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Tome 1, Chapitre 4 Tome 1, Chapitre 4
Je grignotais sans réel appétit et en silence les morceaux de pain et de viande séchée que le Mutilé avait sortis de son sac. Dès qu'il regardait ailleurs, je l'observais discrètement. Avec ses manières bourrues et son ton acerbe, je l'avais cru bien plus vieux mais, en faisant abstraction du pelage qui masquait une partie de ses traits, je réalisai qu'il ne devait pas y avoir plus de quatre ou cinq années entre nous.
    
    - Tu peux arrêter de faire ça ?
    
    Le ton bougon me fit sursauter. Je m'empressai de détourner le regard et un silence gêné s'installa, finalement brisé par un soupir.
    
    - Je m'appelle Alrüs. Et toi ?
    
    - Edën.
    
    J'avais répondu par automatisme, encore perturbée d'avoir été surprise à le dévisager. Il eut un sourire en coin et un bref rire.
    
    - Non, tu n'es pas Edën mais, vu la ressemblance, je suppose que vous êtes jumelles...
    
    Je grimaçai à l'entendre ainsi parler à voix haute du tabou de toute une vie et fixais sans relâche la pointe de mes chaussures. Il me fallut une grande inspiration et beaucoup de courage pour avouer la vérité.
    
    - Selën... Je m'appelle Selën.
    
    Je crus un instant que seul le silence me répondrait mais ce ne fut finalement pas le cas.
    
    - Tu étais là, n'est-ce pas ? Quand je suis venu chercher ta sœur...
    
    Le changement dans sa voix me fit lever le regard. Il y avait comme une lueur de tristesse dans ses pupilles miroitantes sans que je ne puisse l'expliquer. Alors je me contentais de hocher la tête. L'éclat dans ses yeux mua vers ce qui m'apparut être de la colère.
    
    - Alors pourquoi ton imbécile de père m'a assuré que vous n'étiez que trois dans la maison ?
    
    Je hoquetai de surprise et d'indignation.
    
    - Peut-être parce que tu avais forcé notre porte, que tu te moquais des dégâts causés par les Crok'mars, que tu venais déjà pour lui prendre une fille...
    
    Je laissais ma bile s'écouler et Alrüs se renfrogna. A court d'explications, je conclus ma tirade sur la plus plausible de toutes.
    
    - Parce que personne au village ne sait que j'existe et que tu es la dernière personne à qui il l'aurait dit !
    
    Je fulminais un moment en silence avant que l'incompréhension qui émanait du Mutilé ne me poussât à reprendre, sur un ton plus calme.
    
    - Pour tout le monde, il n'y avait qu'Edën. C'est pour ça que j'ai pris sa place quand elle est partie. C'était tellement une habitude que mon père n'a même pas dû se rendre compte qu'il te mentait...
    
    Deux yeux ronds me fixaient avec incrédulité.
    
    - Tu veux dire que tu n'étais jamais sortie de chez toi avant ma venue ? Pourquoi ?
    
    Ce fut à mon tour d'être surprise. Où avait-il grandi pour ne pas comprendre cela ?
    
    - Toutes ces histoires sur les jumeaux qui attirent le malheur, ça ne te dit rien ?
    
    Une moue sceptique me répondit.
    
    - On ne fait pas vraiment attention à ces sottises à Chäsgær...
    
    Peut-être, mais il n'était pas né là-bas, il les avait forcément entendu dans son enfance.
    
    - Et avant ça, tu vivais où ?
    
    Il haussa les épaules avant de se relever pour rassembler ses affaires.
    
    - Je n'en sais rien. J'avais trois ans quand le Gær qui m'a trouvé m'a ramené à Chäsgær. Je n'ai pas de souvenir d'"avant".
    
    Je demeurais un moment bouche bée et me redressai à mon tour alors qu'il s'apprêtait à éteindre le feu. Finalement, j'agrippai son bras pour pouvoir le suivre dans les ténèbres qui nous engloutirent et nous reprîmes notre route avant que je n'ose poser la question qui me brûlait les lèvres.
    
    - Tu veux dire que tu es un... Gær depuis que tu as trois ans ?
    
    Un rire moqueur me parvint.
    
    - Aucun Gær, aussi doué soit-il, ne pourrait supporter le Processus si jeune. Je suis devenu Gær à quatorze ans, avant ça j'ai juste grandi en sécurité à Chäsgær.
    
    Si je pouvais reconnaître une chose à la sombre organisation, c'était bien que son domaine devait être le lieu le plus protégé de ce monde. Mais une autre information attira mon attention.
    
    - Qu'est-ce que c'est, le Processus ?
    
    Alrüs parut réfléchir un moment avant de me répondre.
    
    - C'est... ce qui fait de toi un Gær.
    
    Je ne pus réprimer un sourire moqueur.
    
    - J'avais cru comprendre, oui. Ce que je veux savoir, c'est comment ça se passe.
    
    Je le sentis se raidir et la réponse tarda à venir.
    
    - C'est compliqué à expliquer et il y a des choses qu'il vaut mieux découvrir par soi-même. Pour faire simple, on te fait passer un test pour savoir avec quel Ethéré tu es compatible et ensuite on t'injecte un produit pour réveiller tes pouvoirs et faire de toi un Gær. C'est un peu désagréable, je ne te le cache pas, mais ça passe vite.
    
    Il ne semblait pas en garder un très bon souvenir mais qui apprécierait, après tout, de se remémorer l'évènement qui avait fait de lui un homme-bête. Toutefois, ma curiosité l'emporta.
    
    - Qu'est-ce qui peut bien ré...
    
    N'achevant pas ma phrase, je m'immobilisai soudain, le cœur battant. Etait-ce mes sens qui me jouaient un tour ou avais-je bien saisi un léger son de grelot ?
    
    - Tu l'as entendu toi aussi ?
    
    La voix d'Alrüs était réduite à un murmure nerveux. Je le sentis s'agiter pour libérer ses bras de mes mains mais l'idée de me trouver seule, dans l'obscurité totale, avec ces maudites grelottines tout près, ne me plaisait pas du tout.
    
    - Il me faut mes deux mains pour me défendre. Reste derrière moi et tout ira bien.
    
    Je fus tentée de protester mais le retour du son métallique, plus fort, me poussa à le lâcher. Aussitôt la terrible sensation d'être seule me sauta à la gorge et je fus tentée de tendre une main pour retrouver le contact rassurant du Mutilé. Toutefois, je me ravisai. Alrüs s'agita et, l'instant d'après, une lueur de plus en plus vive apparut à ses côtés. Quand elle fut suffisante pour me permettre d'y voir, je découvris qu'il s'agissait d'un trait de lumière chargé sur l'arbalète que l'homme tenait entre ses mains.
    
    A pas prudents, il s'avança sous le couvert des premiers arbres et je n'hésitais qu'une poignée de secondes avant de le rejoindre. Nous progressâmes ainsi en silence, nous guidant au son caractéristique du rongeur. Après ce qui me parut être une éternité, mais qui ne devait pas avoir duré plus de quelques minutes en vérité, je l'aperçus enfin, petite masse d'ombre et de fumée. J'eus tout juste le temps de la repérer que le cliquetis de l'arme se fit entendre, projetant le trait de lumière en plein sur l'Ethéré. Celui-ci n'émit qu'un maigre couinement avant de se dissoudre avec le projectile qui l'avait atteint, ne laissant aucune trace de sa présence.
    
    - C'était un éclaireur. Il faut qu'on déguerpisse avant que le reste de la colonie ne rapplique.
    
    Je lui emboîtai le pas pour rejoindre la route, m'aidant de la lueur réapparue sur l'arbalète pour éviter racines et branches, puis nous nous mîmes à courir.
    
    Ayant passé le plus clair de ma vie enfermée entre quatre murs, sans même compter la cavalcade qui m'avait menée à rencontrer Alrüs, je pensais me faire rapidement distancer par ce-dernier. Cependant, je l'entendis rapidement haleter et il mit fin à notre course en s'arrêtant brutalement, la lumière s'évaporant au même moment. Je craignis un instant qu'il n'eut un souci plus grave que la fatigue mais sa main retrouva mon bras et il repartit à une allure bien plus lente, le souffle toujours court.
    
    - On va continuer en marchant, c'est bien trop épuisant de maintenir la lumière tout en courant.
    
    Je hochai la tête et tâchai de lever les pieds plus hauts pour ne plus m'entraver sans arrêt. Mes pensées étaient tournées vers les sons : la respiration difficile d'Alrüs, l'absence de grelot dans les environs. Lorsque je réalisais que le silence régnait à nouveau en maître, je me détendis et laissai mon esprit se rejouer la scène de chasse. J'avais toujours trouvé étrange que les Mutilés se promènent avec une arbalète, qui plus est sans carquois pour l'accompagner, mais je comprenais à présent pourquoi. Leurs projectiles n'avaient rien de commun avec ce que nous connaissions et leur tâche m'apparaissait soudain bien plus aisée.
    
    - Si c'est si facile de tuer un Ethéré, pourquoi n'as-tu rien fait contre le morghorïn ?
    
    Un soupir me répondit.
    
    - Ce n'est pas facile de tuer un Ethéré, c'est facile de tuer un skaë, nuance.
    
    Skaë ? Etait-ce le nom que donnaient les Mutilés à ces rongeurs ? J'aurais aimé lui poser la question mais il poursuivit.
    
    - Vois ça comme une échelle de puissance. Je suis un Gær Crok'mars, je peux donc chasser sans mal ces loups de malheur et tous les Ethérés inférieurs. Le morghorïn, c'est presque le sommet de l'échelle.
    
    Sa voix s'interrompit le temps d'un rire moqueur.
    
    - A toi de voir ce que tu préfères... Si tu espères rester à l'abri à Chäsgær, je te conseille de prier pour une compatibilité avec le skaë. Si tu comptes te battre sans craindre une fâcheuse rencontre à chaque pas, ce fichu crapaud sera ta meilleure chance de ne pas mourir trop jeune...

Texte publié par Serenya, 19 décembre 2017 à 09h41
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