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tome 1, Chapitre 4 « Les Diamants de la Vengeance » tome 1, Chapitre 4

Pendant ce temps, sur les rives d’un bras mort, quelqu’un attend.

– Ah ! mon ami, comme le cadavre charrié par les hôtes du fleuve arrive. Je crois que nous avons du travail avant que tu ne puisses de nouveau fouler la terre nourricière.

Celui qui vient de parler traîne alors le corps du mort jusqu’à sa tanière faite de branchages et de bois sec. Là il l’étend sur une natte faite de roseaux tressés. Il se relève et fouille parmi les sacs qui traînent partout dans la baraque. Il en tire un peu, charnu, ventru, d’où s’échappe une poudre grossière de sel de marais, qu’il répand sur une vieille table en chêne, avant de se pencher de nouveau sur le cadavre, dont les torsions et les tuméfactions le font ressembler à une poupée de chiffon. Attentivement, il l’examine et, d’un coup sec, trace un fin sillon écarlate, qui tranche avec l’ébène de sa carnation, depuis la gorge jusqu’au pubis. Puis, avec délicatesse, il écartèle tout d’abord les chairs dévoilant des os brisés, dont les éclats s’enfoncent dans une boue faite de sang et de caillots. Ensuite ce sont les côtes, qu’ils ôtent, dévoilant dans leur corolle les ailes rosées d’un papillon, entourant de leur tendresse une fleur faite de liqueur rouge et or. Un à un alors, il sort les viscères qu’il dépose ensuite sur sa table, avant de les recouvrir de sel.

Accompli, il prend l’un des nombreux bocaux qui courent sur ses murs et en tire des lichens, dont il tapisse la cavité. Gorgé d’essence de vie, il les retire et les jette dans une marmite. Ainsi fait-il jusqu’à ce que plus une goutte ne souille le végétal. Prenant alors un bocal rempli de mousse et de fongus, il en garnit le corps désormais vide, qu’il masse ensuite vigoureusement afin d’en chasser les liquides stagnants. Plusieurs fois, il renouvelle le rituel, remplissant à chaque bolée un peu plus le chaudron.

– Voici, que tu retrouves figure humaine, sourit l’homme en admirant son œuvre.

Il se lève, prend avec lui un seau et sors pour revenir les bras chargés de terre, qu’il jette dans le chaudron, où elle se mêle aux pourritures putrides. Soufflant sur les braises, sur lesquelles il dépose de grosses bûches, il ravive le feu et une fumée épaisse et âcre commence à envahir la cabane. Dans ce brouillard, seuls brillent les yeux de braise de l’homme d’ébène, en même temps que scintillent ceux de l’homme d’obsidienne. Alors prenant à main nue la terre brûlante, il en garnit le corps de l’homme, avant de le refermer.

– Ainsi, sera préservée ta chair de la putrescence des marais.

Il se relève et jette un à un les organes pris dans leur gangue de sel, dans la marmite avide. Du regard, il fouille les étagères, s’empare de plusieurs bocaux et les vide dans le chaudron, qui les engloutit. En jaillissent alors des flots d’humeurs soufrées et musquées, qui répandent une nouvelle pestilence, jamais encore rencontrée dans les bayous. Souriant, il ouvre en grand la porte dissimulée dans le tronc du chêne blanc. Entre ses mains, il tient un seau, celui avec lequel il charrie l’eau du fleuve, qu’il déverse ensuite dans le chaudron bouillant. Une fois, deux fois, trois fois, il le remplit. Et de la vapeur qui en sort, il en façonne son instrument, femme guêpe immense et ventru, à la peau brune, qu’il caresse tendrement :

– Sois récompensé homme de couleur, car Papa Legba veille sur toi.

Et la parole du conteur se meurt sur ces derniers mots. Dans les yeux de l’assemblée rassemblée devant lui, les bouches se sont tues, les regards suspendus aux lèvres de l’homme d’ébène. À côté de lui son instrument s’est assoupi, plus de magie, plus de vie. Plus d’histoires non plus, il ne donnera plus rien à voir, car il se fait tard. Cependant, au fond de lui-même, il sait ce que les enfants réclament du fond de leur petit cœur, malgré la peur : la suite de cette histoire emplie de délicieuses terreurs. Soudain, une petite voix s’élève et s’exclame :

– Pourquoi t’es-tu arrêté là grand-père ?

– Parce qu’il est tard et je vois vos paupières qui se ferment, répond-il d’une voix plus douce et calme encore que la caresse d’une maman, malgré l’amertume et la colère qui l’habite.

– Grand-père ! pépient les voix.

Le conteur sourit malgré lui en entendant ces mots dans ces bouches enfantines. Lui qui a vu tant de choses, vécu tant de maux, infligés tant de coups. Au travers de ses doigts, par ses yeux d’obsidienne, ce ne sont pas les étoiles qu’il aperçoit, mais les spectres hagards de ses victimes gisantes et gémissantes. Jadis, il fit allégeance pour abreuver sa soif de vengeance et maintenant, libéré de son serment, il fait pénitence.

– S’il te plaît ! le supplie un chœur de voix de chérubins.

Alors levant sa main transpercée, il regarde encore fois le ciel. Sans doute ne trouvera-t-il jamais le repos, ni la paix. Mais au fond peu lui importe tant qu’il a quelqu’un à qui conter ses histoires. Il s’empare alors de son instrument, un saxophone couleur argent, jette une poignée d’herbes sèches dans le feu, d’où s’échappe alors une fumée épaisse. Il inspire alors profondément et porte l’instrument à ses lèvres. De son col évasé, ce ne sont pas des notes qui sortent, mais une brume épaisse qui bientôt se condense et les enveloppe.

– Me vois-tu homme de couleur ?

Les mots se frayent un chemin jusqu’à sa conscience. Il ne peut bouger, à peine remuer ou murmurer, alors il se contente de fermer ses paupières. Et la voix mélodieuse reprend :

– Dors encore, car je n’ai pas tout à fait achevé mon travail.

Il voit le visage d’un homme au faciès sombre surligné de blanc, des doigts immenses qui s’approchent. Puis, plus rien, le néant, il dort. L’homme se lève et le contemple avec un air satisfait.

Un mois s’est écoulé et l’on ne les a jamais revus. Le shérif ne s’est jamais donné la peine de lancer une battue dans les règles, dans le Bayou du Crépuscule. Si leurs corps pourrissent là-bas, qu’ils y restent, personne ne les regrette. Ils y auront fait une mauvaise rencontre, une fois de trop, et l’auront payé de leur vie. Inutile de se mettre martel en tête pour ces deux vipères, surtout maintenant qu’octobre va bientôt tirer sa révérence, car il faut penser aux réjouissances. Ainsi, tandis que les petits maîtres se répandront dans le haut de la ville, grimés en démons dans la basse ville, les esclaves se réuniront et communieront pour célébrer la nuit du Baron Samedi, même si cela fait fort longtemps qu’ils en ont oublié l’esprit.

Mais alors que les femmes et les lingères s’empressent, que les épiciers et les bouchers s’approvisionnent largement et que les maîtres signent la trêve, dans la basse ville bruisse une singulière rumeur, qui, lentement, remonte le cours du fleuve. Un homme de couleur serait sorti du bayou, un homme porteur d’un instrument fait de douleurs et de malheurs, accompagné de deux porteurs, eux aussi détenteur de l’un de ces mystérieux instruments, aux accents étranges et envoûtants. En fait le bruit court que ce serait un homme mort revenu dans le monde des vivants accompagnés des engoulevents. Certains rapportent l’avoir aperçu au détour d’un croisement, son instrument posé sur ses jambes, ses compères l’encadrant. Il est maigre comme un clou et son sourire est glaçant, car jamais on ne peut savoir ce que pense son regard, perpétuellement dissimulé derrière des verres fumés. Mais qu’il les ôte et celui qui le croisera n’y verra que deux puits profonds et noirs, où ne s’exprime que la verticalité du vide. Sur la tête, il est coiffé d’un chapeau, un de ceux qu’affectionnent les hommes sans couleur, un haut-de-forme dans lequel il a planté une dent de carnassier et une plume en argent. C’est une dent d’alligator, semblable à celles qui emplissent sa bouche d’homme mort. Quand on le voit ainsi, on ne peut être que pénétré par la terreur, pourtant il fait mine de rien, se contentant, de temps en temps, de tirer quelques notes de son instrument, comme s’il attendait quelqu’un.

En effet, il attend et il a tout son temps. Or en cette nuit de Toussaint, veille de la fête des morts, alors que maîtres et esclaves se séparent pour un temps, quelqu’un s’en vient le trouver. C’est un vieillard édenté, dont les yeux laiteux ont depuis longtemps oublié la clarté du ciel étoilé. Son corps décharné et sa toux sifflante l’auront bientôt emporté, mais pas avant de lui avoir parlé. Lui, lui qui se tient toujours à la croisée des chemins, avec son corps d’homme mort et son étrange instrument.

– Que viens-tu chercher vieil homme ? Toi, dont le chemin s’éteint.

Une quinte de toux le saisit.

– Je vais bientôt mourir, coasse-t-il. Je ne le sais que trop. Cependant, je ne trouverai pas ce repos, tant que ma famille, mes frères et mes sœurs de couleurs, seront encore couverts des chaînes de ses hommes sans couleur.

– Ainsi, donc, tu souhaites que nous délivrerions ton peuple, ronronne la voix rocailleuse de l’homme, à l’instrument d’argent

– Nous pouvons faire cela, ajoute une voix terreuse.

– Mais sache que tout à un prix. Mais tu t’en doutes déjà, achève la voix lugubre du dernier homme, en faisant tinter une pièce d’argent.

L’homme déglutit péniblement, on peut entendre le souffle rauque de ses poumons rongés par la vermine et la maladie. En face de lui, les trois hommes le contemplent, immobiles, au fond de leurs yeux brillent les diamants de la vengeance.

– Qu’attendez-vous de nous ? pousse-t-il entre deux quintes de toux.

– Pour chaque vie ôtée, nous te réclamerons des âmes.

– Des âmes qui seront damnées et tourmentées pour l’éternité.

– Mais pas n’importe lesquelles.

– Les plus belles et les pures d’entre elles, clament le chœur de voix dans les ténèbres.

– Des âmes d’enfants, jouent les instruments.

Lèvres suspendues, rien ne franchit les lèvres du vieil homme.

– Acceptes-tu notre marché ? gronde la voix emplie de maléfices du Baron Samedi.

– Saches que nous ne réclamerons que quelques âmes, une âme pour chaque famille qui périra. Est-ce là un prix trop élevé au regard de votre liberté, ajoute la voix suave de Papa Legba.

– Nous te laissons jusqu’au prochain coucher du soleil, après quoi nous disparaîtrons, joue l’homme jadis aux mains d’argent. Réfléchis bien.


Texte publié par Diogene, 10 janvier 2017 à 21h10
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