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Tome 2, Chapitre 3 « Introspection » Tome 2, Chapitre 3
La concentration émotionnelle était moindre dans les corridors mal éclairés. Hadria songea qu'Ashley devait détester le manoir, plus encore qu'elle : si ses yeux supportaient difficilement les lumières trop vives, il fuyait les lieux sombres autant que possible. Dans les pièces où il séjournait, lustres et lampes finissaient toujours par se retrouver tous allumés. Ce n'était cependant vrai que des endroits clos : il affectionnait les longues promenades au crépuscule, parfois même dans la nuit complète, les rares moments où il pouvait se passer de ses verres fumés. Toute sa physionomie changeait quand il dévoilait ses yeux couleur de jade : il semblait plus vulnérable, plus humain, plus jeune aussi.
    
    Enfin, la domestique s'arrêta devant une porte qu'elle déverrouilla pour elle, avant de s'effacer pour la laisser entrer. Hadria découvrit avec soulagement une pièce bien différente du reste du manoir. Elle se l'était imaginée droit sorti d'un conte de fées, avec un lit à baldaquin, de sombres boiseries, de hautes tentures... En fait, l'endroit ressemblait plus à une chambre d'auberge un peu ancienne, mais bien tenue. Les meubles d'acajou et les murs blancs lui parurent un peu austères ; cependant, les tableaux colorés représentant des paysages locaux et le tapis aux teintes chaudes, quoiqu'un peu fanées, donnaient une impression de calme et de confort qui n'était pas pour lui déplaire. Comme les couloirs, la pièce était remarquablement neutre : Hadria ne ressentait aucune interférence active, juste de vagues échos qui ne deviendraient clairs qu'au prix d'une intense concentration.
    
    La jeune femme constata que sa malle avait été placée le long du mur : avec un soupir de soulagement, elle la déverrouilla et sortit son nécessaire de toilette. Elle s'assit devant la coiffeuse et prit le temps de peigner et rattacher sa chevelure, tentant de faire le vide dans sa tête. Elle réalisa que ce n'était pas si aisé : étrangement, depuis le début du voyage, ses pensées la ramenaient sans cesse vers sa vie d'avant Spiritus Mundi et Gladius Irae. Les locaux du journal à Minneapolis, les odeurs de papier et d'encre fraîche, les petits matins frisquets et le soleil de fin d'après-midi se glissant à travers les vitres poussiéreuses, le long défilé des affabulateurs et des crédules persuadés de leur apporter des sujets de premier ordre...
    
    Ses amis lui manquaient, plus que jamais : sans doute parce que, progressivement, elle réalisait que son transfert en Grande-Bretagne n'avait rien de temporaire. Ses chances de reprendre son travail à l'Enquêteur mystérieux du Minnesota devenaient chaque jour plus ténues. Elle aurait voulu les avoir tous auprès d'elle : non seulement Hector, son ami d'enfance présent à ses côtés depuis l'âge de huit ans, mais aussi le taciturne Clay, le jeune Damian, le vieux Simps et même cette peste de Rika. Toute une petite famille qui menait avec zèle et passion des investigations sur toutes les nouvelles étranges et surnaturelles qui parvenaient à leur attention.
    
    Ils n'étaient – à l'exception de Simps – qu'une bande de gamins un peu trop enthousiastes, qui avaient fini par plonger le nez où il ne fallait pas. C'était ainsi qu'ils avaient accidentellement marché sur les brisées de la branche locale de Gladius Irae. Après quelques péripéties – et des menaces de sanctions pour le moins désagréables, l'affaire s'était arrangée par l'enrôlement d'Hadria dans les rangs de Spiritus Mundi. Tout en faisant de son mieux – parce que telle était sa nature, elle avait espéré qu'Erasmus Dolovian la trouverait trop inexpérimentée par rapport aux agents redoutablement efficaces employés par sa section de la fondation.
    
    Mais non seulement le directeur de Gladius Irae avait jugé son travail satisfaisant, mais plus encore, il s'était réjoui de rencontrer une personne susceptible de collaborer avec le normaliste eurasien, dont tous les précédents partenaires avaient pris la fuite. C'était ainsi qu'au lieu de mener une existence joyeusement bohème auprès d'un garçon chaleureux pour qui elle éprouvait peut-être un peu plus que de l'amitié, elle se retrouvait à faire équipe avec cet ésotéricien brillant, mais dont les qualités sociales laissaient à désirer.
    
    Cependant, après l'avoir côtoyé plusieurs mois et traversé en sa compagnie quelques expériences dangereuses, elle avait découvert un homme d'une intelligence remarquable et d'une instruction phénoménale, que ses capacités hors norme – et probablement aussi quelques sombres secrets – contribuaient à couper du monde. L'appréciation de Ralestone était plus que justifiée : Ashley devait bien parler une douzaine de langues et en lire bien davantage, y compris des dialectes obscurs morts depuis des millénaires. Ses connaissances sur le domaine ésotérique étaient si étendues qu'il faudrait sans doute une bibliothèque entière pour le consigner. Comme le lord l'avait remarqué, il était incroyablement jeune pour avoir accumulé autant de savoir, même avec ses dons évidents.
    
    Sous cette froideur et ce détachement apparents, il dissimulait quelques qualités plus attachantes : d'un naturel calme et d'une courtoisie à toute épreuve, il semblait toujours veiller sur elle d'un œil discret. Et – il fallait bien l'avouer – il avait plutôt belle allure, avec son élégante minceur et ses traits exotiques...
    
    Elle crispa le poing, jusqu'à ce que ses ongles agressent la paume de sa main : il n'y avait rien de très décent à se laisser aller à de telles pensées envers son collègue de travail. Afin de dissiper ces idées parasites, elle se focalisa sur l'image d'Hector : ses yeux bruns et rieurs, aussi francs que ceux d'un enfant, sa tignasse châtaine ébouriffée, qu'aucun peigne ne pouvait discipliner, ses invariables vestes à carreaux, sa déplorable habitude de dire tout haut ce qui lui passait par la tête... Mais cela ne servit à rien : elle avait ouvert la boîte de Pandore et ses pensées ne pouvaient plus se détacher d'Ashley. Elle avait imprudemment libéré l'océan de frustration que de telles réflexions suscitaient en elle : comparée à lui, elle avait l'impression de n'être qu'une petite paysanne à peine sortie de sa campagne – ce qu'elle était d'ailleurs. Il était juste trop aimable pour le lui faire remarquer. Elle enfouit son visage dans ses mains, en se demandant pour la énième fois ce qu'elle venait faire là.
    
    Afin de casser ces pensées embarrassantes, elle se leva et se dirigea vers la fenêtre, observant le parc en contrebas : c'était sans doute un bien grand mot pour cette étendue herbeuse, ponctuée de quelques allées de gravier et de massifs épars de rhododendrons qui ne portaient encore que de boutons, prisonniers entre des bosquets mal tenus. Un ciel changeant, où le vent charriait des troupeaux de nuages qui cachaient le soleil par intermittence, en modifiait subtilement les teintes d'une seconde à l'autre.
    
    Elle aperçut Ashley passer au détour d'un chemin : à cette distance, ses verres fumés le faisaient ressembler... à une mouche. Une mouche étrange en long pardessus noir, avec un chapeau vissé sur le crâne. À son pas mesuré, elle le devinait particulièrement attentif. En tant que « normaliste », il était en mesure de discerner tout ce qui était invisible habituellement aux yeux des hommes, parce qu'ils avaient appris à ne pas remarquer ce qui n'entrait pas dans leur vision du réel. Il pouvait sentir tout ce qui contrevenait à l'ordre traditionnel des choses, comme l'usage de sortilèges ou la présence de créatures issues d'autres plans d'existence. Ashley lui avait expliqué que la magie employait les forces vives du monde pour modifier ses règles fondamentales et provoquer, en quelque sorte, des brèches dans la réalité. Il était amusant de songer que bien souvent, les mages étaient hostiles à la technologie, qu'ils considéraient comme une violation des lois naturelles de la création. Pourtant, toujours selon son partenaire, la science ne faisait qu'exploiter ces lois naturelles, sans les altérer, contrairement à la magie. Un bien curieux paradoxe...
    
    Se détachant de la fenêtre, elle retourna s'asseoir à sa coiffeuse pour finir de réparer les ravages du voyage : il faisait frais dans la chambre – un peu trop peut-être. Le bois empilé dans la cheminée annonçait des nuits glacées. Prendre une étole de lainage ne serait pas une précaution inutile.
    
    Les quelques coups frappés à sa porte la firent sursauter malgré leur discrétion. Elle fouilla précipitamment les affaires dans sa malle pour trouver son châle. Dès qu'elle mit la main dessus, elle la jeta sur ses épaules et courut ouvrir, sans se préoccuper davantage du chaos qu'elle laissait derrière elle : elle replacerait tout en ordre à son retour.
    
    La servante qui l'avait menée à la chambre, toujours aussi falote, se tenait dans l'embrasure :
    
    « Si vous voulez bien me suivre, Miss... »
    
    La jeune femme hocha la tête et lui emboîta le pas. Toutes les tentatives de discussion recevaient le même traitement : quelques monosyllabes prononcés d'une voix éteinte. Ce qui ne faisait rien pour endormir la méfiance d'Hadria : il ne serait pas surprenant de découvrir quelques secrets ténébreux en ces lieux. Elle finit par renoncer et suivit en silence la domestique à travers les corridors, jusqu'à la salle à manger.
    
    

Texte publié par Beatrix, 21 avril 2015 à 22h27
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