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« Est-ce que c'est réussi ? »

Bren étendit ses senseurs gustatifs, la trempant délicatement dans le plat :

« L'équilibre des saveurs semble correct. Après une seconde analyse, il semblerait que deux milligrammes de chlorure de sodium pourraient améliorer le mélange. Mais un léger ajout d'apium graveolens permettrait de corriger ce paramètre sans apport minéral. »

Anna soupira de soulagement : c'était la première fois qu'elle s'essayait au pot au feu. Certes, BR-N 34, alias Bren, manquait d'une véritable sensibilité gustative, mais elle constituait un soutien indéfectible – et sa seule et unique compagnie dans sa solitude.

La jeune femme n'avait pas trop à se plaindre, pourtant : son logement n'était pas si inconfortable, malgré son absence de porte et fenêtres. Elle disposait de trois pièces –sans compter les sanitaires - et même d'une petite serre. Et une cuisine, son domaine – et celui de Bren.

Cela faisait bien des années qu'Anna vivait isolée du monde. Depuis ses treize ans exactement, quand sa « condition » était devenue préoccupante. Enfant déjà, elle détraquait les appareils électriques rien qu'en les approchant. À l'adolescence, les choses avaient pris un tour totalement incontrôlé : par sa seule présence, elle pouvait dérégler des systèmes électroniques sur des distances de plusieurs centaines de mètres. Les scientifiques qui l'avaient examinée avaient conclu que l'activité bioélectrique de son corps avait le même effet, localement, qu'un orage magnétique, en perturbant la circulation des ondes et des particules dans la zone où elle se trouvait. Malheureusement, la survie des habitants de la colonie de Seraferan dépendait en grande partie des boucliers électromagnétiques qui protégeaient la surface de la planète de fréquentes pluies d'astéroïdes. Anna représentait un terrible danger pour les installations humaines de la colonie.

La jeune fille avait été confinée dans une cage de Faraday géante, sans la moindre installation électrique. On lui fournissait tout ce dont elle avait besoin, équipement, vêtement... Au départ, ses parents venaient régulièrement la voir, ainsi que certains de ses amis, mais plus le temps passait, plus on semblait l'oublier dans sa retraite. Dans un dernier sursaut d'humanité, on lui avait laissé une compagnie improbable : un robot cuisinier qui avait servi jadis sur des vaisseaux d'exploration en condition extrême, qui possédait un blindage contre les courants électromagnétiques. Cela faisait bien longtemps qu'on n'équipait plus les unités cybernétiques de ce genre de sécurité – surtout depuis l'arrêt de l'expansion.

Sans doute, si elle avait pu vivre hors de sa retraite, Anna ne se serait-elle pas passionnée de cuisine, mais la présence de Bren avait fini par lui faire voir les choses autrement. Elle passait l'essentiel de son temps à travailler avec l'unité robotique. Elle disposait d'installations spéciales et archaïques : une cuisinière à gaz, des instruments mécaniques. Jour après jour, elle s'était améliorée, créant des pâtisseries, des plats cuisinés, des entrées raffinées... avec l'aide de Bren. Anna en oubliait presque qu'elle n'était qu'un cylindre métallique avec quatre bras et une sphère munie d'un cercle de caméras.

« L'objectif est à 95,78 % de la perfection. »

Anna était intimement persuadée que la cuisinière robot avait développé au fl du temps une véritable compassion, en plus d'une sensibilité culinaire proche de l'humanité – elle les exprimait juste avec ses propres mots.

« Que me suggères-tu pour la prochaine fois ? »

Bren possédait une base interne comprenant de nombreux plats, certains issus de la lointaine Terre, d'autres développés sur Seraferan. Comme elle n'était pas équipée d'un écran d'interface, elle devait communiquer vocalement pour faire des séries de propositions à Anna, ce qui lui donnait d'autant plus l'impression d'avoir une véritable compagnie. La seule chose qui lui manquait, c'était de pouvoir offrir cette cuisine à d'autres convives qu'elle-même.

Dans un sas protégé, Bren avait la possibilité de se connecter à un terminal à partir duquel elle envoyait des commandes, en fonction des choix culinaires d'Anna. Elle s'était décidée pour un houlaout bourguignon, un plat de l'ancienne Terre revisité avec une viande typique de la colonie. Même si l'énorme batracien ressemblait assez peu à un bœuf, le résultat avait la réputation d'être à la hauteur des attentes de plus fins gourmets.

Mais pour la première fois, la livraison ne lui parvint pas. Au départ, elle se résolut à patienter, en pensant qu'il s'agissait d'un dysfonctionnement. Mais au bout de deux jours, elle commença à s'inquiéter. Avait-on décidé de se débarrasser d'elle finalement ? Si c'était le cas, pourquoi ne pas utiliser un gaz toxique et inodore, ou quelque chose comme ça ? Après tout, elle constituait un terrible danger pour la colonie. Elle se reprit rapidement : ce n'était pas juste ! Elle avait le droit de vivre. Cette pensée l'encouragea à relever la tête et tout faire pour se tirer d'affaire et tenter le tout pour le tout.

« Bren ? »

La cuisinière robot tourna vers elle sa couronne d'yeux :

« Est-ce qu'il y a un moyen d'ouvrir la porte, en cas désespéré ?

L'unité BR-N 34 leva de ses quatre bras en un geste curieusement humain :

« Application de la procédure d'urgence. »

Anna l'observa bouche bée, tandis que Brenn roulait vers le sas. Un de ses bras exhiba un tournevis avec lequel elle dévissa un panneau ; derrière se trouvait un caisson vitré, où était accrochée une étrange pièce de métal ; une tige avec un cercle à une extrémité et des dents à l'autre. L'unité cassa le verre et prit l'objet avant de se diriger vers la porte. Anna y avait déjà remarqué le trou irrégulier qui y était pratiqué. Cette installation devait dater d'avant son confinement et personne n'avait pensé à l'annuler. Bren y enfonça la tige de métal, la fit tourner, et la porte s'ouvrit...

Pour la première fois depuis bien longtemps, Anna contempla le monde au-dehors. Il n'avait rien de très attractif : de larges allées et des entrepôts occupaient son champ de vision.

« Bren, peux-tu aller chercher de l'aide ? Je rest l... »

Avant qu'elle puisse finir sa phrase, un long sifflement résonna, suivi d'une déflagration. En s'avançant, Anna aperçut un morceau de roche fumante qui venait de s'abattre sur le béton. Deux secondes plus tard, un deuxième tomba un peu plus loin.

« Le bouclier n'est plus fonctionnel... »

Elle s'enhardit à s'avancer au-dehors. Tout autour du bunker, il y aurait dû avoir un trafic intense de navettes aéroportées, d'aéroglisseurs... Alors pourquoi ce silence ? En poursuivant son chemin, elle s'aperçut qu'il y avait bien des véhicules, mais ils gisaient pour la plupart écrasés çà et là, comme si les conducteurs en avaient perdu le contrôle. Elle esquissa un large détour autour des engins accidentés - elle n'avait jamais très ben supporté la vue du sang...

Tout en frissonnant, elle continua sa route. Soudain, Bren tendit l'un de ses bras pour lui montrer une galerie marchande qui se dressait à une centaine de mètres de là. Elle s'arma de courage : peut-être comprendrait-elle ce qui se passait – et au pire, elle trouverait de quoi survivre. De temps en temps, un météore zébrait le ciel pour s'abattre dans les alentours. Anna sursautait à chaque fois, espérant qu'aucun d'entre eux ne viendrait l'écraser.

Elle entra dans la galerie ; la seule lumière qui y régnait filtrait par la vaste verrière. La jeune femme y découvrit enfin des gens... Ils gisaient tous sur le sol, les yeux grand ouverts. Étaient-ils... morts ? Quand elle s'accroupit devant le premier qu'elle put atteindre, un homme d'un certain âge, elle constata qu'il respirait encore. Elle tenta de lui parler, de le secouer... mais il semblait plongé dans une profonde transe dont rien ne pouvait le sortir. Elle réalisa qu'il en était de même pour les autres personnes autour d'elle. Depuis combien de temps étaient-ils restés ainsi ? Était-ce pour cela que la commande de Bren n'avait pas été assurée ? Ce qui voulait dire que tous ces gens étaient dans cet état... depuis plus de deux jours ! Elle songea qu'ils devaient commencer à être déshydratés et affamés. Ils finiraient sans doute par en mourir...

Les escaliers mécaniques ne fonctionnaient plus, les panneaux électroniques destinés à la publicité et aux renseignements étaient devenus noirs. En fait, le monde devait être dans le même état que si elle l'avait parcouru de long en large, en y semant sa destruction électromagnétique. Sauf pour les personnes comme hypnotisées... Il devait bien y avoir une autre cause !

Alors qu'elle errait dans ce paysage apocalyptique, quelque chose d'étrange attira son attention. Une créature verdâtre flottait à un mètre au-dessus du sol. De forme sphérique, elle possédait un œil unique au milieu de son corps et ce qui ressemblait à une longue antenne émergeait de son crâne. Elle poussa un hurlement de terreur et pivota sur elle-même, prête à s'enfuir...

Une réalisation subite s'imposa à elle : et si cette chose était responsable de ce qui se passait ici ? Regardant autour d'elle, elle avisa un sac à main d'aspect massif qui traînait non loin d'elle. Elle le ramassa et l'envoya dans l'oeil de la créature. La chose émit un couinement et darda son antenne vers elle. Manifestement, elle ne comprenait pas pourquoi Anna n'était pas sensible à son influence.

Pire encore, la créature commença à tanguer ; son appendice se tordait dans tous les sens. La jeune femme s'avança un peu plus, enhardie par le phénomène. La chose semblait de plus en plus instable. Elle finit par s'abattre sur le sol en un tas gélatineux.

Anna se laissa tomber à genoux en soupirant... Elle n'était pas sûre de ce qui venait de se passer. Mais finalement, elle se releva et regarda autour d'elle : lentement, les gens commençaient à revenir à eux. Un léger sourire s'esquissa sur ses lèvres. Après tout, sa « particularité » n'était pas qu'une malédiction...

Elle aperçut Bren qui tenait entre ses bras tout ce dont elles avaient besoin pour préparer un houlaout bourguignon. Anna enfouit son visage dans ses mains en riant nerveusement. Il lui faudrait sans doute remettre à plus tard son petit essai culinaire.

Rapport militaire N° 243GH345UT

Il semble que le Monocule de Trahis, une forme de vie arrivée à Seraferan à notre insu, soit capable de projeter des champs de grande intensité qui affectent non seulement les systèmes électromagnétiques – et par conséquent le bouclier protecteur de la colonie, mais aussi le cerveau des êtres vivants, en les plongeant dans un état de stase proche de l'hypnose.

Il apparaît que le métabolisme particulier d'Anna F., 26 ans, peut contrer cette force et faire perdre cohésion à ces créatures, permettant tout à la fois de les annihiler et de libérer les personnes de leur emprise. Elle est considérée comme une arme de guerre à protéger à tout prix.

Note spéciale : pour toute sortie à laquelle elle se trouva adjointe, prévoir deux choses : un bouclier physique portable anti-météorique et l'unité BR-N 34 ; il est important de laisser le temps à Anna F. et l'unité en question de travailler ensemble au mess.

« L'équilibre des différentes saveurs approche sensiblement de l'optimum. La teneur en chlorure de sodium est parfaitement en accord avec le mélange de duniframe et de garoloux. L'objectif se trouve à 98 % de ses possibilités. »

Anna se tourna en souriant vers Bren, soulevant la gamelle entre ses deux mains. Sa vie était bien plus agitée depuis qu'elle faisait partie des unités de destructions des monocules de Trahis. Mais au moins, elle se trouvait désormais avec des gens qui appréciaient sa cuisine. Elle logeait toujours dans un appartement protégé, mais l'armée avait installé un large mess attenant pour qu'entre les missions, chacun puisse profiter des plats qu'elle élaborait avec l'aide de Bren.

Soulevant son poêlon, elle se dirigea en souriant vers la salle où régnait déjà un brouhaha enthousiaste.


Texte publié par Beatrix, 4 septembre 2017 à 12h31
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