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Tome 1, Chapitre 3 Tome 1, Chapitre 3
Je luttais contre mon propre corps pour poursuivre ma course malgré l'épuisement, malgré la fumée de plus en plus épaisse qui me brûlait les yeux, le nez et la gorge, malgré le halo orangé de plus en plus vif qui semblait vouloir me couper la route. Je ralentis sans pouvoir m'en empêcher lorsque j'attaquais l'ascension de la colline, tout en me promettant de profiter du dénivelé pour rattraper le temps perdu. Le village se trouvait juste derrière, je touchais au but ! Parvenue au sommet, je me figeai soudain devant la vision qui s'offrait à moi. L'Ethéré gigantesque était à présent couvert de stries orangées et il laissait derrière lui une large traînée de cendres et de flammes. Il était aux portes du village, encore quelques battements de cœur et il marcherait sur les premières habitations. Je voulus crier, alerter tous ces gens que j'avais appris à connaître dans cette nouvelle vie, mais mon souffle était bien trop court pour cela. Alors, sans songer aux conséquences, je m'élançai sur la pente en espérant de tout arriver à temps.
    
    Toutefois, une main surgie des ténèbres m'agrippa et me tira en arrière avec force.
    
    - Ne soit pas idiote, il est trop tard pour faire quoi que ce soit.
    
    Je me tournai d'un bloc vers celui qui m'avait interrompue mais ne trouvai que de l'obscurité après avoir tant fixé les flammes. Cependant, sa poigne était bien réelle et m'interdisait toute fuite.
    
    - E... Edën ?
    
    Le ton incrédule, en décalage avec la situation et l'urgence qui m'habitait, attira mon attention plus que toute autre chose. Un craquement terrible dans mon dos fut suivi de l'augmentation soudaine de la luminosité et je pus voir mon interlocuteur. Il faisait encore trop sombre pour que je puisse assurer qu'il s'agît de celui que j'avais déjà rencontré, cependant je pouvais au moins affirmer qu'il s'agissait d'un Mutilé. La surprise me poussa à faire un pas en arrière mais l'homme me retint sur place.
    
    - Qui es-tu ?
    
    Son ton presque agressif et sa curiosité hors de propos ajoutèrent à la rancœur que nous nourrissions tous à l'égard de ceux qui avaient le pouvoir de nous aider mais refusaient de le faire. Je balançai mon bras libre en direction du village en proie aux flammes et lui crachai au visage toute ma colère et ma peur.
    
    - C'est votre rôle de tuer ces monstres, non ? Qu'est-ce que vous fichez là, à vous cacher ?
    
    Il haussa vaguement un sourcil, pas même atteint par ma hargne, et un sourire en coin étira ses lèvres.
    
    - Moi, tout seul contre un morghorïn ? Même pas en rêve. Il est trop tard pour faire quoi que ce soit de toute manière. Si les habitants sont malins, ils l'auront vu arriver de loin et ont déjà fui. S'ils sont idiots au point de rester sous ses pattes, c'est qu'ils étaient voués à jouer les proies pour Ethérés.
    
    Je le fixai, bouche bée, trop indignée par ce personnage pour exprimer tout le dégoût que m'inspiraient ses mots. Imperturbable, il se mit à fouiller d'une main dans la sacoche à sa ceinture sans me lâcher pour autant.
    
    - Tu ne m'as pas répondu. Tu ressembles à Edën mais tu n'es pas elle... Qui es-tu ?
    
    Je demeurais interdite, ne sachant que répondre. Il ne doutait pas un instant de mon identité mais je ne pouvais me résoudre à abandonner ainsi le mensonge qui avait garanti ma survie jusque là. Je fus tirée de mes pensées par un juron et découvris dans la main du Mutilé la même bille lumineuse qui avait valu son départ à ma sœur. Elle disparut dans son sac en un tournemain et l'homme tourna le dos au village en grommelant.
    
    - Ça explique pourquoi ils sont aussi nombreux dans la région... On s'en va.
    
    Avec fermeté, il m'entraîna dans son sillage et je luttais pour ne pas me laisser faire.
    
    - Je ne vais nulle part. Je dois retrouver mes parents, m'assurer qu'ils vont bien.
    
    Une lueur mauvaise passa dans son regard étrange et il m'agrippa le col d'un geste vif.
    
    - Ecoute-moi bien : les Ethérés chassent tout ce qui est vivant mais ils sont attirés par les Gærs. S'il y en a tant eu autour de ton cher village ces dernières années, c'est à cause de toi. C'est ta présence qui les a menés ici. Et si tu ne veux pas faire la route jusqu'à Chäsgær avec un morghorïn sur les talons, je te conseille de faire ce que je te dis. On s'en va.
    
    Le ton était dur et j'encaissai cette information comme je l'aurais fait d'une gifle. Je lui emboitai le pas d'un air absent et jetai un dernier regard à ce qui restait des maisons en feu.
    
    - Mes parents... ils vont croire que je suis morte si je ne les préviens pas...
    
    Je maudis le sanglot qui brisa ma voix, me faisant passer pour une fillette pleurnicheuse aux yeux de cet être sans cœur. Pourtant sa voix, certes amère, était bien plus douce quand il me répondit.
    
    - Crois-moi, c'est bien mieux ainsi...
    
    Ne sachant que répondre, à court d'arguments, je le laissai me guider dans les ténèbres.
    
    Je trébuchai pour la dixième fois, au moins, et récoltai un soupir agacé du Mutilé. J'étais épuisée, perdue, et nous avancions dans un noir absolu clairsemé çà et là du faible éclat de quelque mousse ou champignon. Comment pouvait-il exiger que je parvinsse à avancer sans me prendre les pieds dans les pavés inégaux ? Et lui, comment se débrouillait-il pour se mouvoir aussi vite sans le moindre souci ? Mon pied buta une fois de plus contre un obstacle et je ne parvins à me rétablir que grâce à la poigne de mon guide. Il s'arrêta alors et il me sembla discerner l'éclat étrange de son regard, porté loin derrière nous.
    
    - On va faire une pause. Attends-moi là.
    
    J'avais certes peu d'estime pour cet homme mais l'idée de me retrouver seule me plaisait encore moins. Le Mutilé dut percevoir mon angoisse car il continua à parler tout en s'éloignant de la route pour s'avancer sous les arbres.
    
    - Ne panique pas pour un rien, je vais juste ramasser un peu de bois pour le feu. Tu t'empêtres déjà dans le moindre pavé, je n'ose pas même imaginer ce que ça donnerait dans un sous-bois...
    
    Je me guidai à la voix pour le localiser et m'assurer qu'il ne m'abandonnait pas là. Parler chassant mes peurs, je me laissai prendre au jeu.
    
    - Je ne vois même pas mes propres mains... Comment fais-tu pour marcher d'un pas aussi sûr ?
    
    Un rire bref me répondit.
    
    - C'est vrai qu'à force, on en oublie ce que c'est d'être... normal. J'y vois parfaitement sans lumière, c'est pour ça.
    Je hochai la tête d'un air entendu et laissai s'exprimer ma curiosité.
    
    - C'est comme ça pour tous les Mutilés ?
    
    Il y eut un claquement de langue et un nouveau ricanement, bien plus amère.
    
    - Le terme officiel c'est Gær. Je te conseille d'apprendre à l'utiliser au plus vite. Les petits nouveaux sont assez susceptibles dès que l'on fait référence à leur apparence...
    
    - Pourquoi ?
    
    La question m'avait échappée mais n'était-ce pas eux, et leur étrange organisation, qui choisissaient leur apparence ?
    
    - Tu aimerais avoir des poils, des écailles, des griffes, et d'autres choses de ce genre qui te poussent sur le corps sans rien pouvoir y faire ?
    
    Un frisson de dégoût me parcourut.
    
    - Certainement pas !
    
    Ma réponse parut beaucoup l'amuser tandis que ses bruits de pas revenaient vers moi.
    
    - Et c'est pourtant ce qui t'arrivera. Je ne connais pas un seul Gær heureux de sa condition alors prends garde à tes mots si tu ne veux pas t'attirer des ennuis.
    
    Trois cliquetis secs et quelques étincelles plus tard, un feu brûlait sur le bord de la route. Sous cet éclairage, il me parut évident qu'il s'agissait bien de l'homme qui avait emmené ma sœur. Pas étonnant qu'il n'ait pas cru un instant que j'étais elle puisqu'il devait savoir où elle se trouvait.
    
    - Tu comptes t'asseoir ou tu vas juste me dévisager jusqu'à ce qu'on reparte ?
    
    Je me sentis rougir et m'empressai de m'exécuter avec un murmure d'excuse.
    
    - Voilà qui est mieux. Je suppose que tu as faim ?
    

Texte publié par Serenya, 5 décembre 2017 à 10h55
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