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Le monde de Dulatum-la dernière des Fées
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Tome 2, Chapitre 3 « Haute mer » Tome 2, Chapitre 3
Le galion princier sentait bon l’huile de térébenthine et le sel. Doucement, de façon presque irréelle, il glissait. Au loin, les habitants de Plaine-plate se transformèrent en petits points colorés. Puis la côte se dessina dans son ensemble avant de disparaître à son tour. Le capitaine Xéphos observait la Demoiselle Eren. Elle n’avait pas bougé, pas d’un iota. Peu de temps après leur départ, il était venu lui mettre un manteau sur le dos. S’attendant à un quelconque mouvement de surprise, il était resté vigilant, mais rien ne s’était produit. Plusieurs heures plus tard, le pardessus était toujours à la même place, sur le haut des épaules de la jeune fille.
    Cette dernière avait un je-ne-sais-quoi de fascinant. Son beau sourire éclairait son visage lui donnant un aspect énigmatique. D’ailleurs, elle avait cet air heureux depuis qu’ils étaient en mer. À sa grande surprise, cette cavalière hors pair était à l’aise tant dans les courants venteux que sur l’océan. À terre, elle avait tout d’une véritable Altesse tant sa distinction et sa grâce naturelle émanaient d’elle avec force. Le cœur du militaire n’était pas à prendre, il appartenait à son royaume. Pourtant, à la fixer ainsi, il commençait à se dire qu’il y avait peut-être assez de place en son âme pour aimer son pays et cette Eren.
    
    Il laissa sa contemplation et se concentra sur la Princesse Griselle. Elle non plus n’avait pas le mal de mer. Ces filles de Grubens étaient vraiment de singulières personnes. L’Altesse Royale avait pris ses quartiers sur le pont supérieur, non loin de sa Demoiselle. Elle lisait tranquillement, étendue sur une chaise longue et emmaillotée dans une couverture presque transparente. Le jeune homme avait cru comprendre que le royaume du nord possédait des bovins dont la laine avait des propriétés incroyables. Fine et légère, elle protégeait les habitants des frimas du climat de Grubens. Xéphos sourit. Il avait déjà eu extrêmement froid et nous n’étions qu’en automne. Qu’adviendrait-il de lui s’il devait raccompagner la Princesse chez elle cet hiver ? Le capitaine de Xipés espéra que cette alliance soit scellée, il éviterait ainsi de mourir gelé.
    Il laissa les deux jeunes femmes profiter de l’air du large, puisque tel était leur bon vouloir et rentra dans la cabine de commandement. Le capitaine de la garde princière de Grubens, un certain Eliott, vomissait tripes et boyaux, penché au-dessus d’un grand baquet de bois. Marin aguerri, comme tous les habitants de Xipés, le militaire ouvrit son placard à la recherche du remède miracle : du rhum aux poils de loutres. Il en versa une rasade dans un verre avant de retourner vers son alter ego du pays du nord. Il tapa sur l’épaule du malade et lui tendit la décoction.
    
    « Buvez ! Vous vous sentirez vite mieux.
    — De quoi s’agit-il ?
    — Buvez avant de vomir à nouveau ! Croyez-moi sur parole, ce truc guérirait un dragon des sables du mal de mer. »
    Le jeune homme le regarda, dubitatif, mais son teint verdâtre laissa à penser à Xéphos qu’il s’exécuterait rapidement. Ce qu’il fit.
    « Eliott, c’est bien cela ?
    — En effet, vous êtes Xéphos à ce que j’ai cru comprendre.
    — Tout à fait, nous devrions nous tutoyer. Après tout si cette alliance se fait nous serons amenés à collaborer.
    — Vraiment ? Hum… tu as raison, cette boisson fait des miracles. Un rhum arrangé ?
    — Exact, aux poils de loutres.
    — Tu as bien fait de ne rien me dire, éclata d’un rire franc le capitaine de Grubens. Donc nous devrions travailler ensemble. Et pourquoi donc ?
    — À Xipés, il y a la garde royale et la garde princière. Cependant, dès que le Prince Xavier sera marié, ou même fiancé, la Reine Xalanda ne tardera pas à abdiquer. C’est ce que font tous nos monarques. Elle se retirera ainsi que ses soldats sur Ile-lointaine. Le nouveau roi ainsi que son épouse en devenir auront alors chacun une escorte. Ensuite, la garde de la Reine sera également responsable de la sécurité des héritiers.
    — Et à quel moment cela me concerne-t-il, répondit Eliott en prenant le siège que Xéphos lui indiquait.
    — Bien… si la Princesse Griselle de Grubens accède au trône avec Xavier, commença d’expliquer le capitaine en servant deux verres de rhum. Dans ce cas, de princière votre garde deviendra royale.
    — Tu veux dire que je serai coincé sur Xipés aux côtés de Son Altesse… sans offenses pour ton pays, mais la chaleur !
    — Tu pourrais être surpris par la douceur de notre climat.
    — En quoi cela nous amènerait-il à travailler ensemble ?
    — En tant que Capitaine de la garde royale, je serai ton chef, sourit Xéphos.
    — Entre toi ou mon frère, je pense que je suis tenté par un séjour au bord de la mer.
    — Vraiment ?
    — Ethan m’aurait laissé me vider tripes et boyaux. Il ne m’aurait sûrement pas offert un coup à boire…
    — Hum… Drôle de fratrie ? Je suis enfant unique, peut-être cela ne me permet pas d’appréhender à sa juste valeur la plaisanterie de ton frère.
    — Ethan n’a pas beaucoup d’humour… Édouard davantage. Emeric est très sérieux. En fait, nous sommes tous différents. Nous avons chacun notre personnalité, sourit le deuxième fils d’Ethias.
    — En parlant de tempérament. Connaitrais-tu la belle brune ? La Demoiselle Eren.
    — Tu la trouves donc jolie ?
    — Elle m’intrigue surtout. Elle a un côté énigmatique…
    — Ne t’y fie pas. Elle a mauvais caractère et râle pour un rien.
    — Hum…
    — Quoi ? Ne me dis pas que tu apprécies ce genre.
    — En fait… si. J’ai horreur des potiches sans saveurs. Que veux-tu, j’aime jouer avec le feu.
    — Hé bien tu iras mettre le feu ailleurs que sur ma sœur ! s’emporta Eliott.
    — Ta sœur ? Mais vous êtes combien ?
    — Cinq garçons et une fille. Six au total. Ethan, Édouard, Emeric, Ernest, Eren et moi… Je suis le second.
    — Vous êtes tous dans l’armée enfin sauf…
    — Ne t’y fie surtout pas. Eren sait se battre mieux que certains d’entre nous. Ethan est le nouveau capitaine de la garde royale et Édouard est son second, Emeric est scribe et Ernest est palefrenier.
    — Eren et toi êtes au service de la Princesse. Je suis impressionné…
    — Vraiment ? Et encore, t’as pas goûté à la cuisine de ma mère ni même fait tourner une des épées de mon père entre tes mains », s’esclaffa Eliott de toute évidence fier de lui.
    
    Xéphos s’amusa à observer le jeune homme. Il avait un je-ne-sais-quoi de différent. Le militaire était sûr que son compagnon allait beaucoup se plaire sur Xipés, un pressentiment. Ses cheveux noir de jais allaient faire des ravages auprès des jeunes filles. Constatant le charme du frère d’Eren, Xéphos sourit. Il était temps d’expliquer à ce dernier les coutumes de son pays, cela lui éviterait bien des déconvenues avec la noblesse. Il fit le tour de sa cabine du regard et trouva enfin ce qu’il cherchait. Il se leva et ouvrit sa malle. Il en sortit deux compartiments de vêtements bien pliés avant d’extraire l’objet de son attention : une chéchia bleu très sombre. Assortie aux yeux d’Eliott, elle était en soie marine et possédait des reflets moirés. Le capitaine de Xipés rangea ses affaires puis retourna s’asseoir.
    
    « En tant que futur chef de la garde royale, laisse-moi te faire un cadeau, dit-il en tendant le morceau d’étoffe à Elliott.
    — Merci. C’est une chéchia ? C’est bien ça ?
    — Exactement. Cela t’évitera des ennuis avec les demoiselles.
    — Les filles ?
    — Tu comprendras bien assez vite, rit Xéphos. Sache qu’à Xipés nous sommes considérés comme des êtres beaux : “Trop beau pour être honnêtes” dit-on même sur Ile-vérité. Il y a de cela quatre générations, le Roi Xobert a décidé que tous les habitants devaient se couvrir. Ainsi nous n’étions plus appréciés pour notre physique, mais pour nos compétences.
    — Vous ne montrez jamais vos visages ?
    — Bien sûr que si ! En privé ou alors entre amis. »
    
    À ces mots, Xéphos ôta l’épingle qui tenait son turban et dévoila son franc sourire à Elliott. Les boucles blondes du capitaine se répartirent de part et d’autre de son front. Il passa une main dans ses cheveux et sut qu’il était recoiffé.
    
    « Tu me feras le plaisir de porter ton foulard de façon systématique lorsque tu te trouves à mes côtés ou, j’aurais en effet l’air d’un souffreteux. Ton teint hâlé, tes dents bien droites… ce n’est pas humain, plaisanta Eliott.
    — Hum… Donc, j’ai toutes les chances du monde de séduire ta sœur si je comprends bien.
    — Eren n’a rien de superficiel et je crois, malheureusement pour toi, qu’il faudra un peu plus qu’un sourire enjôleur pour lui plaire. De plus, et à mon grand regret, tu n’es pas le seul sur la longue liste des prétendants de ma cadette.
    — Je ne l’imaginais pas en femme fatale. »
    À ces mots, Eliott faillit s’étouffer. Il reprit péniblement la conversation tellement il riait.
    « Non, Eren n’a même pas idée du nombre de garçons à qui elle fait de l’effet. C’est juste que mes frères et moi en avons dissuadé plus d’un. Ma mère et la Reine Elianor ont rejeté les autres.
    — Voilà une jeune fille bien surveillée, nota Xéphos maintenant dubitatif.
    — En réalité, ma sœur a ce que l’on appelle du caractère. Il ne fait pas bon la contrarier. Nous protégeons surtout les galants de ses poings et de son épée.
    — Cette histoire avec le capitaine de la garde est donc vraie ?
    — Tout à fait. Notre ancien capitaine, le Prince Gregory, a pris un coup de baquet dans la tête pour avoir crié sur un cheval. Tu m’es sympathique, aussi te donnerais-je un avantage, mais si jamais tu blesses ma sœur tu auras affaire à toute la fratrie.
    — Tu as ma parole, je resterai distant tant que ta sœur ne viendra pas me parler.
    — Eren préférerait mourir plutôt que de voir un animal souffrir. Elle a une fascination particulière pour ceux capables de magie.
    — J’en suis ravi. Elle sera heureuse à Xipés.
    — Pourquoi cela ?
    — C’est le lieu de Dulatum où l’ésotérisme est le plus fort, ne le savais-tu pas ?
    — Non, je l’ignorais… »
    
    Le bateau fit une brusque embardée sur bâbord qui déstabilisa les deux militaires. Elliott se retrouva à quatre pattes tandis qu’habitué, Xéphos se cramponna à son bureau — ce dernier étant chevillé au sol. Le capitaine de la garde de Xipés récupéra sa chéchia, la replaça sur son visage pendant que le frère d’Eren maugréait tout en essayant de se remettre debout.
    
    « Que se passe-t-il ? Une tempête ? Ou, un ouragan, vu la violence des vagues ? s’interrogea Elliott.
    — Ah ! Vous autres, habitants des montagnes, pouvez supporter de vivre par moins trente entourés de glace, mais la confluence océane vous donne de suite le tournis.
    — N’exagère pas ! Il ne fait jamais plus de moins vingt ! sourit le militaire de Grubens ayant retrouvé son équilibre. Éclaire le pauvre “terrien” que je suis : qu’est-ce donc que la confluence océane ?
    — La mer intérieure qui sépare Grubens de Xipés se divise en deux. L’océan septentrional à la salinité élevée est exempt de créatures magiques. L’océan austral qui baigne Xipés en est rempli et a un taux de sel très faible. Le Maître des Mers garde le tout et siège à la confluence océane, là où les deux océans se mélangent.
    — C’est l’équivalent d’Adler notre Maître des Airs, je suppose… Quel animal a-t-il choisi pour créer un tel courant marin ?
    — Une pieuvre. Je ne savais pas que vous aviez un Maître des Airs, s’agit-il d’un cheval géant ?
    — Non, absolument pas ! pouffa Elliott. C’est un aigle majestueux que peu d’entre nous ont eu le privilège de voir.
    — Pareils pour nous, Octi, c’est son petit nom, ne sort qu’en de rares occasions.
    — Bien, faut-il faire quelque chose ou simplement patienter ?
    — Elliott va au lit avec une bassine et la bouteille de rhum, car ce n’était qu’une vaguelette. La suite sera bien pire ! Je vais m’assurer que tout le monde est à son poste et veiller à la sécurité de la Princesse ainsi qu’à celle de sa Demoiselle. »
    
    Le frère d’Eren donna une grande tape dans le dos de Xéphos qui le fit chanceler. À ne pas douter, le gaillard avait beaucoup plus de force qu’il n’y paraissait. Le capitaine de Xipés remonta son voile afin de dissimuler le bas de son visage et s’engagea dans le couloir. Il avait passé cette perturbation à l’aller, ils la traverseraient également au retour. Une fois arrivé sur le pont supérieur, il fut rassuré ; la Princesse et sa suite avaient été mises à l’abri par ses hommes. Il vérifia les amarres de chacun de ses coéquipiers volants avant d’enfiler son harnais. Il lia sa propre attache à anneau qui ceinturait le mât central et siffla. C’était le signal. Les cales s’ouvrirent et les loutres surexcitées sortirent.
    Elles avançaient tellement vite qu’il était impossible de les voir, même pour un œil aguerri comme celui de Xéphos. Les Enhydra Lutris ne se matérialisaient que par les traînées incandescentes laissées par leurs pattes. Les animaux répartis surtout à la proue lui donnaient l’impulsion nécessaire. Ils tiraient l’embarcation vers l’avant et le soulevaient légèrement.
    Le capitaine ordonna de hisser la grand-voile et le galion décolla. Le navire bondissait d’une vague à l’autre. Les marins s’envolaient eux aussi. Agiles et dextres, ils profitaient de ces passages hors des flots pour démêler les laisses des loutres et pour manœuvrer les perroquets, inaccessibles depuis les ponts.
    
    Il était fier de ses hommes, qui tels des danseurs, exécutaient leurs tâches avec application. La couleur de l’eau changea soudainement, prenant des reflets plus sombres encore. Cette modification n’était pas perceptible pour tous, car la nuit était tombée depuis longtemps. Bien que la lune éclairât l’océan, il fallait être un marin aguerri pour deviner le mouvement sous-jacent. Il était trop tard, Xéphos le savait. La confrontation allait avoir lieu ; le capitaine espérait seulement que le dragon des mers serait de bonne humeur.
    Cette traversée s’avérait bien plus chahutée qu’il ne l’aurait pensé. Une vive lueur dorée jaillit des vagues et se projeta dans les airs. Les cieux s’enflammèrent de mille reflets rouges, éblouissant gradés et moussaillons. Le galion se posa sans précaution et faillit chavirer.
    
    Ils venaient d’entrer dans l’océan austral. Ce dernier était calme et sa surface réfractait presque parfaitement les astres. Une longue silhouette aux écailles jaune et aux moustaches pourpres interminables tournait autour du vaisseau. L’animal, un dragon des mers ancestral, ondulait lentement et se laissait admirer. Il souffla deux, trois fois de grandes quantités d’eau.
    
    Un claquement retentit. Le saurien venait de déployer ses ailes à leur envergure maximale. Leur membrane était si fine que la lumière des astres les traversait sans mal. Xéphos essayait de les visualiser, mais il n’y arriva pas. Soudain, un grognement assourdissant résonna dans le silence de la nuit. En réponse, deux piaillements bien distincts se firent entendre. Le capitaine de la garde pivota. Échevelée, la Demoiselle Eren courait sur le pont. Dans ses bras, deux petits dragons ne cessaient de lui faire des léchouilles. Il mit un genou à terre et s’inclina.
    
    Ce fut donc sous la clarté du ciel étoilé que Xéphos, respectueux et fasciné, salua pour la première fois la Cavalière des Mers.
    

Texte publié par Isabelle , 16 février 2018 à 09h44
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