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Tome 3, Chapitre 5 « Le Complot » Tome 3, Chapitre 5

« Peux-tu te charger de faire le guet ? » demanda le normaliste au jeune garçon.

Armand haussa les épaules :

« Bien sûr ! Personne devrait rappliquer, mais si le Bigle a une crise de pétoche, il s'rait bien capable de v'nir traîner par là !

— Eh bien, fais le nécessaire pour que cela n’arrive pas, je te prie. »

Sans plus attendre, l’agent attrapa la lanterne que tenait le garçon et entra dans la pièce. Hadria le suivit non sans réprimer un frisson. Malgré tout, elle devait admettre que tout avait été fait pour rendre le lieu supportable : les murs chaulés à neuf, le parquet de bois qui semblait défier l’humidité, un poêle dont le tuyau disparaissait dans le plafond – pour atteindre sans doute une des cheminées de ventilation. Un bureau défraîchi occupait le centre, avec une chaise à haut dossier et quelques meubles de classement. Rien d’intime, de personnel, de beau, ni d’original.

La jeune femme trouva l'endroit déplaisant, pas seulement en raison de son emplacement ou de sa destination. Il y régnait une aura étrange, comme si quelque chose se dissimulait dans les parois pour mieux l’épier. Phénomène réel, écho du passé ou simple fruit de son inquiétude ?

Ashley lui tendit la lanterne et s’avança pour fouiller le bureau, avec des gestes méticuleux. L’un des tiroirs avait été verrouillé. Forcer la serrure fut – de nouveau - un jeu d’enfant pour lui. Il en explora aussitôt le contenu, tandis qu’Hadria l’éclairait avec soin. Elle ne pouvait s’empêcher de jeter des regards nerveux autour d’elle. Se trouver réduite à la fonction de lampadaire lui déplaisait, mais elle s’abstint de protester tant elle avait hâte de quitter ce trou. D’ailleurs, pourquoi le Roi aurait-il laissé ici des témoignages de son activité ?

La réponse, pourtant, lui vint vite à l’esprit : sans doute préférait-il éviter de garder des traces compromettantes dans son logement personnel. Si un jour les forces régulières de police descendaient dans les cavernes en l’absence du maître des lieux, il pourrait conserver son image de citoyen honorable.

Malgré son peu d’expérience, Hadria avait pu constater que ce genre d’individu se montrait très souvent orgueilleux, au point de penser ses plans infaillibles. Et ce, même quand ils savaient qu'il existait des personnes capables, grâce à leurs talents de déduction ou leurs dons particuliers, de les percer à jour. Il fallait cependant admettre que les cibles de prédilection du Roi ne présentaient pas de grandes affinités avec les milieux ésotériques. Sans la proximité de Dulac avec le comte d’Harmont, l’affaire serait restée méconnue et les victimes harcelées par les petits voleurs qu’il commandait n’auraient nulle part trouvé justice.

« Regardez… », souffla son partenaire.

Hadria le vit extrait d'un tiroir une pile de papiers de formats et de couleurs variés : des lettres, de toute évidence. Ashley commença à les déplier et les parcourir rapidement. Dans la faible lueur de la lanterne, Hadria vit ses yeux s’écarquiller. Il lui tendit l’un des plis qu’elle prit avec précaution pour en lire la teneur. L’écriture petite et serrée lui parut difficile à déchiffrer, surtout en français, mais elle réussit malgré tout à en saisir le contenu.

« 1er juin 1895

Cher ami,

Les conditions semblent de plus en plus propices pour établir notre projet. Les affaires qui agitent le pays détournent le regard de tous des entreprises et machinations qui pourraient se préparer dans l’ombre. Si nous hésitons maintenant, nous n’y parviendrons jamais. C’est pour cela que je vous propose d’examiner les détails de vive voix, seulement vous et moi, en fin de semaine prochaine. Que diriez-vous de me retrouver samedi soir au château de Montboiron, à une petite heure de fiacre de Paris ? L’endroit est quasiment désaffecté et personne n’ira nous y déranger, vous en avez ma parole. Disons vers dix heures, pour être bien certains que la nuit sera tombée.

Répondez-moi par la voie habituelle et détruisez cette lettre dès que vous l’aurez reçue, ce sera bien plus sûr pour nous deux.

Je reste votre obligé,

N. »

Elle secoua la tête, avec un étonnement mêlé d’amusement :

« Mais pourquoi donc a-t-il gardé ces lettres au lieu de les brûler ?

— Sans doute pense-t-il que cela peut servir de moyen de pression contre son allié si celui-ci cherche à le trahir, répondit gravement Ashley. En tout cas, nous avons le lieu et l’heure… Il nous sera aisé d’infiltrer ce château pour comprendre qui est ce roi, ce qu’il fomente et avec qui… »

La jeune femme opina, non sans une pointe d’inquiétude.

« Vous ne pensez pas qu’il pourrait s’agir d’un piège, pour savoir s’il est suivi ou surveillé ?

— C’est une possibilité, miss Forbes, mais elle me semble infime. Comment ce soi-disant roi aurait-il pu se douter que nous capturerions Armand et que nous entrerions sur son domaine ? Même avec un don puissant de divination, cela me semble difficile… et je ne pense pas que notre jeune ami se soit fait piéger à dessin ! »

Le « jeune ami » en question avait renoncé à servir de sentinelle et était occupé à fourrager dans tous les recoins de la pièce, en laissant échapper de temps à autre un léger sifflement. Au bout d’un moment, se sentant sans doute observé, il se tourna vers les deux adultes :

« Alors, vous en avez terminé ? On va pouvoir y aller ? Y’a rien chez ce zig... même pas trois sous à ramasser ! »

Hadria surveillait Armand du coin de l’œil ; de toute évidence, le garçon cherchait autre chose que quelques pièces de monnaie ou des objets de valeur à empocher. Elle faillit lui demander ce qu’il espérait réellement trouver, mais préféra garder le silence : un étrange malaise stagnait toujours au creux de son estomac. Son sentiment d'être épiée perdurait. Peut-être que cette sensation découlait de l’énergie singulière du lieu... mais elle n'y croyait pas trop. Elle sentit un frisson remonter le long de son dos.

« Miss Forbes, tout va bien ? »

À la lueur de la lampe, l’expression inquiète de mister Ashley lui pinça le cœur. La jeune femme lui adressa un sourire tremblant :

« Je commence à me sentir transie. Il serait temps que nous remontions pour retrouver la douceur du dehors… »

L’ésotéricien acquiesça :

« Vous avez raison. Cet endroit finit par être… »

Il hésita un instant sur le mot à employer, ce dont la jeune femme ne put que s’étonner : son éloquence lui faisait rarement défaut ! L’ésotéricien remit en place les documents, puis tira un carnet de sa poche intérieure. Il nota soigneusement à la mine de plomb quelques détails avant de refermer le tiroir.

« Bien, nous pouvons y aller. Armand ? Tu n’as toujours pas retrouvé ce que tu cherchais ? »

Le garçon pivota vers eux, le visage fermé et les poings serrés, visiblement bouleversé.

« C’est pas là ! grommela-t-il avec un désespoir mal dissimulé.

— Est-ce qu’il y a un autre endroit où le Roi aurait pu le cacher ? » lui demanda-t-elle d’une voix douce.

L’étonnement, puis la reconnaissance scintillèrent dans les yeux verts.

« Non, pas ici… j’pense pas… »

Il hésita, avant d’ajouter :

« Les gosses qu’étaient là avant moi… Y parlent des fois… Y’a un autre endroit, plus profond. Mais personne sait si c’est vrai. Personne l’a trouvé, du en tout cas ! »

La jeune femme soupira.

« Ce n’est pas cette nuit que nous pourrons poursuivre les recherches…

— Je sais ! » rétorqua-t-il.

Il renifla profondément et se redressa, poings serrés et torse bombé :

« Faut y'aller. J'fais mon affaire du Bigle, s’il pionce pas déjà. »

Leur jeune guide les raccompagna jusqu'à la salle où son camarade montait une garde des moins assidues. Un regard dans la pièce suffit à Armand de constater que le garçon s'était évadé au pays des rêves.

« Vous allez pouvoir vous tirer. Moi, j'reste là. »

Ashley en prit acte d’un hochement de tête :

« Il y a-t-il un moyen grâce auquel nous pourrions de te contacter ? »

Le garçon hésita, avant de répondre :

« Vous aurez qu’à traîner en journée autour du temple. Des fois, j’fais les poches dans l’coin, l’après-midi. J'saurais vous trouver si vous allez là.

— Bien. »

Quand le petit groupe quitta enfin le bureau, Hadria soupira de soulagement. Elle s’appliqua à remettre en place le casse-tête qui dissimulait la serrure, puis fila à la suite de son partenaire et du garçon dans cette étrange cathédrale endormie. Décidément, ces derniers temps, leurs affaires les portaient à hanter les sous-sols ! Et à chaque fois, elle pouvait remarquer que le comportement d’Ashley s’altérait. Il semblait inquiet, sur ses gardes – ce qui n’avait rien d’insolite en soi - mais aussi un peu absent, comme en retrait de lui-même. Avait-il vécu des expériences désagréables en lien avec un souterrain ? Ou éprouvait-il une de ces craintes innées pour les espaces confinés ? Elle ne le saurait sans doute jamais ; son partenaire était passé maître dans l’art de cacher ce qu’il avait sur le cœur. Pourtant, plus Hadria apprenait à le connaître, plus elle discernait chez lui des émotions refoulées, plus intenses qu’il ne voulait le laisser croire.

Ils purent quitter le parc avec autant de facilité qu’ils y étaient entrés. Hadria se sentait un peu coupable d'abandonner Armand dans un endroit aussi sinistre, soumis à un homme capable d’employer n’importe quels moyens pour arriver à ses fins.

Une fois sorti de cet horrible tunnel, Hadria retrouva avec soulagement le ciel piqué d’étoiles au-dessus de Paris. En cette saison, il n’était que légèrement embrumé par quelques cheminées d’industries ou de cuisines. L’air lui parut incroyablement doux à côté du froid humide des cavernes. Ils regagnèrent le fiacre électrique de la fondation et roulèrent sans mot dire jusque chez Dulac, où Alexandre les avait patiemment attendus. Le libraire était déjà parti se coucher.

Ils expliquèrent à l’encyclopédiste les nouveaux tenants de l’affaire. Il les écouta attentivement, avant de les inviter à s’asseoir devant une bonne tasse de thé.

« Ce que vous m’avez rapporté est passionnant, mes amis ! J’ai toujours soupçonné l’existence de plusieurs hauts lieux d’énergie à Paris, et les Buttes Chaumont en font visiblement partie. C’est un développement pour le moins intéressant. Malgré tout, je dois avouer que tout cela ne me dit rien qui vaille. Si une sorte de complot crapuleux se trame, c’est plus du ressort de la police…

— Sauf si ce complot implique également des ressources ésotériques… répondit Ashley. Peut-être ce « Roi » exploite-t-il ces enfants pour se constituer une source de revenus faciles… Mais il peut aussi avoir des visées plus ambitieuses, ce qui déciderait votre gouvernement à faire intervenir le Bureau des Affaires hermétiques. Mais je crois comprendre que tant que nous n’en avons pas la preuve, il refusera de bouger. »

Il marqua une pause pensive avant d’ajouter :

« Pour le moment, je reste inquiet pour ces enfants. Vous savez comme moi que si la police met la main sur eux, leur sort ne sera pas des plus tendres. Les délivrer des griffes du Roi et de ses éventuels complices me semble plus urgent que cette vague histoire de complot…

— Ce sentiment vous honore, John, répondit gentiment le comte. Mais que comptez-vous faire ? Organiser une descente de Spiritus Mundi dans ce trou obscur, alors que vos effectifs sur le territoire français sont si réduits ? Récupérer ces enfants et les orienter vers une de vos institutions, dont peu sont basées en France ? Ce n’est pas si simple, et je suis le premier à en être désolé. De toute façon, mon jeune ami, il est difficile de réfléchir clairement à une heure aussi tardive. Vous devriez rentrer à la pension, faire un brin de toilette et vous reposer. Je suis certain que demain, vous verrez les choses sous un angle neuf. »

À contrecœur, Ashley acquiesça :

« Vous avez raison. Je vais tâcher de suivre vos conseils, même si je ne vous garantis rien… »

Alexandre leva les yeux au ciel avant de finir sa tasse de thé, mais se garda de tout commentaire. Malgré tout, à son regard résigné, Hadria se dit qu’il ne devait pas être plus rassuré qu’elle sur la capacité d’Ashley à suivre ce genre de conseil.

***

Une fois dans sa chambre, Hadria ôta ses vêtements couverts de terre et encore saturés d’humidité. Après avoir jeté un coup d’œil désespéré à sa tenue de tweed tâchée de boue et de poussière, elle fit une rapide toilette avant de se fourrer sous les draps. Cependant, le sommeil persista à la fuir, tant les détails de cette affaire s’entrechoquaient dans son esprit. Elle n’avait pas demandé à Ashley ce que pouvaient bien contenir les autres lettres. Sans doute des platitudes de moindre intérêt, du moins en apparence : les vrais enjeux avançaient souvent masqués.

Elle se tourna et se retourna, toujours aussi mal à l’aise. Quelque chose lui échappait...

Était-ce lié aux pensées qu’elle avait captées en se livrant à l’analyse psychosensitive de la serrure ? Elle n’avait pas l’impression d’avoir perçu quoique ce fût de perturbant… Ou peut-être…

Elle se redressa lentement, les yeux grands ouverts dans le noir. Quand elle avait effleuré les réflexions du Roi, elles semblaient doublées d’une faible écho, comme si quelqu’un lui susurrait à l’oreille. L'homme possédait-il l’un de ces esprits troublés qui se scindaient en plusieurs personnalités distinctes ? Elle avait rencontré quelques-uns de ces cas étranges dans des rapports de Spiritus Mundi.

Cela restait une hypothèse, malgré tout envisageable. Le Roi pouvait très bien présenter une façade ordinaire, qui évoluait au grand jour, et une seconde plus ténébreuse, qui asservissait les enfants pour les faire voler à son profit.

Elle se laissa retomber sur l’oreiller. Sans doute se compliquait-elle la vie avec ces suppositions sans fondement. Malgré tout, cette affaire qui débutait à peine avait déjà commencé à la tarauder. Même si elle ne connaissait qu’Armand et que son opinion à l’égard du garnement demeurait très mitigée, elle éprouvait un sentiment de révolte à l’idée qu’il fût exploité et retenu en des lieux aussi malsains, sombres et froids. Comment avait-il pu accepter ces conditions abjectes ? Pour être vêtu, nourri, à peu près logé ? De toute évidence, il le regrettait, mais il se trouvait désormais tenu par le chantage lié à cette « chose » que le Roi lui avait dérobée.

Au fond d’elle-même, Hadria savait que la vie n’avait rien de facile pour la plupart des enfants nés avec des talents particuliers. Son père ne lui avait jamais dit franchement, mais elle avait compris très tôt que sa mère avait quitté le domicile familial en grande partie à cause d’elle. Même si le don de la jeune femme se déclenchait très rarement sans volonté délibérée de sa part, les gens détestaient l'idée que quelqu’un pût percevoir leurs pensées fugitives et leurs sentiments les mieux dissimulés.

Les empathes projectifs subissaient sans doute le même type de rejet, au regard des possibilités de manipulation que leur capacité impliquait.

À ses tout débuts en Amérique, lors de l’affaire qui avait entraîné son admission à Spiritus Mundi et son transfert en Grande-Bretagne, elle avait rencontré un agent pourvu de ce don, un homme d’une profonde gentillesse qui l’employait principalement pour aider et soulager les autres. Elle gardait un souvenir ému de Travis, mais peut-être constituait-il une exception.

La situation n'était pas sans issue. Comme l'avait rappelé Alexandre, Spiritus Mundis agissait en faveur des enfants qui manifestaient des capacités inhabituelles et se retrouvaient exclues de leur famille, voire de la société, en les accueillant dans des institutions spécialisées. Ils y apprenaient à contrôler leurs dons et à les utiliser de façon positive. Son partenaire avait connu un parcours un peu différent. Même si elle ignorait quasiment tout de son passé, elle savait qu’il avait été recueilli à l’âge de douze ans par Erasmus Dolovian, l’actuel directeur de Gladius Irae. D'après son attitude et le secret qu'il gardait sur ses premières années, il avait dû traverser des moments difficiles avant de devenir le protégé de leur terrible supérieur. Ce qui expliquait sans doute l’étrange émotivité qu’il montrait vis-à-vis de ce cas et son désir évident d’aider le jeune garçon.

Peut-être se jetaient-ils la tête la première dans les ennuis, comme le craignait Alexandre. Malgré tout, elle n’avait pas l’intention d'abandonner son partenaire seul face à cette situation épineuse. Tout semblerait plus clair le lendemain à la lueur du jour.

Fermant les yeux, elle se blottit sous les couvertures, en espérant qu’un sommeil profond viendrait rapidement l’emporter.


Texte publié par Beatrix, 15 janvier 2022 à 12h00
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