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Tome 1, Chapitre 4 Tome 1, Chapitre 4
La jeune femme extirpa un bol du capharnaüm et y versa une généreuse louche du contenu du chaudron. Un bref instant, un fumet appétissant l’emporta sur le parfum des herbes consumées dans le brasero. L’estomac de Nicholas gargouilla, malgré le pâté qu’il avait avalé un peu plus tôt.
    
     « Qu’est-ce que c’est ? s’enquit-il.
    
     — Du brouet de rat », répondit-elle.
    
    Il eut un mouvement instinctif de recul. Veia éclata de rire.
    
     « Vous devriez voir votre tête, se moqua-t-elle. N’ayez donc pas l’air aussi horrifié, je vous taquinais. C’est un simple ragoût de volaille. »
    
     Il sourit nerveusement. Il accepta le bol qu’elle lui tendait, non sans une certaine défiance. La sorcière se servit à son tour. Il attendit qu’elle en eût avalé une cuillérée avant de s’y risquer à son tour. C’était plutôt bon. Et cela avait définitivement le goût de poulet, ce qui ne gâchait rien.
    
     « Donc, reprit Nicholas après avoir vidé la moitié de son bol, comment comptez-vous nous faire entrer dans le château de Thornton ? »
    
     La jeune femme termina sa bouchée avant de répondre.
    
     « Le baron aura besoin d’une victime. De la chair fraîche, en somme. N’importe qui peut faire l’affaire. Nous allons donc nous présenter chez lui, vous, moi et un enfant et il trouvera bien l’un de nous à son goût. A partir de là, il ne devrait pas être bien difficile d’obtenir ce que vous cherchez. »
    
     C’était un plan tellement risqué que l’entendre énoncé d’une manière aussi insouciante était glaçant. Pourtant, elle était on ne peut plus sérieuse. Elle lui proposait de jouer les appâts et cela ne semblait lui faire ni chaud ni froid.
    
     « Vous… Vous voulez impliquer un enfant là-dedans ? demanda-t-il, hébété.
    
     — Bien sûr que non. Pour qui me prenez-vous ?
    
     — Mais…
    
     — Laissez-moi donc m’occuper des détails, voulez-vous ? Pour le reste, est-ce que cela vous convient ? Nous n’avons plus beaucoup de temps et il faut que nous soyons prêts. »
    
     Nicholas réfléchit un assez long moment, prenant la mesure exacte des risques qu’ils encourraient. Malgré lui, il se sentait gagné par la confiance et le détachement de Veia. Peut-être que cela pouvait marcher. Peut-être même que cela pouvait faire bien mieux que marcher. Il se voyait déjà revenir auprès de Bedford, tout auréolé de son succès à Thorn. Oui, ils pouvaient y arriver. Une fois dans la place, il trouverait bien le moyen de dénicher quelque document, quelque artéfact révélant les sombres intentions du baron.
    
     « Vous êtes sûre que Thornton ne vous reconnaîtra pas ? s’assura-t-il néanmoins.
    
     — Je ne pense pas qu’il m’ait jamais vue. Je ne sors que très peu, vous savez, et seulement la nuit. Je ne suis pas une menace à ses yeux. Je ne sais même pas s’il me prend au sérieux. Autrement, il aurait déjà essayé de me tuer. Les sorciers n’apprécient pas la rivalité. »
    
     Le commissaire médita un petit moment sa réflexion. Il était vrai que la réputation de la sorcière en ville incitait davantage à la considérer comme une intrigante donnant dans le charlatanisme plutôt que comme une véritable adepte de la sorcellerie. Pendant ce temps, la sorcière, qui avait terminé son repas, s’était levée et s’était plantée devant son mur d’étagères et ses innombrables bocaux.
    
     « Eh bien, mon petit Gyrin, roucoula-t-elle, tu vas bien ? Tu veux bien faire quelque chose pour moi, aujourd’hui ? »
    
     Nicholas fronça les sourcils, se contorsionna un peu pour mieux voir mais dut bien se rendre à l’évidence, Veia s’adressait à son têtard. Elle tapota du bout du doigt le verre du bocal où il tournait en rond, sa longue queue ondulant derrière lui, ses petites pattes atrophiées repliées contre son corps replet. Elle plongea la main dans le récipient.
    
     « Allez viens, mon tout beau. Viens, me voir. »
    
     La petite créature brunâtre vint se frotter contre ses doigts. Un sourire affectueux étirait les lèvres de la sorcière. Avec douceur, elle referma sa main autour du batracien en devenir et le sortit du bocal.
    
     « Là, là, doucement. Ne bouge pas tant. »
    
     Perplexe, le jeune homme la vit murmurer des mots qu’il ne comprit pas au creux de son poing fermé. Puis, elle entrouvrit les doigts et déposa un baiser sur le têtard qui y gigotait, avant de le déposer en douceur sur le sol.
    
     Ce qui advint ensuite… ce qui advint ensuite plongea Nicholas dans un gouffre de stupéfaction tel qu’il en perdit momentanément toute dignité. Il recula d’un bond, se prit les pieds dans un siège et tomba à la renverse, entraînant un tabouret et tout ce qu’il supportait dans sa chute. Le fracas des objets hétéroclites roulant, sonnant et s’éparpillant sur le sol eut au moins le mérite de couvrir un peu son glapissement aigu d’épouvante et de surprise mêlées.
    
     Parce que là où il y avait eu un têtard, il y avait désormais un petit garçon, tout ce qu’il y avait de plus normal, nu comme au jour de sa naissance.
    
     Le cœur battant à tout rompre, Nicholas observa l’enfant d’un œil effaré, tout en essayant de reprendre un peu d’emprise sur lui-même. Il avait les jambes qui tremblaient et une douleur sourde irradiait dans le bas de son dos. Pendant ce temps, Veia le dévisageait, un sourcil dédaigneusement levé.
    
     « Ne jouez donc pas les étonnés, le rabroua-t-elle. Je vous avais prévenu. »
    
     Le jeune homme ne feignait pas et ce qu’il ressentait dépassait de loin le simple étonnement, mais il ne sentit pas moins insulté par la réprimande de la sorcière. Cela l’aida à retrouver partiellement ses esprits. Il se rendit alors compte que le petit garçon ex-têtard semblait au bord de l’asphyxie et que les mains de Veia s’activaient sur sa poitrine pour l’aider à mieux respirer, semblait-il.
    
     « Comment avez-vous fait ça ? demanda-t-il, presque agressivement.
    
     — Métamorphose élémentaire, rétorqua-t-elle. La même qui transforme les chenilles en papillons et les enfants en hommes. Quoique quelque peu accélérée, j’en conviens. »
    
     L’enfant cessa de lutter contre l’air qui entrait dans ses poumons et se redressa, la bouche grande ouverte. La sorcière lui sourit avec affection, tout en ébouriffant les épais cheveux noirs qui couvraient son crâne rond. De son corps de têtard, il avait gardé des yeux démesurément agrandis et très écartés qui lui donnaient un air de constant étonnement.
    
     C’était impossible. Contre-nature, même. Ce dont il venait d’être témoin n’aurait pas dû être possible. Et pourtant. Il posa un regard empreint d’un respect circonspect sur la jeune femme, tout en se demandant si…
    
     « Là, vous êtes en train de vous demander ce qui se passerait s’il me prenait l’envie de vous embrasser », déclara-t-elle, non sans amusement.
    
     Le commissaire détourna les yeux, une nouvelle fois gêné qu’elle ait pu lire si facilement en lui. Il sentit le regard de Veia balayer sa personne de la tête aux pieds.
    
     « Vous feriez une fort jolie grenouille. »
    
     L’indignation l’emporta sur l’embarras. Ç’aurait pu être un compliment sur l’excellente coupe de son manteau de laine verte, mais il y avait trop de délectation dans sa voix pour que ce soit autre chose qu’une allusion désobligeante contre sa personne. Il n’était certes pas un Hercule, mais il n’avait rien d’un freluquet pour autant !
    
     Tandis qu’il fulminait d’une manière qu’il savait être puérile, incapable de trouver une réponse adéquate à tant d’insolence, la sorcière n’avait guère perdu de temps. En un tour de main, elle avait extrait du désordre de quoi habiller le petit garçon et avait entrepris de le vêtir convenablement. L’air de ne pas savoir quoi faire de ses membres, l’enfant la regardait avec ses grands yeux éperdus d’adoration.
    
     « Et qu’allons-nous faire de lui ? demanda Nicholas, frustré et mécontent.
    
     — Nous nous ferons passer pour ses parents. En arrivant au château, nous prétendrons avoir eu un accident dans la forêt d’Arenwern.
    
     — Nous aurions aussi bien pu descendre dans une auberge », répliqua-t-il.
    
     Elle se tourna vers lui et ce fut tout son visage qui sembla se défaire et se recomposer pour ne plus présenter que l’image même de l’humilité et de la vertu.
    
     « Nous sommes affreusement gênés, messire, mais toutes les auberges nous ont refusés. L’on nous a dit, cependant, que le seigneur de ces lieux était un homme bon et généreux, qu’il accepterait peut-être de nous accueillir pour la nuit. Voyez, messire, notre pauvre enfant ne peut passer la nuit dehors dans le froid. »
    
     Le jeune homme eut presque envie d’applaudir cette remarquable interprétation de la mère éplorée. Elle savait y faire, c’était indéniable. En même temps, il ne pouvait s’empêcher de se demander dans quelle histoire il s’était empêtré, exactement.
    
     « Soit. »
    
     Ils terminèrent de mettre au point leur histoire, puis Veia s’excusa pour se changer.
    
     « Empêchez Gyrin de se noyer dans son bocal », lui recommanda-t-elle avant de disparaître derrière un rideau.
    
     Et de fait, si le feu semblait épouvanter l’enfant, l’eau au contraire le fascinait. A deux reprises, Nicholas dut retenir le petit garçon pour lui éviter de retourner dans l’habitat naturel de sa forme batracienne.
    
     Peu après, Veia revint, vêtue comme l’épouse respectable qu’elle était supposée être. Elle saisit un sac de toile, y fourra divers herbes et objets et se déclara prête à partir. Nicholas, nanti de la lanterne qu’il avait abandonnée un peu plus tôt, ouvrit la marche, suivi de la jeune femme qui tenait fermement Gyrin par la main. Une fois arrivés dans le chœur de l’abbaye en ruines, elle lui confia l’enfant le temps d’aller chercher un âne venu d’il ne savait où. Puis, le commissaire alla chercher sa propre monture et ils prirent le chemin de Thorn.
    
     Le crépuscule approchait déjà. En le regardant draper d’ombre les contreforts du château, de l’autre côté de la Bramble, le jeune homme fut quelque peu étonné de constater à quel point la notion du temps lui avait échappé dans la crypte.
    
     Au pas tranquille de leurs montures, ils traversèrent la ville. Gyrin, juché devant Nicholas, ne cessait de gigoter et de regarder tout autour de lui. Quelques passants les saluèrent, sans les importuner et personne ne sembla les reconnaître, ni lui ni Veia, ce qui était plutôt une bonne chose. Cependant, en arrivant sur la grand-place, le commissaire sentit un regard insistant se poser sur lui. Il observa les ombres qui s’étiraient autour de lui et finit par apercevoir, sous le couvert des halles, deux silhouettes grises encapuchonnées. Leurs yeux semblaient briller dans la pénombre. Il eut la certitude que c’était les mêmes hommes qui l’avaient déjà dévisagé la veille, à l’auberge. De plus en plus étrange. Qui étaient donc ces hommes et que cherchaient-ils ?
    
     Cette interrogation l’accompagna jusqu’à la sortie de la ville. Mais quand il vit les hauts remparts du château se dresser soudain du haut de leur roc, toutes ces préoccupations annexes s’évanouirent. La route se divisait en deux voies dont l’une ondulait le long de la pente, jusqu’à une barbacane massive qui donnait accès à la forteresse proprement dite. La pierre grise et moussue des murs était si bien accordée à la roche qui les soutenait que dans la lumière du soir tombant, le château ne semblait faire qu’un avec son support minéral. Quelques lumières brillaient derrière les antiques meurtrières et fenêtres à meneaux.
    
     Ils s’engagèrent sur le chemin de la forteresse au moment où le soleil disparaissait derrière l’énorme donjon octogonal. Une fois arrivés aux portes de la barbacane, Nicholas donna du poing contre le battant. Plus anxieux qu’il n’était désireux de le montrer, il attendit qu’on vienne lui répondre.
    
     L’attente fut courte. Un guichet s’ouvrit et une paire d’yeux s’y encadra. Le commissaire débita le mensonge prévu, tandis qu’à ses côtés, Veia gardait un silence modeste. Son histoire ne sembla soulever aucune objection. C’en était presque douteux. Mais avant qu’il ne puisse songer à s’interroger davantage sur ce manque de réaction, la lourde porte s’ouvrit dans un grondement sépulcral et ils étaient entrés. Ils traversèrent un pont de bois qui enjambait un gouffre étroit mais profond et passèrent les épaisses murailles du château.
    
     Les sabots de leurs montures résonnèrent alors sur les pavés d’une vaste cour de forme irrégulière. Deux palefreniers, le regard vide, vinrent saisir son cheval et l’âne de la sorcière par la bride, tandis qu’ils en descendaient. Le jeune homme eut à peine le temps de regarder autour de lui. Un valet apathique les conduisit aussitôt dans le corps de logis.
    
     Là, on les fit attendre dans un vestibule où tout, des murs froids et épais à l’immense lustre de fer, en passant par le gigantesque escalier double, inspirait la terreur d’un âge révolu. Alors que la porte d’entrée se refermait derrière eux avec le bruit sourd et définitif d’un caveau scellé, Nicholas fut pris d’un frisson de mauvais augure. Tous ces gens qui travaillaient au château, ils avaient forcément dû se rendre compte que leur maître s’adonnait à des pratiques interdites. Pourtant, ils étaient tous là, à vaquer à leurs occupations comme si de rien n’était. C’était étrange. Il en vit même passer dans le vestibule, sans même les regarder.
    
     « Ils sont assujettis, murmura Veia à son oreille. Le baron contrôle leurs moindres faits et gestes, leurs moindres pensées. Ils ne sauraient le dénoncer, quand bien même ils en auraient la volonté.
    
     — Je n’aime pas ça. »
    
     De son côté, la sorcière paraissait on ne peut plus détendue. Quelque chose se tramait. Il le ressentait jusque dans la moelle de ses os. Quelque chose qui n’allait pas lui plaire.
    
     « Veuillez me pardonner de vous avoir fait attendre. »
    
     Un homme, grand, altier, les cheveux noirs, vêtu d’une veste de chasse couleur de feuilles mortes, descendit par l’un des côtés du grand escalier. Reginald Ingham, trente-neuvième baron Thornton. En le voyant approcher, Nicholas ne put que s’étonner de la dureté de ses traits qui s’accommodait étrangement avec son apparente jeunesse – il ne donnait pas l’air d’avoir plus de trente ans. Peut-être que Veia avait raison. Peut-être que l’objet de la quête sanglante du baron, c’était l’immortalité. Un sourire étrange étira ses lèvres quand il s’avança vers eux. Le commissaire lui adressa une courbette rapide. Mais ce n’était pas vers lui que son regard de loup affamé était tourné.
    
     « Ma chère sœur, comme c’est aimable de ta part d’être venue accompagnée. »
    

Texte publié par Pixie, 5 juillet 2017 à 11h58
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