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Tome 2, Chapitre 2 « Ralestone Manor » Tome 2, Chapitre 2
sommet d’un promontoire, dans l’enceinte d’un mur battu par les éléments, s’élevait un édifice caché par des touffes de rhododendron dont la floraison se faisait attendre. C’était une demeure rase et disgracieuse, qui se résumait à un assemblage un peu aléatoire de corps de bâtiments de différentes dimensions, flanqués de quelques tours. Les créneaux qui couronnaient l’ensemble arboraient des angles trop nets pour compter plus d’une vingtaine d’années. Un porche à l’antique, dans le même granit que le reste du manoir, complétait le tableau.
    
    Hadria se renfrogna : à l’idée de séjourner dans un château, elle s’était attendue à quelque chose de plus… propice au rêve. En un tel endroit, il lui serait difficile d’oublier que Spiritus Mundi les avait envoyés enquêter discrètement sur les agissements de Lord Ralstone, sous couvert de participer à un colloque privé sur le monde surnaturel.
    
    Pour la communauté des ésotériciens et autres passionnés de disciplines paranormales, Spiritus Mundi était avant tout une société scientifique, une structure d’aide et d’échange. Très peu d’entre eux connaissaient Gladius Irae, son volet le plus officieux, la lame de purification qui élaguait dans le plus grand secret tout ce qui était susceptible de porter préjudice à ce milieu : les pratiques dangereuses, trop ouvertement maléfiques ou contraires à la loi. Les bruits de plus en plus insistants autour de Lucius Ralstone avaient attiré l’attention, peu encline à la mansuétude, du conseil de la fondation.
    
    Alors que la jeune femme contemplait le manoir, la rumeur dans sa tête enfla, au point de la faire tressaillir. Elle respira profondément et se concentra pour empêcher son esprit de devenir un véritable hall de gare pour les émotions charriées par les courants telluriques. Tout en dressant ses barrières mentales, elle se dit qu’elle n’avait rien discerné de très positif dans cette cacophonie fragmentée et heurtée.
    
    « Tout va bien, miss Forbes… ? » lui demanda Ashley avec une sollicitude courtoise.
    
    Elle esquissa une petite grimace en coulant vers lui un regard appuyé :
    
    « Il y a un peu trop de… chaos sur ce chemin », répondit-elle d’un ton chagrin.
    
    Son partenaire hocha imperceptiblement la tête : il avait parfaitement compris la métaphore ; à l’éclat de ses yeux, elle supposait qu’il avait mis tous ses sens en éveil.
    
    La carriole passa un portail largement ouvert. Contrairement au mur qui croulait par endroits, il avait été récemment refait dans le plus pur style art nouveau : des éléments végétaux s’entrelaçaient en un motif presque hypnotique. Le résultat parut étrangement perturbant au regard d’Hadria. Les roues filaient à présent sur une allée de gravier blanc. Le véhicule s’immobilisa devant le portique.
    
    Un homme les attendait au bas des marches : vêtu d’un élégant costume anthracite, un foulard pourpre fixé par une épingle d’or autour du cou, il apparaissait comme l’image même de la distinction. Ses cheveux grisonnants, sa moustache bien taillée et ses amples favoris ne faisaient qu’ajouter à la dignité d’un visage mince et spirituel, dont les fines rides contribuaient à accentuer le charme.
    
    Hadria plissa légèrement les yeux, considérant avec circonspection le maître des lieux. Il ne manquait certes pas de charisme : il était facile de comprendre comment il avait pu entraîner à sa suite une base aussi dévouée d’admirateurs.
    
    Le sourire affable que Lord Ralestone leur adressait suscita en elle en vague méfiance plutôt que de la sympathie : il pouvait difficilement en être autrement compte tenu des éléments fournis sur le personnage par Gladius Irae. Elle lança un coup d’œil vers Ashley, dont le visage ne trahissait aucun sentiment parasite et se demanda quelles étaient ses impressions sur leur hôte. Contrairement à ce qu’elle avait pu penser au début de leur collaboration, l’Eurasien n’était pas dénué de toute émotion ; cependant, même si elle avait appris à mieux le connaître ces derniers mois, elle était incapable de déterminer s’il s’interdisait de les ressentir, ou s’il savait particulièrement bien les masquer.
    
    L’aristocrate s’avança vers lui, la main tendue :
    
    « Mister Ashley, c’est un véritable honneur pour moi de vous accueillir en cette modeste retraite. Votre étude sur les influences de l’inconscient sur la perception de la réalité est pour le moins exemplaire.
    
    — Milord, je ne pense pas mériter autant de considération de votre part, répondit Ashley avec un mince sourire. Mes quelques incursions dans le sujet sont très superficielles, surtout comparées à la somme de travail que vous avez consacrée à des sujets similaires durant tant d’années. »
    
    Ralstone éclata de rire :
    
    « Allons, pas de fausse modestie… Vous avez autant marqué ce domaine que des vétérans qui comptent le double de votre âge… voire le triple. Et j’ai ouï dire que ce n’était pas le seul sujet qui bénéficiait de votre expertise. »
    
    Hadria plissa les yeux pensivement : il ne lui était jamais venu à l’idée de considérer Ashley comme jeune. En Amérique, la plupart de ses amis avaient sensiblement le même âge qu’elle, aussi les cinq ou six ans qui les séparaient lui apparaissaient comme un gouffre infranchissable entre eux. Mais elle réalisait qu’aux yeux d’un érudit grisonnant tel que Ralstone, il devait faire figure de véritable phénomène.
    
    Une fois son compliment débité, l’aristocrate transféra son attention sur la jeune femme, qui s’était prudemment retranchée derrière son partenaire :
    
    « Et voici donc miss Hadria Forbes, dont j’ai entendu chanter les louanges au sein de plusieurs cercles médiumniques. Malgré votre jeunesse, votre réputation a traversé l’océan. Vous constituerez une charmante contribution à notre petit groupe, qui manque, je dois l’avouer, cruellement de sang neuf… »
    
    En dépit de l’antipathie qu’elle avait eu le temps de concevoir et alimenter pour cet homme, elle ne put s’empêcher de se sentir touchée par les compliments qu’il déversait sur elle. Elle n’en avait pas spécialement l’habitude et se savait singulièrement fragile sur ce point. En de telles occasions, elle oscillait toujours entre une certaine incrédulité et un orgueil qu’elle s’efforçait de réprimer. Comme la plupart des personnes qui se trouvaient naturellement portées à l’autocritique, elle comprenait qu’une part d’elle-même agissait de la sorte pour protéger un fond de vanité qu’elle devait combattre à tout instant.
    
    Ils suivirent Ralstone dans le hall du manoir. Hadria distinguait à peine ce qui l’entourait : elle eut conscience d’une pénombre vaguement dissipée par un éclairage à l’ancienne, de remplages et d’arcs brisés, de dalles de terre cuite décorées de motifs médiévaux… Elle s’efforça de respirer profondément, ouvrant largement les yeux comme pour admirer ce qu’elle ne voyait même pas et effleura du bout des doigts les boiseries noirâtres. En dépit des barrières mentales qu’elle avait élevées, elle se sentit emportée dans un véritable ouragan de sensations : si multiples, si imbriquées qu’elle pouvait à peine les démêler les unes des autres. À part… l’orgueil… Un orgueil monstrueux qui semblait dégouliner des parois sombres du hall gothique.
    
    Il ne lui fallait que quelques minutes pour reprendre le contrôle d’elle-même. Mais cet épisode avait été assez long pour qu’Ashley réalise son malaise. Afin de détourner l’attention du lord, il l’avait entraîné dans une conversation sur l’architecture – si disgracieuse fût-elle – de Ralstone Hall.
    
    « Il me faut admettre que le style médiéval du décor intérieur n’est pas d’origine. Il s’agissait d’une forteresse plutôt austère, qui a été largement modifiée au XVIIe siècle pour devenir une résidence d’agrément. C’est mon oncle, Henry Ralstone, qui a fait totalement refaire la décoration intérieure. Il éprouvait une admiration profonde pour l’œuvre de sir Walter Scott. Il passait dans la famille pour un original, mais je dois avouer qu’il représentait pour moi un véritable modèle, qui a beaucoup influencé ma vocation. »
    
    Hadria sourit faiblement, espérant que son absence avait été interprétée comme une admiration que le propriétaire des lieux penserait légitime. À la vérité, elle n’avait rien contre le néo-gothique, mais cette ambiance lourde, sombre et confinée faisait un peu trop écho aux sensations qui l’avaient envahie.
    
    « Mais trêve de bavardages. Je suppose que vous souhaitez vous reposer après ce long voyage ? Miss Forbes, j’ai demandé à ce que vos effets soient transportés dans votre chambre. Le déjeuner ne sera pas servi avant deux bonnes heures : prenez ce temps pour vous installer et vous reposer. J’enverrai un domestique vous prévenir un peu avant le repas, si vous le désirez. »
    
    Hadria frémit intérieurement : sa réaction avait peut-être été trop manifeste, après tout.
    
    « Volontiers, je vous en remercie », déclara-t-elle avec son plus charmant sourire.
    
    Elle comptait en profiter pour saisir l’essence du lieu de façon plus attentive et prudente, n’était-ce que pour déterminer ce qui relevait des courants telluriques et ce que les murs de la demeure avaient engrangé au fil des années – en particulier dans la période la plus récente.
    
    « Si vous me le permettez, Milord, pendant que miss Forbes goûtera un peu de repos, je souhaiterais découvrir le parc de Ralstone Hall… intervint Ashley d’une voix douce. Je vous avouerais que je trouve ce paysage fascinant et chargé d’inspiration.
    
    — Vous pouvez vous y promener tout à loisir, répondit Ralstone avec une satisfaction évidente. Il me plairait de vous servir de guide, mais mes autres invités – ainsi que quelques affaires urgentes – réclament ma présence… »
    
    Hadria réprima un sourire : si son propre don l’obligeait à se concentrer pour faire la part des sensations qui l’assaillaient, celui d’Ashley le portait à la mobilité et l’observation, afin de saisir l’ampleur et la localisation des phénomènes qu’il pouvait percevoir. Peu de gens connaissaient la nature exacte de ses capacités et ce qu’elles impliquaient. Hadria elle-même n’était pas certaine de le comprendre, tant elles étaient inhabituelles.
    
    Ralstone tira sur un cordon : dans l’instant, une domestique en robe grise et tablier blanc, ses cheveux d’un châtain terne dissimulés sous une coiffe immaculée, apparut dans l’encadrement de la porte. Elle semblait l’image même de la banalité ; et pourtant, le regard d’Ashley se posa un peu plus longuement sur elle que la logique ne l’imposait.
    
    « Mary, pouvez-vous guider Miss Forbes vers sa chambre ?
    
    — Oui, Milord. Si vous voulez bien me suivre, Miss… »
    
    Avant d’emboîter le pas à la domestique, Hadria glissa un coup d’œil en direction de son partenaire. Elle aurait apprécié un regard d’encouragement ou n’importe quelle communication muette, mais derrière les verres fumés, les prunelles vertes semblaient prendre un soin particulier à ne pas la capturer dans leur champ. Elle avait appris à ne pas s’offusquer des attitudes parfois indéchiffrables de son collègue : il y avait une bonne raison à cela, même s’il était le seul à la connaître.
    
    Elle poussa un léger soupir et suivit la domestique à travers les couloirs sombres de la demeure.
    
    

Texte publié par Beatrix, 9 février 2015 à 23h33
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