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Tome 6, Chapitre 3 Tome 6, Chapitre 3
Les deux chambres situées au deuxième étage étaient correctes quoiqu’un peu vides. Rien à voir avec la disposition de l’entrée. L’ameublement se limitait ici à un lit, et une armoire. Tout cela sentait un peu la tromperie. Mais les deux occupants n’y prêtaient guère attention. Bruce s’affairait à sa table (plus exactement à son lit transformé en table) à une tâche apparemment captivante. Quant à Harper même le fait d’avoir enfilée sa tenue habituelle, ne suffisait pas à la calmer. Elle tournait autour de son mentor comme un chien en cage.
    
    « Alors ? » Dit-elle. « Il contient quoi ce médicament miracle ? »
    
    « Essentiellement de l’eau. » Répondit Bruce en levant la tête de son nécessaire de chimie. « Mélangée à un peu laudanum, et du colorant pour la couleur. Le tout détend un peu, mais ce n’est pas nocif. »
    
    « Pas d’effet secondaire ? »
    
    « Non aucun. »
    
    La chimie n’était pas la spécialité de Bruce. Mais la composition du produit était si basique, qu’il ne pouvait pas se tromper.
    
    « Et tout l’attirail, qu’il y avait sur sa table ? »
    
    « Ce n’était que de la mise en scène. Compare à mon matériel. A mon avis Jervis n'y connait rien. C’est juste un petit charlatan. »
    
    Ainsi le projet consistant à dénoncer leur cible pour empoisonnement, tombait à l’eau. En bon scientifique Bruce poursuivit l’étude de sa découverte. Si son produit avait si peu d’effet, comment Jervis parvenait-il à le vendre auprès des habitants ? Il existait l’astuce du complice. Elle consistait à choisir une personne « au hasard » dans la foule ayant l’air malade. Et une fois le médicament ingurgité, elle se trouvait miraculeusement guérit.
    
    Cette combine ne marchait pas dans endroit comme Blüdhaven. Avec sa population si réduite un intru était immédiatement repéré. Et quand bien même cette magouille ne fonctionnait qu’à court terme. Car une fois les premiers achats effectués la supercherie tombait d’elle-même. Or Jervis résidait sur place depuis un certain temps. Bruce qui s’attendait à s’opposer à un escroc de bas étage, était surprit et d’une certaine façon réjouit par cette énigme. De son coté Harper ne partageait pas cet entrain. Son intelligence avait besoin de concret pour s’exercer comme un mécanisme récalcitrant, et non d’hypothèses. Déjà que se contenter de regarder faire Bruce lui était pénible. Par conséquent elle faisait les cents pas dans la pièce tout en regardant ça et là y compris par la fenêtre.
    
    « Bruce ! » S’exclama-t-elle brusquement en lui faisant signe de la rejoindre.
    
    Harper ne paniquait pas facilement. Par conséquent Bruce obtempéra, et vit à son tour la foule ou du moins selon les critères de Blüdhaven. Il s’agissait d’une trentaine de personnes armées toujours selon les critères de Blüdhaven. Au milieu des outils, et des gourdins se distinguaient quelques pétoires d’occasion. Comme si ce n’était pas suffisamment inquiétant le groupe se dirigeait vers l’hôtel. Leurs cibles étaient évidentes, les deux gothamiens étant les seuls clients de l’établissement.
    
    « C’est un coup de Jervis ! » Affirma Harper avec de la colère dans la voix.
    
    Comment aurait-il décelé la menace à son encontre en si peu de temps ? Bruce aurait sans doute étudier la question avec soin. Mais face à l’urgence de la situation, il venait de céder sa place.
    
    « En tenue. » Ordonna-t-il.
    
    Quelques secondes après Batman et Bluebird faisaient leur apparition. Quelques autres secondes suivantes Warren ouvrait silencieusement la porte grâce à son passe. Comme pour compenser cette subtilité le reste de la troupe débarqua en beuglant et en se bousculant. La pièce vide les accueillant paraissait les narguer. Toujours guidés par leur soif d’action ils commencèrent à fouiller grossièrement, quand une voix sèche et usée retentit.
    
    « La fenêtre ! »
    
    Effectivement il y avait une fenêtre grande ouverte, qui à l’instar de la pièce leur rappelait leur bêtise. Sans doute dans l’idée de rattraper le coup l’un d’entre eux s’adressa à l’auteur de cette réflexion :
    
    « Bien vu le vautour. »
    
    L’homme à la veste de fourrure ne réagit pas à cette remarque. Pourtant Armand détestait ce sobriquet. Il lui rappelait sa déchéance. Autrefois il avait été un excellent trappeur. Puis sentant la vieillesse venir, Armand s’était dégotté une planque, du moins le croyait-il. Il devait juste empêcher les prédateurs de trop s’approcher des troupeaux de Blüdhaven. C’est alors que les troupeaux disparurent. Pendant un temps Armand subsista en abattant puis en mangeant ou en revendant les vautours attirés par les carcasses restantes d’où ce maudit surnom.
    
    Présentement ses réflexes de chasseur remontaient en lui, au point qu’il en oubliait le reste du monde. Il se dirigea vers le point de fuite, et y jeta un regard circulaire. Très rapidement ses yeux relevèrent les marques de pas dans la poussière. Sans la moindre explication il quitta alors la pièce toujours avec son double canon à la main laissant ses complices interloqués. Alors que jusqu’ici il était resté en retrait, Jervis décida d’entrer en scène.
    
    « Regardez ! » Déclama-t-il avec une ferveur appuyée en désignant le nécessaire à chimie abandonné. « Ils sont venus voler ma formule. Imaginez ce que des gens mal intentionnés pourraient en faire : une armée de surhommes envahissants le monde, se faire passer pour des envoyés de Dieu accomplissant des miracles... »
    
    Ce petit numéro suffit à vider immédiatement la pièce. Armand allait vite avoir du renfort. Ayant suffisamment insufflé de dévotion, Jervis resta en arrière. Il ôta son chapeau signifiant ainsi qu’il ne jouait plus un rôle, et s’assit sur le lit. Jervis songea aux deux étrangers. Si on se fiait aux objets laissés sur place, ils s'agissaient de scientifiques. En tous cas ils en possédaient l’arrogance. Comment avaient-ils cru pouvoir le tromper ? Toutes ces années à sillonner ce pays à la rencontre des abimés de la vie, lui avaient enseigné à reconnaitre une personne vraiment malade. Leur orgueil les avait poussé à commettre une autre erreur : ne pas voir un prodige juste sous leurs nez.
    
    Ils ne leur étaient sans doute pas venus à l’idée que cet élixir pouvait vraiment fonctionner. Leur but visait certainement à dénigrer, puis à réduire en cendre le paradis, que Jervis était parvenu à créer de ses mains. Ces esprits obtus ne seraient jamais capables de comprendre sa prodigieuse découverte. Tant pis pour eux. Son petit monde se chargerait d’eux, et ensuite reprendrait sa bonne marche. Rassuré Jervis se leva, et s’en retourna à sa vie paisible et merveilleuse à la fois, mais avant il remit son chapeau.

Texte publié par Jules Famas, 26 septembre 2018 à 08h57
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