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Tome 3, Chapitre 4 « L'Antre du Roi » Tome 3, Chapitre 4

Effectivement, le plan se révéla simple : à cette heure de la nuit, tous les occupants du repère s’étaient égayés un peu partout pour se livrer à diverses tâches illégales. Il ne resterait personne – ou presque – pour garder les lieux, et Armand en ferait son affaire. Le garçon avait donné sa parole d’honneur qu’il n’y aurait « pas d’entourloupes ».

Hadria ne parvenait pas à croire que les choses se résoudraient si vite. Elle en éprouvait un mélange de satisfaction et de légère déception. Peut-être avait-elle développé un certain goût pour le danger.

L’Antre du Roi, comme l’appelait Armand, se situait dans Paris même, en un siège inattendu – mais, toutefois, logique. À son arrivée en France, Hadria s’était documentée sur la ville de Paris et son histoire. Elle s'efforça de rassembler ses souvenirs au sujet des Buttes Chaumont et de son paysage rocailleux aussi artificiel que romantique. Pendant longtemps, les filons de gypse qui affleuraient non loin de la surface avaient été exploités afin de créer de la chaux, abondement employée pour la construction de la ville. Dans cette zone, au début du siècle, s’étendait une monstrueuse carrière à ciel ouvert, qui s’était progressivement épuisée. Après son abandon, elle s'était mise à grouiller de malfrats, en dépit des gardes qui tentaient d’y ramener le calme. Elle avait finalement été transformée en un vaste parc, inauguré lors de l’exposition universelle de 1867, avec un petit temple perché sur ses hauteurs escarpées, un lac, des ponts aériens… Hadria l’avait visité en compagnie d’Alexandre et l’avait trouvé charmant, en particulier la grotte aménagée dans l’entrée d’un boyau souterrain, ornée de fausses stalactites et agrémentée d’une cascade. Ce que la plupart des gens ignoraient, c’était que les anciennes galeries de mine se poursuivaient toujours au-delà de cette pâtisserie de roche artificielle.

Laissant le garçon à la garde d’Alexandre, les deux agents rentrèrent à leur pension pour enfiler des tenues sombres, robustes et discrètes. Afin de se rendre aussi rapidement que possible sur les lieux, ils sollicitèrent le prêt d'un fiacre électrique. Quand Armand aperçut l'engin, il en demeura bouché bée : seuls les plus riches pouvaient se permettre d'employer ces voitures qui roulaient sans chevaux. Durant tout le trajet, assis à l'arrière, il observa un mutisme qui ne lui ressemblait guère.

Le parc était fermé pour la nuit et arpenté par un gardien, mais cela ne semblait pas effrayer le gamin. Armand, qui avait vite retrouvé sa faconde, leur désigna un mince orifice dans la clôture, à travers lequel ils n’eurent aucun mal à se glisser. Pour cette virée nocturne, Hadria avait revêtu la tenue masculine qu’elle prévoyait pour ce genre d’opération, même lorsqu'elle ne se trouvait pas en mission pour la fondation. Elle avait bien trop souffert, lors de leur précédente aventure, de parcourir les landes et les souterrains en bottines et jupon.

En se dissimulant entre les frondaisons, le garçon les guida en direction de la grotte, en s’immobilisant à chaque fois qu’il croyait entendre un bruit suspect. Il se dirigeait avec une aisance manifeste malgré l’obscurité presque totale.

Une fois qu’ils eurent pénétré dans la gueule noire de la caverne, le grondement de l’eau couvrit leurs pas. Armand tira de sa poche une petite lanterne qu’il alluma, jetant une clarté tremblotante sur les reliefs artificiels.

« Suivez-moi bien. Vous allez vous perdre, sinon… »

Hadria et Ashley échangèrent un coup d’œil. Ils n’avaient pas pleinement confiance dans les assurances du garçon, mais ils avaient décidé de compter sur leurs ressources respectives. De plus, Alexandre en savait assez sur leur destination pour leur envoyer de l’aide si nécessaire. Cela valait bien la peine de prendre quelques risques, s’ils voulaient remonter la chaîne qui menait au responsable de cette épidémie de larcins.

Dans le fond de la grotte, Armand déplaça un rocher qui se fondait dans les reliefs des rocailles. Il dévoila une sombre cavité dans laquelle il invita les deux agents de Spiritus Mundi à le suivre. Le passage était juste assez large pour leur permettre de s’y glisser. Ils durent progresser courbés pendant quelques mètres avant de pouvoir se redresser.

« Quand cet endroit a été aménagé, murmura Ashley, une fausse paroi a été élevée à l’entrée du boyau… mais tout ce qui existait à l’arrière a été préservé. C’est étonnant que personne jusque-là ne s’en soit souvenu. »

Armand se retourna vers lui et haussa les épaules :

« Et alors ? On s’en fiche. C’est bien caché ici, personne vient nous chercher ! »

Le boyau descendait en pente douce vers les profondeurs de la terre. Les stalactites et les stalagmites de pacotille avaient laissé place à une galerie taillée de main d’homme dans la roche calcaire.

« On n’y exploitait pas que du gypse, expliqua Ashley, mais aussi de la pierre qui a servi pour la construction des pavillons de Paris et de ses faubourgs.

— T’es vraiment un je-sais-tout, le roastbeef chinois !

— Tu peux m’appeler John, ce serait plus court, remarqua Ashley sans se formaliser.

— Alors, pourquoi la fille, elle t’appelle mister Ashley ? »

À cette remarque, Hadria sentit la confusion l'envahir. Elle espérait toujours trouver l'audace de demander à son partenaire de l'appeler par son prénom, et inversement. Heureusement, elle cheminait derrière eux et son expression était passée inaperçue. Ils arrivèrent enfin devant un escalier qui semblait plus récent que le reste du boyau ; un balustre de fer permettait à ceux qui l’empruntaient de ne pas glisser sur les marches enduites d’une fine couche d’humidité. Même si la température qui régnait dans cet espace n’était pas particulièrement froide, Hadria était transie jusqu’aux os. Elle resserra autour d’elle sa veste de tweed sombre, en regrettant de ne pas avoir emporté quelques châles de laine pour mieux se garantir de la fraîcheur du sous-sol.

Ils s’arrêtèrent devant une porte fermée. Armand tira une clef attachée autour de son cou par une cordelette et l’inséra dans la serrure. Le battant pivota avec un grincement plaintif.

« Qui va là ? lança une voix jeune et bougonne.

— C’est Laudanum.

— Vas-y, passe. »

Armand se tourna vers ses deux compagnons :

« Ça devrait aller si vous me suivez sans bruit, murmura-t-il. Le Bligle, on le laisse là parce que ses dons servent à rien pour les coups. Il sait guérir. C’est toujours utile, mais une fois dehors, ça vaut que dalle… Alors il monte la garde. »

Il jeta un rapide coup d’œil derrière son épaule, avant de poursuivre :

« J’en fais mon affaire. Pendant que je lui cause, passez ! »

Les deux agents échangèrent un coup d’œil avant d’acquiescer. Le garçon blond franchit la porte :

« Eh, le Bigle ! J’ai bien failli m’faire avoir cette nuit, mais j’me suis fait la malle à temps ! C’est pour cela que je suis là si tôt, et presque bredouille !

— C’est pas mon affaire, répliqua la voix adolescente.

— Ben si, c’est ton affaire… regarde ce que j’ai pu chourer là-bas ! Si tu tiens ta langue, c’est à toi… »

Pendant qu’Armand plaidait sa cause, Hadria et son partenaire se faufilèrent dans une pièce carrée aux murs de pierre brute, puis filèrent à pas silencieux vers l’espace qui s’étendait au-delà. La jeune femme eut juste le temps de remarquer le mobilier dépareillé accumulé dans les coins.

Même dans ce nouveau passage large et spacieux, Hadria ne pouvait oublier le poids oppressant des tonnes de roche et de terre au-dessus d’elle. En poursuivant sa route, elle observa la structure particulière des galeries : le plafond s’élevait à deux mètres cinquante peut-être, comme une seule vaste dalle. À intervalles réguliers, des colonnes taillées dans le calcaire avaient été conservées pour éviter qu’il ne s’effondre. Par endroit, des éléments maçonnerie, voire de gros blocs entassés renforçaient les parois. Des lumignons, disposés dans des niches creusées çà et là, dissipaient un peu l’épaisseur des ténèbres.

Certains des espaces délimités par les piliers avaient été fermés pour constituer de petites pièces, soit par des murs de briques hâtivement dressés, soit par des planches, voire des tentures de tissu à demi-moisies ou des assemblages de tôle, de vieilles portes et autres matériaux incongrus. Une odeur de champignon et de terre mouillée se mêlait à celle de la cendre froide et du suif des bougies bon marché, ainsi qu'un vague relent d’immondices. La jeune femme avait l’impression de pénétrer dans un monde étranger, une ville souterraine hors du temps.

Elle renonça à s’avancer plus et se renfonça dans un coin d’ombre, imitée par son partenaire. Des pas légers leur annoncèrent l’arrivée d’Armand.

« C’est bon, il est pas trop malin le Bigle…

— Tu es certain qu’il n’y a personne ? demanda gravement Ashley.

— Pas un rat, à part le Bigle.

— Et le Roi ? »

Le garçon haussa les épaules.

« Il est pas là cette nuit. Tu crois qu’il vit là, peut-être ? C’est pas un idiot ! Il préfère le confort ! Seulement… »

Il hésita, avant de reprendre d’une voix où transparaissait, pour la première fois, la peur et l’inquiétude:

« Personne sait où il se trouve quand il est là, quand il part, quand il rentre… Il peut disparaître vite quand y’a danger, même si personne a mouchardé. Certains disent qu’il lit dans les pensées, ou qu’il peut deviner l’avenir…

— C’est pour cela que tu nous as fait venir ? murmura Ashley. Pour que nous explorions ses secrets ? »

Armand baissa la tête :

« J’vous l’ai dit, il a pris un truc à moi et j’veux le retrouver… J’ai cherché, ça a servi à rien… Et puis, si vous arrivez à coincer ce type, je vais pouvoir sortir de ce trou à rats. J’ai pas envie de passer ma vie sous la terre. Il fait froid et noir ici. »

À cet instant, le garçon était redevenu un simple enfant, inquiet et apeuré. La silhouette d’Ashey s’était raidie. Hadria l’entendit prendre une profonde inspiration.

« Bien, poursuivit-il d’un ton étrangement tendu, il doit y avoir un endroit où ton Roi s’installe quand il vient dans ce repaire. Peux-tu nous montrer où il se trouve ? »

Armand opina :

« Oui, y’a son bureau. Personne y va. Il peut savoir quand on laisse traîner une oreille…

— Combien êtes-vous, ici ? demanda Hadria, presque soulagée de ne pas distinguer grand-chose dans ces lieux sinistres et humides.

Comment pouvait-on vivre dans cet endroit horrible sans devenir fous ?

« Ça dépend. En ce moment, on est quinze. Le Roi nous prend que si on est… utile, si vous voyez ce que j’veux dire ? Et on doit travailler toutes les nuits. Si on ramène rien… »

Un frisson lui parcourut l’échine.

« Si on ramène rien, poursuivit-il d’une toute petite voix, il nous met dans l’caveau pendant trois jours… Et on aura beau fuir, il nous retrouvera toujours. Alors on se débrouille… On fait des réserves. Et quand on a rien pu racler, on les ressort. Comme ça, on peut tenir quand ça va pas. »

« Cela fait combien de temps que tu es là ? demanda Ashley avec plus de douceur, tandis qu’Armand les guidait dans le sinistre dédale.

— Deux ans…

— Et avant ? »

Le garçon haussa les épaules :

« À la rue. Je m’débrouillais mais… c’était dur. Au début, c’que le roi nous offrait, c'était trop beau… Un endroit où crécher, de quoi manger… Et puis avec le temps, on a vu qu’on était prisonniers. »

Tandis qu’ils progressaient, Hadria commença à éprouver une impression étrange, qui lui rappelait ce qu’elle avait ressenti au château de lord Ralestone, dans les Cornouailles britanniques : comme si des flux d’énergie souterraine saturaient le lieu. Les émotions qu’ils transportaient lui semblèrent plus subtiles, moins violentes. Elle dut malgré tout se concentrer pour renforcer ses remparts psychiques. Elle devait éviter de se laisser atteindre par ce chaos, même si elle trouvait particulièrement difficile de se protéger de ce genre d’influences. Elle pouvait distinguer de la peur, voire de la terreur, mais aussi une myriade d’autres sensations si imbriquées qu’elle peinait à s’y retrouver.

« Miss Forbes, souffla Ashley, est-ce que cela ira ?

— Vous le sentez ? lui glissait-elle sur le même ton.

— Oui. Je savais que cet endroit était un haut lieu d’énergie, mais pas à ce point… »

Enfin, Armand s’arrêta devant un mur maçonné et décrocha une lampe à pétrole suspendue à un crochet, qu’il alluma à la flemme d’un des lumignons. Il leur désigna une porte métallique :

« Si vous pouvez ouvrir ça, je vous tire mon chapeau ! On a tous essayé pendant qu’il était pas là, on a jamais réussi. »

Ashley se pencha pour examiner la serrure incriminée.

« Je suppose qu’il garde la clef avec lui ?

—P’t’être bien… »

L’agent de Spiritus Mundi fronça les sourcils devant un complexe assemblage de plaques de métal.

« Une sorte de casse-tête qui pourra prendre du temps à être résolu, à moins que… »

Il se tourna vers Hadria, qui sentit le sang refluer de son visage :

« Vous voulez que je teste mes dons là-dessus ?

— Seulement si vous en êtes d’accord… Avec une telle manifestation d’énergie à proximité, je comprendrais que vous refusiez. »

La jeune femme se redressa en glissant sous sa casquette des mèches de cheveux rebelles. L’orgueil demeurait son point faible, surtout quand il s’agissait n’utiliser son don.

« Ne vous inquiétez pas pour moi, je vais m’en occuper !

— T’occuper de quoi ? » demanda Armand, qui trompait sa nervosité en dansant d’un pied sur l’autre.

Hadria soupira avec exaspération, agacée par la familiarité du garçon.

« Tu verras bien par toi-même », répondit-elle sèchement.

La psychosensitive s’agenouilla et frémit en sentant la terre grasse et humide traverser le tweed de son pantalon. Elle plaça les deux mains sur la serrure métallique, en s’efforçant de se concentrer uniquement sur l’objet et non sur les milliers de voix qui susurraient autour d’elle, captives des courants telluriques qui bouillonnait au-dessous d’eux.

Un casse-tête... mais pas si inextricable. La solution demeurait simple, il suffisait de s’en souvenir : il fallait tirer chaque partie dans un ordre donné pour dévoiler l'orifice. L’artisan avait bien suivi ses conseils et avec une telle protection, il était inutile de poser un système compliqué. De toute façon, tous ces gamins étaient trop idiots pour en percer le secret !

Il devait juste s’assurer qu’aucun de ces mioches ne traînait derrière son épaule, puis actionner par une les plaques, jusqu’à ce que, finalement, la dernière acceptât de bouger, découvrant enfin la serrure. Voilà, il pouvait glisser la clef et la tourner, pour pénétrer dans son bureau. Le seul endroit presque vivable dans ce bouge…

Si seulement il pouvait garder l’esprit libre, seulement quelques heures…

Hadria rouvrit subitement les yeux, soulagée d’avoir pu trouver si vite une réponse sans avoir à s’impliquer dans des souvenirs plus intenses. Elle avait gagné en maîtrise ; l’enseignement du terrain se révélait toujours le meilleur.

« J’ai la solution ! déclara-t-elle triomphalement. Par contre, je dois m’en occuper tout de suite, tant que le processus resta frais dans mon esprit ! »

Elle laissa ses mains répéter les gestes que son don lui avait montrés, en espérant que ses souvenirs ne la trahiraient pas. Peut-être aurait-elle dû tenir son pendant de pierre de lune pour y fixer sa vision et pouvoir y accéder de nouveau en cas de besoin.

Heureusement, elle retrouva vite la procédure ; la serrure apparut enfin. Avec un soupir de soulagement, elle se releva, époussetant ses genoux, et s’écarta pour laisser place à Ashley. Le normaliste avait tiré de sa poche intérieure sa trousse de cuir noir, emplie de matériel de crochetage. Avec expertise, il se chargea de déverrouiller la porte, jusqu’au moment où un petit claquement retentit, indiquant qu’il avait réussi sa tâche. Le battant métallique pivota et le bureau secret du Roi se révéla aux yeux des deux agents – et à ceux d’Armand.


Texte publié par Beatrix, 11 décembre 2021 à 01h09
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