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Tome 1, Chapitre 18 « Souvenirs au Futur Simple » Tome 1, Chapitre 18
Si quelqu’un m’avait dit un jour que lui sauverait la peau, je lui aurai ri au nez. Mais s’il avait ajouté que je le retrouverais casé avec la nièce du dernier empereur de Melnibonnée, je me serai étouffé en l’apprenant. Armand Cavalcanti, le plus grand séducteur de ses dames après Don Juan, qui m’aura promis la lune et je ne sais plus quelles autres fantaisies, se faire passer la corde au cou, voilà qui aurait dû faire le tour de la Frontière. Mais non, rien ! Pas la moindre rumeur, pas même un entrefilet dans un torchon pour nous annoncer ses noces. Et voilà que je reste sur ma faim, car comme la mule d’un certain pape, cette baffe je la lui ai gardée bien au chaud pendant bien trop d’années. Parce que, hein, ben faut l’avouer, j’ai plus tellement envie de la lui coller. J’aime pas briser les couples, surtout pour des histoires aussi idiotes et futiles. Nos vies sont bien assez courtes, enfin plus longues que celles d’un humain lambda, pour que nous les gâchions avec des imbécilités de ce genre. Alors que nous remontons les hommes de Crête-Mauve et ses prisonnières, je balance mon poing dans un mur en briques rouges qui s’effondre aussitôt en poussières. Comme Skätten me jette un regard interrogateur, je lui réponds par un sourire contrit.
    – T’inquiète.
    Il hausse les épaules, mais je devine à ses yeux qu’il n’en croit rien. Pour toute réponse, il s’enfile une dragée dans la bouche.
    – Abélia, murmure une voix dans mon dos.
    Je me retourne avec raideur. Je ne pensais pas qu’entendre sa voix me ferait encore cet effet. Mais en fait d’Armand, je découvre la princesse aux yeux céruléens. Malgré moi, je sens mes doigts se serrer.
    – Montrez-moi votre main, je vous prie.
    J’hésite un instant, entre l’envie de lui envoyer une bordée d’injures et lui balancer mon poing dans la figure. Pourtant, quelque chose dans son regard m’en dissuade et je lui tends ma main blessée. Quelques phalanges brisées et de la chair mise à nu. Rien de bien méchant, dans quelques jours il n’y paraîtra plus. Je remarque alors la pierre qui brille à son annulaire, un cristal vert veiné de bleu.
    – C’est un souvenir, le dernier fragment d’un mode qui a cessé d’exister, me répond-elle dans un souffle.
    – Je peux le voir ?
    Ces grands yeux tristes de la couleur des océans me fixent. Un instant, il me semble apercevoir une île ; à-pic rocheux perdu dans une brume perpétuelle. De derrière s’élèvent des clameurs qui me font frissonner autant de dégoût que de terreur. Je n’ai que trop entendu d’histoires sur cet empire disparu. Sûrement en est-il mieux ainsi ? Une main se pose sur mon épaule ; elle est de la couleur de la nacre.
    – Hélas, je souhaiterais vous dire que tous les récits que vous avez pu lire sur Melnibonnée effleurent à peine la réalité des faits. Mon oncle aura fait son possible, mais ils étaient trop imbus, trop orgueilleux et puis… il était un jouet entre les mains de ces maudits ducs de l’enfer, jusqu’à ce qu’il les bannisse à jamais. Enfin, tout cela est de l’histoire ancienne. La Frontière est désormais l’ultime vestige de ce cataclysme.
    Il y a tant de tristesse, tant d’émotion dans sa voix que je sens ma colère s’évanouir ; la douleur de l’exil. Je me tais. Beaucoup de légendes courent sur l’origine de la Frontière et beaucoup pointent en direction de la chute du mythique empire. Le visage tourné vers le ciel noir de suie, je m’interroge. Mon père ne parlait jamais de son passé. C’était comme une vieille douleur qu’il aurait cherché à exorciser, en vain. En revanche, il peignait, beaucoup, des paysages, des célestes, des natures mortes, tous teintés de nostalgie. Petite, je m’amusais à retrouver ces détails incongrus dont il parsemait ses toiles. Il semblait ne jamais en avoir conscience, comme un acte manqué, comme une petite voix qui aurait guidé sa main pour qu’il n’oublie pas. Pendant ce temps, Ophélia s’était appliquée à me poser un cataplasme de sa composition et m’avait bandé la main. Bien que je sois rude à la douleur, j’en conçois néanmoins un soulagement, même si j’hésite à l’avouer.
    – J’ai eu beaucoup de chance Abélia, me confie Ophélia. Lors de l’affrontement de l’Ordre et du Chaos, le multivers était devenu instable et nombre d’entre nous ont été dispersés dans le multivers. C’est ainsi que j’ai trouvé refuge dans la cité de Nocte. Hélas, pour moi, ce fut pour tomber entre les pattes d’un ancien de Melnibonnée, lui aussi perdu dans le multivers, entre autres trafiquant d’esclaves. Heureusement, j’ai pu m’enfuir et trouvé refuge chez la fée Carabosse.
    – Carabosse ! Bigre ! Elle n’est pas peu commode à ce que dit la rumeur.
    À ces mots, Ophélia éclate de rire et me glisse quelques mots à l’oreille.
    Un regard en coin vers Armand en grande discussion avec Skätten et j’ à mon tour de rire ; ma colère s’est enfuie.
    Sur l’horizon, le soleil se fait ras et bientôt les rues seront hantées par ces démons dont la brume se fait complice. La princesse surprend mon inquiétude et hoche la tête en signe d’approbation.
    – Amoureuse ? murmure-t-elle soudain à mon attention, alors que nous nous dirigeons vers le motel où ils ont trouvé refuge.
    – Au passé alors, grogné-je.
    Pourtant, à voir son sourire en coin, elle semble en douter.
    – Vraiment ? susurre-t-elle.
    Mais je n’ai pas le temps de répliquer, car nous arrivons en vue d’un bâtiment aux couleurs criardes de saletés ; une enseigne lumineuse à bout de souffle indique qu’il s’agit d’un bunkel. Un peu plus bas, sur un panneau en titane noirci, un tube asthmatique proclame à qui le voudra que cet hôtel est le plus sûr de la ville ; le plus crasseux aussi, si j’en juge par le monticule de détritus qui s’amoncelle à l’entrée.
    – J’espère qu’ils auront des chambres de libres, grommelé-je, comme nous pénétrons dans un ascenseur aux portes fatiguées ; manquerait plus qu’il tombe en panne.

Texte publié par Diogene, 28 décembre 2017 à 19h54
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