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Tome 1, Chapitre 2 Tome 1, Chapitre 2
- Bonjour m'sieur. On va ramasser des champignons et des châtaignes avec les copains, on se demandait si Edën pouvait nous accompagner...
    
    Je grimaçai en avisant le regard que posa mon père sur le panier que je tenais déjà. Il n'appréciait pas nous savoir dans les bois, d'autant plus lorsqu'il s'agissait de moi, mais je savais comment le faire flancher.
    
    - On restera à l'orée et on fera attention aux grelottines... Et tu auras des châtaignes grillées au dîner...
    
    Je le vis lever les yeux au ciel, soupirer, puis finalement il capitula d'un geste de la main.
    
    - Très bien. Mais ne tardez pas trop. Si je dois venir te chercher, tu auras affaire à moi, jeune fille.
    
    Je le remerciai d'un sourire et un baiser sur la joue avant de m'élancer sur les traces de mes amis. Don, le fils du boulanger, éclairait notre chemin de sa lanterne. Il attendit que nous ne soyons plus à portée des oreilles paternelles avant de se permettre la moindre remarque.
    
    - C'est fou comme il s'inquiète de tout depuis l'accident... T'es juste tombée, c'est pas si grave...
    
    Je haussai les épaules d'un air songeur. Cette soi-disant chute n'avait, bien entendu, jamais existé. Il s'agissait là d'un mensonge que mes parents s'étaient empressés de répandre pour justifier ma prétendue amnésie. Qui aurait pu s'imaginer, au village, que cela faisait plus d'un an qu'ils s'adressaient à Selën, et non Edën ? Il m'avait fallu un certain temps pour m'habituer à la vie à l'extérieur, à l'agitation continuelle qui régnait dans le village, ainsi qu'à la popularité de ma sœur, mais à présent j'en avais presque oublié mon véritable nom.
    
    Devant le regard interrogateur du meneur de notre petite troupe, je revins du labyrinthe de mes pensées et cherchai une excuse à mon père.
    
    - Il s'inquiète surtout de nous retrouver grignotés par des Ethérés...
    
    Les mines devinrent sombres et des têtes se hochèrent dans un silence solennel qui s'installa. Depuis que le Mutilé qui avait emporté ma sœur avait chassé, avec le reste de son groupe, la meute de Crok'mars, une colonie de grelottines s'était installée dans les environs et se multipliait à une allure folle. Ces maudis rongeurs vivaient sous terre et ne sortaient de leurs terriers que pour attaquer les chasseurs un peu trop téméraires ou les voyageurs perdus, ce qui les rendaient quasiment impossible à éradiquer, à condition seulement que Chäsgær daigne nous envoyer de l'aide... Mon père avait bien tenté d'adresser un message directement à Edën mais ma sœur demeurait aussi silencieuse que l'organisation qui nous l'avait enlevée. Et pendant ce temps, deux marchands ambulants et plusieurs bêtes de nos troupeaux avaient fini dépecés par des centaines de petites dents avides.
    
    Parvenu à la lisière de la forêt qui encerclait notre village, notre groupe marqua une légère hésitation avant de pénétrer le domaine des Ethérés. Chacun s'appliquait à paraître indifférent au danger qui nous menaçait, pourtant pas un n'omit de porter à ses lèvres son amulette : un morceau d'écorce sculpté que tous les habitants portaient autour du cou grâce à une lanière de cuir ou de chanvre. Le bois provenait du chêne centenaire qui se dressait sur la place du marché. Il avait survécu à tant de malheur et d'attaques d'Ethérés qu'il était devenu depuis longtemps le protecteur de notre petite communauté.
    
    Nous connaissions bien cette forêt et ses meilleurs coins de cueillette, aussi Don nous mena-t-il droit au plus gros châtaignier. Il fallait, pour s'y rendre, s'enfoncer bien plus que mon père ne l'aurait toléré mais nous l'avions déjà fait un nombre incalculable de fois sans encombre. La preuve en fut lorsque nos paniers se trouvèrent à demi remplis en un temps record. Nous n'avions plus qu'à nous mettre en chasse de champignons pour parfaire notre sortie. Cette tâche-ci s'avérait quelque peu plus compliquée puisqu'il ne nous suffisait pas de nous rendre au pied d'un arbre pour en ramasser autant que nous le souhaitions. Sans compter que la plupart des champignons luminescents, bien plus aisés à trouver de part leur nature, n'étaient pas comestibles voire carrément toxiques. Et nous n'avions qu'une lampe à huile pour débusquer les autres.
    
    Nous avions déjà fait quelques belles prises lorsqu'une note cristalline me parvint, me figeant sur place.
    
    - Qu'est-ce qui t'arrive Edën ? Tu as pris ton ombre pour un Ethéré ?
    
    Don récolta quelques rires qui moururent aussitôt devant mon absence de réaction. Les sens à l'affût, j'étais bien trop concentrée pour répliquer.
    
    - Là, vous avez entendu ?
    
    Ranon était loin d'être le plus courageux de notre groupe et sa voix tremblotante ne faisait que le confirmer. Nous ne pouvions toutefois le lui reprocher, le son avait été assez clair pour que chacun l'entende : le roulement cristallin, presque mécanique, qui donnait son nom à la grelottine. Tous se turent, se rapprochant de son voisin, cherchant à déterminer d'où venait ce signal. Et lorsque le faisceau lumineux de notre lanterne passa sur une petite silhouette sombre, mon souffle se coupa et je ne pus que tendre un bras dans sa direction. Don réagit aussitôt et éclaira le coin de ténèbres que je lui indiquais. Je n'en avais vu qu'une sur l'instant mais, en vérité, elles étaient trois, boules grosses comme le poing de vapeurs sombres et reflets dansants. L'une d'elles s'agita, reproduisant le son entendu plus tôt et illuminant ainsi les trois excroissances qui s'entrechoquaient sur son crâne et celle, plus grosse, au bout de sa longue queue. Nous pouvions encore fuir, elles n'étaient que trois après tout. Toutefois, quand l'appel de la première grelottine fut repris à l'infini tout autour de nous, nous comprîmes que nous étions condamnés.
    
    Le temps se figea quelques secondes avant que les trois grelottines visibles ne détalassent dans les ténèbres. Nous restâmes un instant de plus à nous observer les uns les autres sans comprendre. Don affichait un sourire crispé qui se voulait, certainement, sûr de lui.
    
    - Faut croire qu'on leur a fait peur... On dev...
    
    Mais la fin de sa phrase fut noyée dans un brouhaha de clochettes et nous sursautâmes de concert lorsqu'une vague de petits corps vaporeux nous fila entre les pieds. Il n'en fallut pas plus au groupe pour prendre ses jambes à son cou et retrouver la direction du village, me laissant seule, dans le presque noir de la forêt, cernée par les champignons luminescents et les derniers Ethérés en fuite. Quelque chose n'allait pas, et cette certitude me clouait sur place. Où qu'elles aillent ainsi, les grelottines nous avaient ignorés pour détaler. Pourtant, elles n'avaient pas pour réputation de craindre qui ou quoi que ce soit et certainement pas une bande de jeunes imprudents. Quoi qu'elles aient fui, il s'agissait de quelque chose de bien pire qu'une colonie de ces terribles rongeurs et cela venait de la direction qu'avaient prise les autres pour déguerpir...
    
    Je demeurais plantée là, le poing crispé sur mon talisman, incapable de rejoindre le village mais trop terrifiée pour prendre une autre direction. Alors des hurlements de terreur me parvinrent, de trop près pour venir des habitants, il devait s'agir de mes camarades. Et soudain, leur peur se mua en souffrance lorsque une lueur orangée éclata à travers les troncs des arbres et bien au-dessus de leur cime, révélant, à travers des coulées de feu liquide qui semblaient tomber du ciel, la silhouette d'un Ethéré gigantesque. Je n'avais jamais entendu parler d'un être aussi titanesque mais une chose était sûre : il semait incendies et destruction sur son passage et avançait, à son allure, droit sur nos maisons. Mon corps daigna enfin se remettre en mouvement et je m'élançai dans le bois, trébuchant, glissant, me cognant, mais déterminée à devancer cette atrocité pour donner l'alerte.
    
    Haletante, couverte de griffures et d'ecchymoses, je craignis un instant de mettre égarée. Le feu semé par l'Ethéré courrait à travers la forêt, m'obligeant à m'écarter toujours plus de mon objectif. Mais lorsque je débouchais sur la grande route pavée qui menait chez nous, des larmes de soulagement m'échappèrent et je redoublai d'effort dans ma course folle pour remonter la voie. Je devais arriver à temps, quelqu'un devait les prévenir, il le fallait. Et tandis que je m'encourageais ainsi pour lutter contre l'épuisement, je refusais de voir la lueur terrible qui se rapprochait de la fin de ma route.
    

Texte publié par Serenya, 21 novembre 2017 à 10h53
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