Pourquoi vous inscrire ?
«
»
Tome 1, Chapitre 20 « L'Ange Déçu » Tome 1, Chapitre 20
Qu’est-ce qu’il m’a pris ? J’aperçois du coin de l’œil Armand et Ophélia qui se dirigent vers l’une des baies. Assise au bar, j’attends le retour de mon compagnon.
    – Pourquoi sommes-nous là, Hierominus ? lancé-je évasive.
    Au même instant, le barman dépose sous mon nez un verre à pied empli d’un liquide bleuté.
    – De la part de votre cavalier. Il m’a demandé de vous remettre ceci, me souffle-t-il en me glissant entre les doigts un minuscule carton blanc.
    Abélia, pardonne-moi par avance mon inconduite. Cependant, je me dois de m’absenter. Si je ne suis pas revenu d’ici minuit, va-t’en quérir Armand et Ophélia.
    Un instant, il me prend l’envie de tout démolir autour de moi et de redessiner à ma manière le portrait de l’elfe noir qui se tient derrière le comptoir.
    – Alors Abélia, tu en fais une tête, murmure quelqu’un derrière moi.
    Je me retourne et découvre la troublante princesse melnibonéenne. Elle porte une robe de soirée bleue qui rehausse avec élégance la pâleur de son teint. Elle lance une œillade au barman qui aussitôt lui tend une flûte remplie d’une liqueur rosée, d’où s’échappent d’étranges volutes de fumée.
    – Qu’est-ce que c’est ? ajoute-t-elle comme elle aperçoit le morceau de carton dans ma main.
    – Rien, murmuré-je.
    Elle hausse un sourcil, mais ne dit rien. À la place, elle s’empare de sa flûte et l’élève à hauteur de ses yeux.
    – À la tienne, Abélia, ronronne-t-elle. Sans rancune, hein !
    Interdite, je la dévisage un instant. Où est donc passé Armand ? Je ne le vois plus ; il a disparu. Au fond, je m’en moque un peu ; la compagnie de l’exilée ne m’est pas des plus désagréables.
    – Où est Armand ? Je ne le vois pas.
    Elle sourit.
    – Dans un coin où je n’ai aucune envie de l’accompagner, me rétorque-t-elle, un index pointé sur la porte des toilettes.
    Je pouffe pour retenir le fou rire qui me monte aux lèvres. Pourtant, je ne peux me départir d’un étrange sentiment, comme si elle, Armand et Hierominus me cachaient quelques sombres secrets.
    – N’oublie pas Abélia ! Tu es le Spectateur, me glisse-t-elle soudain comme si elle avait lu dans mes pensées.
    Je la vois qui élève le verre. Ses gestes sont lents, mesurés. Elle repose la flûte puis tire de son sac en peau de fezzard un étui de la taille de la paume de ma main. À l’intérieur, rangées avec le plus grand soin, une vingtaine de cigarettes à la bague mordorée attendent sagement. Je la regarde s’emparer de l’une d’entre elles, puis la porter à ses lèvres ; je fais de même, le sourire aux lèvres.
    – Merci.
    Ma réplique est brève, singulière et brève. Ophélia m’offre en guise de réponse un sourire chargé de mystère et une flamme surgie des ténèbres.
    – Qu’est-ce que c’est ? l'interrogé-je, comme je recrache ma première bouffée; un goût délicieux dans la bouche.
    Mais Ophélia ne dit pas un mot ; l’extrémité de sa cigarette rougeoie, indécente.
    – Des herbes d’une lointaine province, soupire-t-elle, un voile sur les yeux.
    Je baisse la tête confuse.
    – Ne t’excuse pas, Abélia. Nous possédons tous en nous des souvenirs de choses disparus et leur rendre hommage est encore la plus belle chose que nous puissions faire pour les honorer. Mais nous ne sommes pas là pour deviser de nos mémoires, tu ne crois pas ?
    Elle a raison, foutrement raison même ! Et l’interrogatoire de Crête-Mauve et de sa bande de crétins qui n’a rien donné. Même Hierominus n’a pas réussi à leur arracher une seule parole sensée, et pourtant il est bon à ce jeu-là, pour un humain.
    – Qu’est-ce qu’on fout là, Ophélia ?
    De nouveau, je la vois qui prend une longue inspiration ; l’extrémité incandescente de sa cigarette me fait presque oublier la sensation de manque après que j’eus trouvé son mot.
    – Ça, ma belle, nous nous posons aussi la question depuis que Carabosse nous a parlé d’une brèche dans la Frontière.
    – Une brèche… murmurée-je, blême.
    – Oh oui ! Mais ce n’était pas là l’information la plus croustillante, car elle s’est refermée très vite.
    Ses prunelles céruléennes lancent soudain des éclairs tandis qu’elle avale une nouvelle gorgée de son cocktail.
    – On a retrouvé çà, proximité de la faille, ajoute-t-elle comme elle dépose sur le comptoir une bourse en cuir noir ; à l’intérieur une plume couleur ivoire.
    L’odeur de fumée âcre et soufrée me prend à la gorge.
    – T’ain j’y crois ! souffle une voix dans ma tête. J’y crois pas.
    – Et moi non plus…
    Je reporte mon attention sur ma compagne ; sa cigarette achève de se consumer au bout de ses doigts, la mienne aussi.
    – Tu es sûre de toi, Ophélia ?
    – Certaine, sourit-elle comme elle en aspire la dernière bouffée avant de recracher une fumée bleutée.
    Je contemple un long moment la plume, partagée entre inquiétude et excitation.
    – Quand a-t-elle été retrouvée ? soufflé-je.
    – Ah ! C’est la question à cent balles, car d’après Carabosse cette plume aurait été retrouvée dans une strate vieille de plus de mille ans, me répond-elle dans un sourire.
    Entre mes doigts, le verre tremble et manque de se renverser.
    – Mille ans… mais en ce cas pourquoi ne l’avoir retrouvé que maintenant ?
    Ophélia avale la dernière gorgée de sa liqueur.
    – Voilà la question dix mille, ma belle. Personne ne le sait, mais cela coïncide avec la survenue d’un étrange incident. Des gens ont été subitement pris de folie et pas seulement des humains, des elfes, des trolls, des gnomes, des faéries et j’en oublie. Cependant, tous avaient un point commun.
    – Laisse-moi deviner. Ils ont tous entendu un orgue jouer.
    Ophélia hoche la tête en signe d’approbation.
    – Oui et quelle conclusion en tires-tu, Abélia ?
    Elle plante son regard acéré dans le mien. Tout comme elle, je n’aime pas la réponse. Pourtant, cette plume en est la plus belle preuve. Je la contemple. Sous mes doigts, je peux sentir sa vitalité, malgré tout le temps passé sous terre. Comment une semblable chose est-elle possible, à moins que son possesseur ne hante dans la ville ?

Texte publié par Diogene, 18 février 2018 à 20h46
© tous droits réservés.
Commentaire & partage
Consulter les commentaires
Pour réagir â ce chapitre et poster une review, veuillez vous identifier ou vous inscrire !
«
»
Tome 1, Chapitre 20 « L'Ange Déçu » Tome 1, Chapitre 20
LeConteur.fr Qui sommes-nous ? Nous contacter Statistiques
Découvrir
Romans & nouvelles
Fanfictions & oneshot
Poèmes
Foire aux questions
Présentation & Mentions légales
Conditions Générales d'Utilisation
Partenaires
Nous contacter
Espace professionnels
Un bug à signaler ?
1016 histoires publiées
477 membres inscrits
Notre membre le plus récent est Melior Silverdjane
LeConteur.fr 2013-2018 © Tous droits réservés