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Lent, vite, vite, lent… Lent, vite, vite, lent… Lent, vite, vite, lent… Mon professeur de tango me serinait sans cesse ces quatre mots. Lent, vite, vite, lent… Il paradait le torse bombé, laissant glisser ses chaussures de danse sur le parquet verni. Il spécifiait systématiquement que le pas lent était grand et que le vite se devait d’être petit et léger. Je me demande ce qu’il est devenu ? Bouffé par les vers, mangé par les siens ? Je n’arrive pas à me souvenir s’il avait une famille ou s’il était célibataire. Qu’importe !

Lent, vite, vite, lent… Lent, vite, vite, lent… Lent, vite, vite, lent… Mes dents suivent ce rythme infernal en s’échinant à mâcher ce quignon de pain. Lent, vite, vite, lent… Je ne sais pas ce que je mange. De toute façon, il n’y a plus de farine depuis longtemps. Une miche même rassise, cela ne doit plus exister. Que reste-t-il d’ailleurs ? Les arbres demeurent et bordent mon enfer. Je viens de réaliser, je bouffe de l’écorce, comme les autres. Qu’importe !

Lent, vite, vite, lent… Lent, vite, vite, lent… Lent, vite, vite, lent… Mes paupières se closent puis s’ouvrent. Cette cadence diabolique va me rendre folle. Comment survivre sans dormir ? En fait, je somnole debout. Lent, vite, vite, lent… Un lit, une paillasse, je voudrais simplement m’allonger. Pourtant, fermer les yeux est si dangereux. Qu’est-ce que je risque ? Souffrir, mourir, pourrir ? Si seulement, j’étais sûre de me transformer en humus, je n’hésiterais pas une seconde. Cependant, je ne suis certaine que d’une chose : je suis éreintée. Qu’importe !

Lent, vite, vite, lent… Lent, vite, vite, lent… Lent, vite, vite, lent… Soulever, pas chassé, pas chassé, soulever. Ne jamais inverser. La nuit nous enveloppe. Le mouvement de balancier de nos bras envoie les faisceaux des torches électriques de haut en bas. Nous ne voyons pas nos pieds, pas vraiment. Depuis le temps que nous marchons, nous nous sommes synchronisés. Nos démarches identiques et régulières n’ont pas la moindre imperfection. Une question de survie. Pourtant au départ, anarchique foule nous courions. Qu’importe !

Lent, vite, vite, lent… Lent, vite, vite, lent… Lent, vite, vite, lent… Je n’ai pas vu le jour se lever. Tous les aujourd’hui ont cette teinte bleue de gris qui semble gagner l’ensemble du monde. Les vivants existent-ils ? Lent… Suis-je vivante ? Ma chair est-elle encore l’hôte de mon sang, leur couleur est-elle toujours rouge ? Pour le savoir, il faudrait que je m’arrête. Que je quitte la voie.

Cependant, le courage me manque et se caler sur les autres est si facile. Qu’importe !

Lent, vite, vite, lent… Lent, vite, vite, lent… Lent, vite, vite, lent… Traverse, gravier, gravier, traverse. De la civilisation, il ne reste que cette voie ferrée. Elle doit nous emmener vers la liberté. Ils nous suivent et si nous perdons le rythme, ils nous tueront. Lent, vite, vite, lent… Mes pas sont automatiques et pourtant je continue sans cesse de me répéter ces mots, inlassablement. Qu’importe ! La régularité des rails est notre enfer, mon enfer. Nous sommes condamnés à avancer.

Lent, vite, vite, lent…


Texte publié par Isabelle , 14 octobre 2017 à 21h01
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