villageois ou marchands ambulants vinrent solliciter son aide contre l'un ou l'autre regroupement d'Ethérés mais le Mutilé refusait systématiquement, arguant qu'il était déjà en mission et récoltant toujours plus de haine et d'invectives. Au troisième village, que nous quittâmes en détalant aussi vite que les grelottines devant le morghorïn, je ne pus plus retenir la remarque tue jusque là.
    
    - Les gens seraient plus enclins à vous accueillir si vous étiez moins hautains et plus disposés à faire votre travail. Qu'est-ce que ça te coûte de faire un détour pour sauver ces gens ?
    
    Alrüs fit mine de réfléchir mais je commençais à suffisamment le cerner pour savoir qu'il se moquait de moi.
    
    - La vie, par exemple...
    
    Je levai les yeux au ciel. Sous son armure et ses grands airs, c'était en réalité un grand peureux. Mes pensées durent s'afficher trop clairement sur mon visage car il prit aussitôt la mouche.
    
    - Ecoute, les candidats sont une denrée rare et le moyen de les révéler en quantité limité. Chaque Gær est un investissement précieux pour le salut de l'humanité qu'on ne peut se permettre de gâcher sur un coup de tête. Quand tu seras à ma place, tu feras ce que bon te semblera, mais je te conseille de bien choisir tes batailles.
    
    Son discourt avait des sonorités dramatiques qui me mirent mal à l'aise. Comment pouvait-il parler de salut de notre espèce sans prendre part à la moindre chasse ? Je ne connaissais de son monde que ce qu'on pouvait en apercevoir de l'extérieur et il y avait déjà bien trop de contradictions à mon goût. Les Mutilés étaient notre seule défense face aux Ethérés mais, s'ils pensaient avant tout à se préserver eux-mêmes, ils faisaient de biens piètres protecteurs.
    
    - Et donc toi, tes batailles se limitent à une grelottine, c'est ça ?
    
    Alrüs sera les mâchoires avant d'afficher un air carnassier.
    
    - Fais-moi plaisir, sois compatible avec la mogwïn, que je puisse rire un bon coup à ton retour de première chasse, si tu reviens...
    
    J'avais entendu des contes avec ces fameuses petites grenouilles cracheuses d'acide mais nous n'avions pas, à proximité du village, de marais qu'elles affectionnaient. En revanche, elles étaient souvent présentées comme le plus inoffensif des Ethérés et je pouvais donc saisir toute la moquerie de la pique du Mutilé. J'encaissai avec une grimace et levai les mains en signe de paix.
    
    - Je ne voulais pas te vexer. Mais concrètement, tu peux chasser quoi comme Ethéré ?
    
    Il me jaugea du regard un moment, cherchant visiblement à savoir s'il s'agissait d'une nouvelle moquerie ou pas. Finalement, il lâcha un soupir résigné.
    
    - Concrètement, tant que je ne t'ai pas ramené à Chäsgær, je ne chasse que ce qui menace directement notre survie. Le reste du temps, je m'attaque aux Ethérés solitaires ou aux petits groupes. Je suis un Gær Crok'mar, je ne suis pas fait pour me battre seul mais en meute...
    
    En somme, il ne servait pas à grand chose sans son groupe. Il était vrai que le jour où il avait emmené Edën, le reste de ses compagnons l'attendaient pour se mettre en chasse.
    
    - Qu'est-ce que tu fais tout seul alors ? Elle est où ta meute ?
    
    A voir son expression se décomposer, je regrettai aussitôt ma question.
    
    - Désolée... Il leur est arrivé quelque chose ou...
    
    Je récoltai un regard noir mais un sourire narquois.
    
    - Tu ne sais pas quand te taire toi, hein ?
    
    Je me sentis rougir et le silence s'installa un long moment entre nous.
    
    - J'ai fait une connerie, une grosse connerie... Alors la meute m'a rejeté. C'est de ma faute, je ne leur en veux pas. J'aurais fait la même chose à leur place.
    
    Il y avait beaucoup de tristesse et d'amertume dans sa réponse et je me retins juste à temps de le questionner sur ce qu'il avait fait. Au lieu de cela, j'orientai ma curiosité vers un sujet moins fâcheux.
    
    - C'est comment la vie à Chäsgær ? Qu'est-ce qui m'attend là-bas ?
    
    Alrüs pris un air taquin avant de répondre.
    
    - Ça dépend de ta compatibilité... et de ta capacité à froisser tes camarades...
    
    Je ris au regard en coin qu'il me lança mais, devant mon expression attentive, il reprit avec plus de sérieux.
    
    - Tu as l'âge requis alors tu passeras le test dès ton arrivée. Ce n'est certainement pas la meilleure manière de découvrir Chäsgær mais c'est ainsi que ça fonctionne.
    
    Il réfléchit un court moment, le regard au loin, avant de poursuivre.
    
    - Ensuite, on te laissera quelques jours pour te reposer, explorer ta nouvelle demeure, faire connaissance avec tes camarades. Puis on t'attribuera un groupe d'étude suivant ta compatibilité et tu commenceras les cours. Si tu hérites d'un Ethéré médicinal, tu seras formée aux soins. Si ta compatibilité est jugée trop faible, on te laissera le choix entre la filière médicale et l'administrative. Dans tous les autres cas, tu seras destinée à la chasse et on t'apprendra qu'elles sont tes limites et comment utiliser le pouvoir des Gær pour rempli ton rôle.
    
    Je hochai la tête d'un air entendu.
    
    - Et c'est quoi le mieux ?
    
    Un rictus narquois échappa au Mutilé.
    
    - Si on te laisse le choix, prends le médical, sans hésitation. Tu resteras en sécurité à Chäsgær, sans avoir à affronter les Ethérés... ou les Hommes. Fais-toi quelques amis et tu auras l'impression de mener une vie tout à fait normale.
    
    C'était en effet une réponse logique mais, d'après ses explications, j'avais peu de chance pour qu'on me donne l'occasion de décider par moi-même. Pourtant, plus que l'idée de vivre terrée pour être en sécurité, c'était la perspective de revoir ma sœur et de pouvoir évoluer avec elle au sein de l'organisation qui m'intéressait.
    
    - Et Edën ? Elle est dans quelle formation ? Elle est compatible avec quel Ethéré ?
    
    Une ombre passa sur le visage d'Alrüs mais il retrouva rapidement son expression moqueuse.
    
    - Ça fait partie des choses dont on ne discute pas entre Gærs. Seule la personne concernée peut te répondre, même si, en général, les transformations sont suffisamment caractéristiques pour parler d'elles-mêmes.
    
    J'offris une moue boudeuse au Mutilé.
    
    - C'est ma sœur, tu peux bien au moins me dire dans quelle filière elle est, non ?
    
    Mais il se mura dans son silence et je demeurais avec ma curiosité insatisfaite.
    
    En vérité, plus nous nous rapprochions de notre destination, plus Alrüs se fermait à toute conversation, aussi bien avec moi qu'avec ceux que nous rencontrions en chemin. Pourtant l'accueil qui nous était fait, sans être chaleureux, devenait plus cordial sur la fin de notre voyage. Jusqu'au jour où, enfin, la silhouette de Chäsgær se dessina à l'horizon.
    

Texte publié par Serenya, 2 janvier 2018 à 09h27
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