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Le monde de Dulatum-la dernière des Fées
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Tome 2, Chapitre 5 « Le plan » Tome 2, Chapitre 5
Griselle hésita un instant. Elle avait entendu Eren pleurer une partie de la nuit ; son amie désirait peut-être rester seule ? Elle frappa une nouvelle fois et, sans attendre de réponse, entra. Sa Demoiselle dormait du sommeil du juste enfouie sous son duvet. Collés contre ses jambes, les deux dragonneaux s’étaient roulés en boule. Contrairement à Eren, ils ouvrirent les yeux et la fixèrent. Ils ne bougèrent pas. Pourtant, Griselle les sentait sur le qui-vive, prêt à bondir au moindre de ses mouvements. Elle se demanda si la morsure d’un dragon aussi petit qu’un chiot était douloureuse. Elle secoua la tête. Elle était idiote, comme si un poulain licorne n’embrochait pas de lapin !
    
    Elle toussota. Son amie émit un grognement et Griselle comprit qu’il allait falloir être un peu plus imaginative pour faire lever ces trois-là. Elle ressortit en silence, puis prit la direction de la première cale. Elle salua le cuistot et lui passa commande. Le marin, bien qu’aguerri, en laissa tomber sa louche dans le porridge du matin : Son Altesse se déplaçait en personne ! Il se fendit d’une courbette plus que maladroite et se dépêcha de lancer ses préparations : deux chocolats au lait, agrémentés d’un nuage de café, du pain de crabe ainsi qu’une corbeille de nèfles. La Princesse remercia le cuisinier et se pencha en signe de déférence. En se relevant, elle s’empressa d’ajouter :
    
    « Maître Xalon, il serait de bon ton que ma venue reste entre nous, un secret d’amis. Je ne tiens pas à ce que la Reine Xalanda ou encore le Prince Xavier l’apprennent. Comprenez, nous n’avons pas les mêmes protocoles. Les leurs me semblent bien plus rigides que les nôtres à Grubens.
    — Votre Majesté, Altesse… Ma Princesse, jamais ô grand jamais, je ne parlerai de notre rencontre. Je crois que je peux convaincre les marins de cet équipage d’oublier votre visage.
    — Maître Xalon, vous pourriez faire cela ? s’étonna Griselle qui commençait à fomenter un plan.
    — En réalité, il s’agit du protocole. Je dois ajouter un peu de poudre de corne de licorne ainsi…
    — Que du millepertuis….
    — Oh ! Ma Princesse n’est pas que belle, douce et gentille, elle s’y connaît en plantes, s’extasia l’homme en levant les mains au ciel.
    — Maître Xalon, un peu de concentration, lui rappela Griselle.
    — Hum… Où en étais-je ? Ah, oui ! Le millepertuis ! Je dois en mettre dans le petit-déjeuner exception faite de celui des deux capitaines, de votre Demoiselle et de vous-même, bien sûr !
    — Maître Xalon, n’en saupoudrez pas votre assiette. Il est rare d’avoir un ami en terre étrangère et je serai honorée de pouvoir parler herbes avec vous.
    Le marin devint écarlate. Il fixait ses doigts qui frottaient activement sa bedaine et dodelinait.
    — La Reine Xalanda a été très claire… réfléchissait-il à haute voix. Elle me fait peur surtout lorsqu’elle hurle ses ordres… Hum, mais Ma Princesse est si douce, si belle, si gentille.
    Il releva la tête et d’un air décidé déclara, la main droite sur la poitrine :
    — Ma Princesse, nous ne nous sommes jamais parlé. Votre venue ici est une vue de mon esprit fatigué. Je ne vais pas déjeuner, je suis bien trop barbouillé pour cela. Ma Princesse, je vous donne mon cœur, mon silence et mon amitié. Je fais le serment scellé de toujours vous être fidèle ! »
    
    Griselle sourit. Elle savait, pour l’avoir étudié dans les livres, qu’il s’agissait du texte d’allégeance des militaires aux Rois de Xipés. Ce marin bourru venait de la déclarer Reine avant même qu’elle n’ait rencontré le Prince Xavier. Elle-même n’avait pas encore idée si elle restait. Elle s’avança et déposa une bise sur la joue du cuistot, puis elle lui murmura :
    
    « Merci, Maître Xalon. »
    Le marin se retourna. Le café était prêt et le chocolat fondu dans le lait. Il réchauffa légèrement le pain de crabe, choisit les nèfles avec soin puis organisa un plateau. Il le présenta à la Princesse, un sourire aux lèvres. Sans un mot de plus, ils inclinèrent leur tête.
    Elle repartit dans les coursives ; il se mit à siffloter.
    
    La mer était calme et Griselle n’eut aucun souci pour rejoindre le premier pont où se trouvait son logement ainsi que celui de sa Demoiselle. Elle ne s’embarrassa pas et donna un léger coup de hanche à la clenche. La porte de la cabine d’Eren s’ouvrit sans mal et la Princesse entra. Elle se dirigea directement vers le bureau et y déposa le petit-déjeuner. Elle prit la corbeille de nèfles et se tourna vers les dragonneaux :
    
    « Ah nous trois les terreurs ! Si vous êtes mignons et que vous me laissez réveiller votre gardienne, vous aurez des nèf… »
    
    Griselle n’eut pas le temps de finir sa phrase que les deux petits sauriens lui avaient sauté dessus. Elle en vacilla. Il n’y avait aucun doute, ils étaient non seulement rapides, mais aussi très forts. Ils renversèrent les fruits et se mirent à les manger en grognant. La Princesse s’approcha d’Eren. Elle se racla la gorge et pour la première fois de sa vie hurla sur quelqu’un :
    
    « Debout ! »
    
    Eren sursauta. Le regard hagard, elle brandissait son poignard à bras tendus. Griselle recula. Elle ne tenait pas à prendre un coup. La Demoiselle, maintenant bien réveillée, fixait l’Altesse.
    
    « Griselle ! Serais-tu inconsciente ? J’aurais bien pu te tuer !
    — D’un ronflement ? ironisa la Princesse. Je t’ai amené le petit-déjeuner. Dépêche-toi d’avaler quelque chose, nous devons nous préparer.
    — Le petit… Oh, Votre Majesté. Veuillez accepter toutes mes excuses. Je suis en dessous de tout, dit Eren en rangeant sa lame tout en se calant contre ses oreillers.
    — Bien sûr que non ! À quoi serviraient les amies sinon à être présentes et indulgentes ?
    — Griselle, je suis sincèrement désolée de t’avoir négligé. Tu dois être anxieuse et moi, j’oublie de t’apporter ton repas. Comment te sens-tu ?
    — Très bien ! fanfaronna Griselle.
    — Très bien ? Qu’est-ce que tu as bu ? Tu as abusé de la tisane de chanvre ?
    — Pas du tout ! J’ai eu une idée.
    — De quel genre ? demanda Eren maintenant soupçonneuse.
    — Le même genre que celle qui m’a conduite à être punie… et donc à te rencontrer. J’ai envie d’aventure. Je n’ai pas enfin quitté les tours du château pour me faire aussitôt enfermer dans un autre ! »
    
    Eren se massa les tempes, signe que sa nuit avait été courte. Elle sortit du lit et alla chercher le plateau. Elle le posa au milieu, puis s’assit en tailleur sur la couette. Griselle l’imita et se plaça contre le fond de la couchette. Les deux sauriens les rejoignirent. Très intéressés par le pain au crabe, ils filoutaient pour dérober les miettes.
    
    « Explique-moi donc cette merveille… reprit Eren dans un soupir.
    — J’ai appris ce matin que seulement cinq personnes à bords me connaîtront  : Maître Xalon, le cuisinier parce que je l’ai soudoyé avec mon amitié, les capitaines Xéphos et Eliott leur fonction l’exige et enfin nous parce que nous savons qui nous sommes !
    — Pourquoi voudrais-tu que les marins effacent ton visage de leur mémoire, cela n’a aucun sens !
    — Je suis bien d’accord, mais la Reine Xalanda l’a imposé. Elle m’a l’air un peu spéciale…
    — Admettons. En quoi cela va-t-il t’aider ?
    — En tant que Princesse, je peux te donner des ordres et, étant donné que tu as pris du galon, tu peux exiger certaines choses de tes “hommes”.
    — Ça pue de plus en plus ton plan. Continue ! râla Eren avant de mordre dans son pain au crabe.
    Griselle inspira profondément et se leva. Elle se mit à faire les cent pas et enchaîna.
    — Il nous faut deux uniformes de la garde, deux robes traditionnelles de Xipés, deux chéchias supplémentaires assorties et maintenant que tu veilles sur les enfants du Grand Dragon… un panier.
    — Et ? demanda la Demoiselle en bondissant sur ses pieds.
    — Nous sortons du galion, déguisées en soldats, ensuite nous nous changeons et nous visitons la ville avant de nous présenter aux portes du château la nuit venue ! expliqua la Princesse en ponctuant sa démonstration d’un geste du menton.
    — Je m’étonne que tu n’aies pas été punie plus souvent avec des idées aussi bancales… Princesse.
    — Oh ! Parce que tu es le génie qui va me permettre d’arriver dans la cour du palais des mille fontaines à dos de cheval ailé comme tous les souverains ou princes de Grubens ! Non ! Sais-tu pourquoi ? Je… suis… une fille ! Et les filles c’est bon à être mariée et à se morfondre !
    Griselle criait plus qu’elle ne parlait et ses yeux étaient emplis de rage. Elle cacha son visage dans ses mains et, à peine quelques secondes plus tard, avait repris sa contenance habituelle.
    — Je ne peux pas faire de miracle tu seras toujours une fille, mais il me semble parfaitement réalisable de te faire arriver sur le dos de Dalma. À condition bien sûr que je n’entende plus jamais ce discours idiot.
    — Tu… Pardon ? s’étonna la Princesse en se laissant tomber sur le lit.
    — La seule différence entre mon plan et le tien c’est… la discrétion. Ma façon risque d’être un peu voyante…
    — Tu veux dire que Xipés découvrirait une Princesse, Griselle hésita puis choisit son mot avec soin, percutante !
    — Comme un coup de baquet sur la tête d’un Prince, confirma Eren dans un éclat de rire.
    — Tu as ma parole, plus jamais d’idiotie sur le rôle des femmes. Dis-moi ce qu’il faut que nous fassions, je suis tout ouïe. »
    
    Les deux sauriens émirent un grognement auquel Eren répondit. D’un mouvement de l’index, la Demoiselle signifia à l’Altesse de patienter. Griselle regardait la scène avec intérêt. Il y avait une vraie complicité entre son amie et les deux petites bêtes. Les dragons finirent par venir se blottir contre les flancs de la fille du Maître-forgeron. Cette dernière les souleva l’un après l’autre et les embrassa avant d’ouvrir le hublot et de les aider à sortir. Elle referma la fenêtre et se tourna vers la Princesse.
    
    « Votre majesté a le soutien inconditionnel des sauriens. Les deux petites canailles vont mettre avec leurs congénères des sables le bazar sur le quai. Ainsi, nous pourrons partir déguiser en jeunes filles de la noblesse. Yaurt et Yogu nous guideront au travers de la foule, nous rejoindrons la ville en toute sécurité. Une fois en dehors du bourg de Xipos — la capitale de Xipés — j’appellerai les chevaux ailés. Il n’y aura plus qu’à rallier le palais des mille fontaines par les airs ce qui nous épargnera la traversée en grand tralala de Grand-lac.
    — Eren… Tu es merveilleuse. Ne pourrais-tu pas nous faire escorter de deux, trois dragons pour l’occasion ?
    — Griselle, s’esclaffa la Demoiselle. Je peux bien essayer. »
    
    La Princesse bondit et prit son amie dans ses bras en la couvrant de baisers sur les joues. Elles finirent en vitesse leur petit-déjeuner et partirent ensuite en courant pour la cabine princière.
    
    
§§§

    
    Les étoffes et les robes jonchaient le sol, les fauteuils et le lit. Eren déballait l’une après l’autre les tenues. Griselle essayait de maintenir un semblant d’ordre, mais n’arrivait pas à suivre le rythme du joyeux bazar de sa Demoiselle. Les habits de la Princesse avaient été vite choisis. L’inconnue demeurait pour son amie. La fille du Maître-forgeron fouillait non seulement dans ses affaires, mais également dans celles de Griselle à la recherche du vêtement adéquat : discrète, pratique et assez ample pour camoufler son épée.
    Griselle riait de bon cœur, car elle savait qu’en réalité le vrai problème était la chéchia. Son amie n’arrivait pas à se faire à l’idée qu’elle devait dissimuler son visage, elle avait surtout l’impression d’étouffer. L’Altesse supposait qu’Eren fut un peu claustrophobe.
    
    La Princesse s’assit sur son lit. Elle choisit un saroual, un jupon ample, un manteau et un voile, dans des tons azur très doux. Du regard, elle chercha dans le capharnaüm une blouse qui pourrait compléter le tout. Une fois la pièce rare trouvée, elle interpella sa Demoiselle :
    
    « Eren, tout ceci a assez duré. Habille-toi sans geindre. Je te fait grâce du rangement pour aujourd’hui, mais ne t’y habitue pas !
    — Gris…
    — Eren ! Maintenant ! Ne me force pas à me répéter. Il y a un temps pour tout et celui du jeu est passé.
    — Hum… Je m’étouffe sous ce truc, mais puisque Votre Majesté a décidé de ma tenue, je m’incline.
    — Enfin ! » s’exclama la Princesse en riant.
    
    Eren disparut derrière le paravent et Griselle réorganisa ses malles en temps trois mouvements. Bien que connu, un son la sortit de son activité. Elle ouvrit sa fenêtre et découvrit avec bonheur des damiers. Les oiseaux noirs et blancs escortaient le galion signe que la terre n’était plus très loin. Elle prit appuie et vit au loin Grande-Île se profilait.
    Sa respiration se saccada et ses yeux s’emplirent de larmes. Une main sur son épaule la fit sursauter. Elle ne put retenir une exclamation. Eren faisait le clown en entortillant sa chéchia comme si elle était une momie. Griselle s’esclaffa.
    
    « Eren, tu es impayable. Laisse-moi te montrer.
    — Non, non, non. Tu positionnes ton voile et je m’occupe du mien.
    — Tu as raison, il faudra bien que tu apprennes à te coiffer seule. »
    
    Elles se placèrent toutes les deux devant le miroir. Après plusieurs essais infructueux et ne nombreux rires, les deux jeunes filles furent fin prêtes. Le bateau glissait maintenant avec lenteur et les premiers cris de la foule se firent entendre. L’angoisse enserra une nouvelle fois la gorge de la Princesse. Elle déglutit avec difficulté et saisit la main de son amie. Dans un geste spontané, Eren la prit dans ses bras. Elle la relâcha, puis lui tendit un petit poignard d’argent incrusté de turquoises.
    
    « Mets-le dans ta manche et n’hésite pas à t’en servir si le besoin s’en fait sentir.
    — Je ne saurais pas le manier, mais merci. Prête ?
    — Prête. Mon épée se range parfaitement dans la surjupe et le pantalon me donne l’aisance nécessaire au combat. Maintenant, allons voir ce Maître Xalon qui est ton nouvel ami. »
    
    Elles se faufilèrent jusqu’à la cantine. Là, le cuisinier leur ouvrit la porte du garde-manger. Elles s’y cachèrent en attendant l’amarrage du galion. Ensuite, elles se glissèrent à l’extérieur par la trappe d’approvisionnement. Griselle n’avait qu’une peur : que les sauriens ne tiennent pas parole. Elle ne douta pas longtemps.
    
    Les deux petites bêtes cherchaient leur gardienne sur le quai. Dès qu’elles les eurent rejointes, elles se mirent à siffler. Venant de tous les côtés, des dragons jaunes, oranges et rouges envahirent les lieux. Griselle n’en avait jamais vu de pareil. Dénués d’ailes, ils rampaient à l’égale des lézards. Une différence importante les en distinguait cependant, ils crachaient du sable brûlant.
    Une pagaille sans nom saisit le port. Eren attrapa la main de Griselle et se mit à courir à la suite de Yaurt et Yogu. Évitant de justesse les badauds affolés, elles se dirigèrent au travers de la foule jusqu’au sommet d’une petite colline. Le quartier résidentiel alignait les maisons blanches. De plain-pied, elles avaient des fers forgés noirs à leurs fenêtres également décorées de fleurs multicolores. Griselle se tourna et regarda au loin. Grand-lac et le Palais des Mille-Fontaines l’attendaient. Elle inspira et se saoula du parfum.
    
    Ce fut ainsi ivre de bonheur et en sueur, que la Princesse Griselle de Grubens goutât pour la première fois à la liberté d’être soi.

Texte publié par Isabelle , 21 avril 2018 à 21h23
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