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Tome 1, Chapitre 23 « Quand on parle du loup » Tome 1, Chapitre 23
La cafétéria est claire et aérée, comme à peu près toutes les salles de l'Agathos, mais bien plus chaleureuse, avec ses murs d'un doux beige rosé nuancé par des éclairages indirects. Divers dispensateurs de boissons et de snacks occupent toute la paroi de gauche ; un gigantesque holocran leur fait face. J'apprécie cet espace autant pour son calme que pour sa convivialité : j'y ai déjà croisé tous les membres du Conseil. Cela m'a donné l'occasion de partager un moment avec tout le monde – sauf Tiri et Eïdo, bien sûr. Quand il s'y aventure, l'Aïrin se montre encore plus abordable – et, comme à son habitude, tout à fait charmant.
    
    Mais quand je vois son unique occupant, je m'immobilise à l'entrée de la pièce. Affalé dans l'un des profonds fauteuils qui longent la paroi du fond, plongé dans la lecture d'une holotablette, se trouve précisément un certain membre du Conseil aux cheveux de jais.
    
    Je lance un regard suspicieux vers Izel, qui porte une expression bien trop innocente pour être honnête. Je tente de faire demi-tour, mais ce médecin de malheur pose une main sur mon épaule et me pousse légèrement en avant, avec un grand sourire, bien sûr !
    
    « Je suis sûre qu'il a envie d'être tranquille... »
    
    Mes protestations n'y font rien ; Izel m'entraîne dans la cafétéria d'un pas conquérant et file droit vers l'intéressé. Le regard maussade de deux prunelles pourpres se lève vers l'intrus.
    
    « Eïdo, c'est comme ça que tu te reposes ? C'est à croire que tout ce que je te dis rentre par une oreille pour ressortir par l'autre ! »
    
    Le brun replonge vers la tablette, sans même faire grâce au médecin d'un second coup d'œil :
    
    « Izel, tu n'es pas ma mère, répond-il d'un ton glacé. Je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas faire ici la même chose que si je me trouvais dans ma cabine. Où est le problème ? »
    
    Izel croise les bras, considérant Eïdo avec agacement :
    
    « Alors pourquoi ne le fais-tu pas dans ta cabine, justement ? Ici, tu es tenté par une consommation excessive de beyril, et ton organisme n'a certainement pas besoin d'être inondé de molécules stimulantes. »
    
    Eïdo se contente de hausser les épaules. Même quand Izel subtilise le gobelet rempli d'un liquide brun-rouge, il n'a pas l'ombre d'une réaction. Pas plus que quand le médecin vide le contenu dans un petit récupérateur. L'odeur entêtante et un peu amère de la substance flotte jusqu'à moi. Même si elle n'est pas désagréable, une légère nausée me saisit.
    
    « On n'en tirera rien de plus, grommelle Izel avec résignation. Est-ce que tu veux quelque chose ? »
    
    Je regarde les murs de distributeurs, indécise. La sensation de malaise me coupe toute envie de manger.
    
    « Juste à boire, s'il te plaît. Quelque chose de frais. »
    
    Il tape rapidement sur plusieurs boutons et récupère un gobelet empli d'une substance bleutée qu'il me tend aussitôt. À peine l'ai-je saisi que l'alarme de son bracelet connecté retentit. Le médecin contemple l'appareil avec une petite grimace :
    
    « Eh mince, il faut que j'y aille ! Désolée de t'abandonner ! »
    
    Il m'adresse un petit signe avant de pivoter sur ses talons et de fuir à grandes enjambées vers son cabinet. Je demeure seule, un gobelet entre les mains, devant Eïdo, qui refuse d'admettre mon existence. Gênée, je marche en somnambule vers la table la plus proche pour m'y asseoir, en prenant bien soin de tourner le dos au conjureur.
    
    Je n'en reste pas moins consciente de sa présence derrière moi... Dépitée, je marmonne dans ma barbe :
    
    « Ce maudit Izel... Je suis sûr qu'il l'a fait exprès...
    
    — Qu'il a fait quoi ? »
    
    Je me retourne d'un blog, frémissant quand le mouvement trop brusque tire sur mes muscles endoloris.
    
    « Il... »
    
    Je sens mes joues s'empourprer. Que puis-je dire à Eïdo ? Que ce médecin de malheur s'est débrouillé pour que je me retrouve seule avec lui ? Juste parce que je me suis plainte de ne pas le connaître mieux ?
    
    « Je... »
    
    Gênée, je plonge dans mon verre, surprise de rencontrer une saveur à la fois fraîche et épicée, très légèrement piquante.
    
    « Mais c'est rudement bon, ce machin !
    
    — Tu n'as jamais bu d'ekharig ?
    
    — Non... Je ne me souviens pas en avoir vu à Strata. »
    
    Je fronce les sourcils, contemplant le fonds du gobelet, avant de me retourner vers Eïdo :
    
    « De l'ekharig, c'est bien ça ?
    
    Il acquiesce en silence ; à croire que c'était plus simple pour lui de parler à mon dos ! Je le regarde en songeant à ma première vision de lui, à cheval sur cette phalène de fumée noire... puis à son combat d'entraînement contre l'Aïrin, à sa façon rapide et gracieuse de bouger. Il semble fatigué ; des ombres creusent ses traits. Il a attaché ses cheveux derrière sa nuque, en laissant libres les deux mèches colorées de part et d'autre de son visage. Dans la douce lumière, sa physionomie me paraît moins sévère. Je me surprends même à apprécier ce que je vois.
    
    Désespérément, je cherche quelque chose à lui dire. Je n'ai jamais été timide, mais il a le don de me glacer sur place !
    
    « Eïdo... Je voulais juste te dire... »
    
    Je me sens complètement idiote, mais à présent que j'ai commencé, autant poursuivre !
    
    « J'ai trouvé très impressionnante la façon dont Atina et toi avez refermé la déchirure. Je.. Je n'avais même pas idée que ce genre de danger existait ! Ni qu'il pouvait y avoir des talents aussi étonnants que les vôtres. »
    
    Je me mordille la lèvre, espérant ne pas avoir dit de bêtise. Je m'attends à ce qu'il me réponde rudement, qu'il se moque de moi, peut-être... Mais il se contente de me dévisager, les paupières à demi baissées sur ses étranges prunelles pourpres :
    
    « Ça n'a rien de surprenant. Après tout, tu viens de Strata. On vous coupe des réalités, dans vos villes blanches si parfaites ! »
    
    Machinalement, je repose le gobelet ; quelques gouttes éclaboussent la table. Je me détourne de lui, blessée par son ton sarcastique.
    
    « Je suppose que tu n'avais jamais entendu parler de l'Agathos ? » poursuit-il.
    
    Je secoue négativement la tête :
    
    « Non, c'est vrai. Mais je suppose que si c'était le cas, les gens se poseraient trop de questions, non ?
    
    — Oui, c'est le fond du problème...
    
    — Mais pourquoi le gouvernement continue-t-il à se servir de l'Agathos pour remplir ces missions, au lieu de chercher d'autres moyens d'agir ?
    
    — Il est parfois pratique de profiter d'une situation existante. Cela permet de ne rien remettre en cause. Il ne faudrait pas que les Etheriens commencent à s'interroger et finissent par voir clair dans les mensonges du gouvernement. »
    
    L'amertume dans sa voix est presque tangible ; son ton sonne forcé, comme s'il crispait les mâchoires pour se restreindre d'en dire plus.
    
    « Les... mensonges ? »
    
    Je me tourne de nouveau vers lui, pour tenter de dissiper la crainte qui me serre le ventre. L'expression sévère d'Eïdo s'adoucit un peu :
    
    « Tout ceci est très nouveau pour toi. Je le conçois... Mais tu dois être préparée à tomber de haut, Prismè. Même si ce n'est pas très agréable. »
    
    Je fronce les sourcils : ce type ne sait décidément pas se montrer rassurant ! Même si l'entendre prononcer mon prénom sonne comme une minuscule victoire.
    
    « Puisque je ne suis qu'une petite alate trop naïve, pourquoi avoir proposé mon recrutement sur l'Agathos ? »
    
    Il me regarde un moment, le visage impassible, avant de déclarer :
    
    « Tu le sais déjà. Je connais peu de gens qui auraient eu le cran de tirer sur un démon avec un foudre ! »
    
    Une ombre de sourire anime ses lèvres. Je ne sais comment je dois prendre cette remarque ; quand j'ouvre la bouche pour répondre, rien ne me vient à l'esprit. Il se lève un peu péniblement, comme si ses jambes rechignaient à le porter :
    
    « Je vais essayer de suivre les recommandations d'Izel, pour une fois. De toute façon, la machine à beyril est mal réglée et le breuvage est imbuvable. »
    
    Je le suis des yeux tandis qu'il se dirige à pas lents vers le couloir. Même dans cet état d'épuisement manifeste, sa haute silhouette recèle une élégance que je ne peux m'empêcher d'admirer. Ses paroles résonnent encore dans mon esprit...
    
    Je connais peu de gens qui auraient eu le cran de tirer sur un démon avec un foudre !
    
    J'esquissa un petit sourire, avant de terminer le fond d'ekharig dans mon gobelet.
    
    
    
    

    
    Vouiiiiii, enfin un mini rapprochement entre les deux ! C'est chou, non ? Izel, vilain comploteur !
    
    Au départ, l'ekharig devait s'appeler l'agharik, mais après quelques blagues sur l'agaric, une sorte de champignon, quand j'ai fait lire l'extrait, j'ai vite changé ce mot !
    

    

Texte publié par Beatrix, 18 mai 2018 à 22h20
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