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Tome 2, Chapitre 1 « Une Nouvelle Mission » Tome 2, Chapitre 1
Le train avançait à vive allure dans les landes de Cornouailles. Il faisait frais pour un mois de Mai ; et pourtant, Hadria avait le sentiment d'étouffer, comme si la chaleur infernale de la chaudière qui mouvait la locomotive s'était communiquée aux wagons. Ou peut-être était-ce seulement un symptôme de l'ennui intense qu'éprouvait la jeune femme depuis le début de ce voyage. Elle rêvait d'ouvrir le col haut de son corsage et de desserrer son corset, mais elle devait garder au moins l'apparence d’une femme convenable. C'était l'une des raisons pour laquelle elle détestait enquêter dans la haute société, même une haute société recluse au fin fond de nulle part.
    
    Elle lança un coup d’œil à son compagnon, espérant qu'il lèverait le nez du livre dans lequel il s'était plongé et qu'il songerait à lui faire la conversation, mais rien ne semblait pouvoir le distraire de sa concentration. Connaissant sa réserve et son goût pour le calme, elle ne pouvait se permettre de l'importuner. Sous les paupières à demi fermées, les pupilles de jade que même les verres fumés ne parvenaient pas à ternir demeuraient obstinément fixées sur les lignes de l'ouvrage. Elle tenta de déchiffrer le titre, mais les caractères n'avaient aucun sens pour elle... ni même la moindre familiarité. Des suites de boucles et de bulles entrecoupées de crochets et de points... Elle savait reconnaître une bonne douzaine d'écritures différentes, en déchiffrer cinq ou six, mais celle-ci lui échappait totalement.
    
    Elle soupira : le livre qu'elle avait emporté, une somme d’études ésotériques sur laquelle Spiritus Mundi lui avait réclamé un compte-rendu, s'était révélé n'être qu'un ramassis de délires superstitieux ; elle avait fini par l'abandonner au bout des cinquante premières pages, décidant que les trois-cent cinquante suivantes ne méritaient sans doute pas son attention.
    
    Pour essayer de se distraire, elle regarda défiler par la fenêtre les miles et les miles de bruyères et d'ajoncs qui bordaient la voie. Parfois, elle apercevait au loin un bout de mer bleuté, encadrée de granit escarpé. Tandis que le paysage romantique et sauvage défilait devant ses yeux, elle cherchait les mots pour décrire précisément ce qu'elle voyait. Elle pourrait ainsi transmettre aussi fidèlement que possible toutes ses impressions dans la lettre qu'elle écrirait à Hector, dès qu'elle trouverait un peu de quiétude...
    
    Elle se mordit légèrement la lèvre : le jeune homme lui manquait, comme tous ses amis de Minneapolis. Au point qu'elle s'interrogeait parfois sur le bien fondé de sa décision de quitter l'Amérique pour entrer au siège londonien de Spiritus Mundi. Certes, on ne lui avait pas laissé grand choix, mais sans doute aurait-elle pu lutter un peu plus contre la destinée...
    
    « Nous ne devrions pas tarder à arriver. »
    
    La voix douce, mais pourtant capable de porter par-dessus les claquements métalliques des roues sur les rails, la fit légèrement sursauter. Le livre se referma d'un claquement sec.
    
    « J'espère que Lord Ralstone a prévu un transport de la gare jusqu'à sa propriété », poursuivit son compagnon sur le même ton anormalement serein. 
    
    Il se tourna vers Hadria :
    
    « Voilà, je le crains, ce qui s'appelle parler pour ne rien dire. Veuillez m'excuser, miss Forbes. Il est inutile de s'en inquiéter avant le moment venu, n'est-ce pas ? »
    
    La jeune femme retint un soupir : l'énigme vivante qu'était John-Liang Ashley n'avait jamais fini de la surprendre.
    
    « Vous êtes tout excusé, mister Ashley », lui répondit-elle avec un sourire un peu pincé.
    
    Comme pour lui donner raison, quelques maisons de granit au toit d'ardoise apparurent de part et d'autre de la voie ; bientôt, le train ralentit devant une petite gare aux portes et aux fenêtres joliment arqués. Ils étaient donc enfin arrivés à Saint-Erth.
    
    Elle fut soulagée de mettre pied à terre dans un air frais qui portait les senteurs de la lande et celles, même lointaines, de l'océan. La brise faisait voleter sur son front ses bouclettes cuivrées. Elle en oubliait presque la mission dont la simple teneur lui serrait le cœur d'inquiétude.
    
    Asley posa son chapeau sur ses cheveux de jais, soigneusement lissés en arrière, et ajusta son grand pardessus sombre sur sa silhouette élancée. Comme à son habitude, il avait voyagé léger, avec une simple valise qu'il avait emporté avec lui dans le compartiment. D'une certaine manière, il semblait toujours en partance, même quand leur devoir les appelaient à quelques miles seulement de Londres.
    
    Même si sa propre malle n'était pas bien grande, elle se sentait un peu coupable de ne pas pouvoir en faire autant. Mais il fallait bien avouer que les contraintes de la mode étaient bien plus sévères pour les femmes que pour les hommes.
    
    Un homme vient à leur rencontre : épais, carré, avec un gilet de laine épaisse par-dessus une chemise rude, une casquette vissée sur la tête, il ressemblait plus à un jardinier qu'à un domestique stylé. Hadria regarda non sans une certaine inquiétude ses affaires être hissées sur une carriole traînée par une chose à mi-chemin entre le cheval et le poney et passablement hirsute, tandis qu'ils étaient invités à prendre place sur les banquettes dédiés aux passagers.
    
    Elle fut soulagée que ce soit Ashley qui l'aide à y monter, plutôt que le bonhomme aux allures de rustre : ce n’était pas qu'elle avait des préjugés contre les paysans des zones reculées du monde, mais elle n'appréciait pas particulièrement les regards appuyés qu'il lui adressait. Pas plus que ceux, méfiants et soupçonneux, qu'il lançait à la dérobée sur son compagnon. Même si les traits d'Ashley ne possédaient qu'un léger côté asiatique, ils demeuraient assez exotiques pour attirer le regard dans les contrées où les habitants du village d'à côté étaient déjà perçus comme des étrangers.
    
    Les quelques miles sur les petites routes qui serpentaient à travers la lande lui firent violemment regretter le confort du train. Mais les cahots et le vent frais n'étaient pas ses seuls soucis : plus le petite cheval hirsute avalait la route, plus elle se sentait prise dans un lent vertige, comme si tout un univers de sons et de sensations lui parvenait de très loin, sans qu'elle puisse en distinguer les détails. Elle porta la main à ses tempes et respira profondément, tentant de dissiper cette impression persistante.
    
    « Vous allez bien, miss Forbes ? »
    
    La jeune femme rencontra les yeux inquiets de son partenaire et hocha la tête :
    
    « Rien de très grave, murmura-t-elle. Il faut juste que je respecte un temps d'accoutumance dès que j'arrive dans une zone de haute énergie... »
    
    Elle esquissa une légère grimace :
    
    « En fait, ce n'est pas tant les courants eux-même, que les émotions et les expériences qu'ils charrient, depuis des millénaires... Si les courants étaient vierges, ils ne me feraient pas plus d'effet qu'à vous. »
    
    Ashley ferma à demi les yeux :
    
    « Je distingue également leur présence. Mais nos perceptions sont radicalement différentes, et je peux plus aisément prendre de la distance avec ce que je perçois. »
    
    Elle se demanda si elle parviendrait jamais à se faire à sa froideur. Au départ, elle l'avait cru hautain, avant de réaliser qu'il était juste extrêmement réservé, comme si le terrain des relations humaines était pour lui un marigot dans lequel il ne faisait pas bon s'aventurer. Et à ses yeux d'américaine, ni son éducation britannique, ni son héritage asiatique, ni un passé qu'elle supposait plutôt difficile ne contribuait à atténuer cette disposition naturelle.
    
    Au moins avait-elle acquis la certitude qu'il ne la sous-estimait pas sur la base de son appartenance au sexe faible. De la même manière qu'elle n'avait jamais retenu contre lui sa part de sang exotique et son caractère singulier. Un pas que certains de leurs collègues de Spiritus Mundi n'étaient pas forcément prêts à franchir et qui constituait, en un sens, la base de leur entente.
    
    « Il me semble que nous arrivons », déclara-t-il en tournant le regard vers une colline qui dominait la mer.

Texte publié par Beatrix, 29 octobre 2014 à 13h12
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