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Tome 3, Chapitre 1 « Un samedi à Paris » Tome 3, Chapitre 1

En ce mois de juin 1895, le soleil brillait déjà comme en plein été. Une certaine insouciance gagnait la Rive gauche. Dans ces quartiers de Paris dédiés au savoir, cafés et bouquinistes pullulaient, sous la férule intellectuelle de la vénérable Sorbonne et l’aura spirituelle de la cathédrale Notre-Dame. En ces lieux se côtoyaient deux mille ans d’histoire, entremêlés et entrecroisés en un tissu inextricable, perceptible dans ses monuments parfois composites et ses vestiges hétéroclites. Les fiacres électriques, peu nombreux en cet endroit de la ville, ne parvenaient pas à briser l’ambiance intemporelle du quartier.

Nombre de voyageurs étrangers s’y pressaient, venus d’un peu partout d’Europe et même d’au-delà. Par cette journée ensoleillée, la plupart préféraient flâner sur les bords de Seine ou dans le parc tout proche du Luxembourg plutôt que se plonger dans la visite du presque-cœur de la capitale française. Pourtant, quelques passionnés s’étaient lancés dans cette exploration, guidés par leurs amis autochtones.

Pour l’observateur extérieur, le petit groupe assis à la terrasse d’un café, non loin de la fontaine Saint-Michel, aurait pu en faire partie. Le plus âgé, un homme distingué aux traits affinés par l’intelligence, attirait les regards par ses vêtements d’excellente coupe, mais aussi bigarrés que surannés. Une redingote aux nuances pourpres s’accordait avec un pantalon et un gilet d’un brun orangé. Il portait ses longs cheveux blancs noués dans le dos et avait soigneusement placé un couvre-chef, assorti au reste de sa tenue, sur la table voisine. Une canne noire laquée avec un pommeau d’argent ciselé reposait contre la surface de marbre ; son propriétaire vérifiait régulièrement du coin de l’œil qu’elle demeurait à portée de sa main. Partout ailleurs, ce personnage aurait fait l’objet d’une attention plus soutenue encore, mais dans un quartier où l’on croisait des poètes illuminés et des érudits de diverses contrées, il n’était qu’un excentrique parmi tant d’autres. Il constituait d’ailleurs une figure connue pour ses résidents, car il vivait et étudiait dans ce lieu privilégié.

Ses compagnons, tous deux étrangers, attiraient aussi le regard, quoique pour des raisons différentes. Le port rigide et la sobre élégance du mince gentleman l’identifiaient aisément comme un habitant de la perfide Albion, même si ses traits portaient la marque d’un sang plus exotique. Les verres fumés qui obscurcissaient ses yeux n’offraient rien de surprenant par cette intense clarté. Par contre, rien chez la jeune femme aux cheveux cuivrés ne dévoilait ses origines américaines ; sa tenue simple d’un bleu pâle et son chapeau de paille passaient inaperçus, surtout auprès de ses amis si dissemblables. Malgré tout, son expression la trahissait : elle regardait autour d’elle comme si un obus tiré d’un gigantesque canon l’eût fait atterrir sur la Lune. Sans doute le peuple français lui apparaissait-il comme aussi étrange et singulier que des Sélénites. À moins que ce ne fût ce décor si différent de Londres – et plus encore de son Minnesota natal. Le vieux gentilhomme s’en amusait gentiment :

« Vous vous habituerez vite, ma chère, au point de ne plus vouloir quitter Paris ! »

La jeune femme rougit légèrement et reporta son attention sur celui qui venait de s’adresser à elle, le comte Alexandre d’Harmont. Le hobereau français, « encyclopédiste de l’étrange » autoproclamé et collaborateur occasionnel du bureau des Affaires hermétique, avait requis leur présence pour une question professionnelle. Il profitait de cette opportunité pour leur faire découvrir son univers – à elle du moins, car le très érudit monsieur Ashley avait déjà voyagé dans toute l’Europe.

« Veuillez pardonner ma distraction », bafouilla-t-elle en attrapant sa tasse de thé, afin de se donner une contenance.

Par égard pour leur hôte, leur groupe conversait en français ; Hadria se félicitait de ne jamais avoir négligé cette langue compliquée – et surtout d’avoir reçu des cours supplémentaires depuis son arrivée à Spiritus Mundi.

« Vous êtes toutes excusée, ma chère. Je ne nierai pas avoir fait appel à l’expertise de Spiritus Mundi aussi bien pour bénéficier de votre compagnie que de vos talents respectifs. C’est un plaisir pour moi de vous faire découvrir mon Paris adoré en cette belle saison. Cette ville regorge de mystères et de détails insolites qui pourraient vous occuper une vie durant ! Mais assez digressé ! Revenons au sujet qui nous occupe ! »

Il prit le temps de déguster une gorgée d’absinthe, boisson dont il vantait les vertus, mais seulement avec la plus grande modération, avant de se lancer dans les explications :

« Comme John a dû vous en informer, mademoiselle Forbes, le bureau des Affaires hermétique constitue le pendant de la section Athena en Grande-Bretagne : un service auquel le gouvernement a confié la tâche d’enquêter sur les incidents et phénomènes qui impliquent des causes non naturelles, si j’ose dire… Certes, le bureau bénéficie de moyens plus que limités par rapport à la Section, mais ne manquons pas de talents parmi ses honorables correspondants ! »

Une nouvelle gorgée d’absinthe coupa le flux de ses paroles, pour quelques secondes seulement :

« Hélas, poursuivit Alexandre, cette douloureuse absence de moyens porte le bureau à ne se préoccuper que des affaires les plus sensibles, ou qui concernent des personnes proches du pouvoir. Celle que je vais vous exposer n’affecte que des gens plutôt modestes, mais en nombre sans cesse croissant. Aussi ai-je reçu l’autorisation officieuse de faire appel à votre fondation pour l’explorer, avant qu’elle ne prenne de trop vastes proportions.

» Depuis quelques mois à présent, une vague de cambriolages touche des victimes assez aisées pour disposer de quelques avoirs, mais pas assez pour que cela indispose nos dirigeants. Des artisans, des commerçants, des petits rentiers, quelques médecins de quartier ou avocats malchanceux… Ces personnes se voient régulièrement délestées de leurs biens, sans comprendre comment.

— Et qu’est-ce qui vous fait penser qu’il peut exister des causes surnaturelles ? demanda prudemment Ashley, en reposant sa tasse vide.

— Les témoignages sont assez troublants, comme vous le constaterez par vous-même. Le nombre croissant de cas me fait redouter une entreprise criminelle d’envergure, qui doit être démantelée au plus vite ! »

Hadria esquissa une moue pensive. La fondation Spiritus Mundi, pour laquelle elle travaillait depuis quelques mois, soutenait les études ésotériques et l’investigation des phénomènes étranges. Elle disposait en fait d’une branche secrète, Gladius Irae, qui combattait ceux qui usaient de ces sciences ésotériques à des fins nuisibles ou criminelles. Même si son siège se trouvait à Londres, Spiritus Mundi possédait une vocation internationale qui rendait légitime une intervention en France. À l’occasion, Gladius Irae avait coopéré avec les institutions plus officielles telles que la section Athena ou le bureau des Affaires hermétique ; cette affaire entrait donc, a priori, dans le champ d’action de la fondation. Malgré tout, la jeune femme doutait de l’opportunité de leur présence.

« N’est-ce pas plutôt du ressort de la police ? demanda-t-elle d’un ton un peu crispé.

— Certes, ma chère, mais même les meilleurs agents de la Sûreté n’ont pu mettre en évidence la moindre trace d’effraction ni de violence physique… Dans bien des cas, les victimes ont juste constaté l’absence inexplicable de certains de leurs biens. Il semble impossible d’enquêter sans avoir recours à des moyens moins… classiques. J’ai prévu de vous présenter à l’une de ces victimes, que je me trouve connaître personnellement – un libraire de mes amis. Son témoignage sera des plus éclairants.

— Fort volontiers, répondit gracieusement Ashley. Votre histoire m’intrigue au plus haut point et je serai heureux d’en explorer les méandres. »

Hadria ne partageait pas son intérêt, mais elle décida de le garder pour elle. Après tout, ce séjour parisien s’annonçait des plus agréables. Ashley et elle-même résidaient dans l’une des nombreuses pensions de Spiritus Mundi, un établissement très plaisant non loin de l’abbaye Saint-Germain. Leurs deux précédentes missions d’envergures s’étaient révélées extrêmement dangereuses ; elles les avaient confrontés à des manifestations très différentes des instincts maléfiques des hommes. Cette enquête informelle promettait moins de péripéties, ou du moins l’espérait-elle ! Après tout, elle montrait un véritable un don pour se retrouver dans des situations invraisemblables… tout comme son partenaire, en dépit de toute sa réserve guindée !

Ashley se tourna vers elle, sollicitant son avis avec son habituelle courtoisie.

« Ce sera un plaisir de vous rendre service, monsieur d’Harmont.

— Combien de fois vous ai-je demandé de m’appeler Alexandre, ma chère ? »

Hadria sourit malgré elle ; après le soutien précieux qu’il leur avait apporté lors de leur dernière mission dans les Cornouailles britanniques, elle éprouvait une certaine affection pour le comte. Il faisait partie de ces êtres qu’il paraissait impossible de détester, à moins d’être la plus mesquine ou la plus obtuse des créatures.

« À peu près autant de fois que je vous ai prié de m’appeler Hadria, rétorqua-t-elle, faisant de nouveau fi de convenances qui devenaient encombrantes dans leur ligne de travail. »

Elle appuya ses paroles d’un sourire, tandis que le serveur venait débarrasser leur table des tasses et verres vides.

« Prendrez-vous autre chose ? demanda-t-il à d’Harmont, qui avait insisté pour payer leurs consommations.

— Non, je vous remercie. L’heure du repas approche et ce ne serait pas des plus sages…

— Même si c’est moi qui vous l’offre ? »

Le regard d’Hadria bondit vers celui qui venait de parler, apparu comme par magie derrière l’épaule d’Alexandre. Un homme de l’âge d’Ashley, peut-être, élancé et élégant en dépit de son costume clair quelque peu froissé et de la mèche rebelle qui se balançait devant son front. Il se dégageait de ses traits minces et spirituels un magnétisme tel qu’il semblait difficile de le quitter des yeux… La jeune femme sentait ses facultés psychosensitives s’éveiller de façon inattendue. Habituellement, elle devait toucher un objet et faire délibérément appel à ses dons pour capter les traces psychiques laissées par ceux qui l’avaient manipulé avant elle. Elle avait beaucoup travaillé à contrôler ses capacités pour éviter leur activation aux moments les moins opportuns. Mais en contact avec une aura particulièrement forte ou un phénomène brutal, ses perceptions pouvaient se manifester d’elles-mêmes, comme dans le cas présent.

L’individu devant eux n’avait rien d’un humain ordinaire. Hadria avait entendu parler, lors de sa formation à Spiritus Mundi, de ceux qu’on désignait sous le nom d'« âmes éveillées ». À travers les âges, ils avaient bien souvent fait figure d’êtres surnaturels voire de divinités. Jamais encore la jeune Américaine n’avait eu l’occasion d’en croiser un – mais elle ne douta pas une seule seconde que ce journaliste au regard enjoué en faisait partie. Elle sentait peser sur elle tout le poids d’une énergie vitale hors du commun, mais aussi d’un écheveau immémorial de sentiments d’une violence et d’une profondeur inouïe. Des images palpitèrent brièvement dans son esprit : une haute montagne sous un soleil de plomb, de douces collines où paissaient des troupeaux, une mer rutilante, des bâtisses élégantes d’une blancheur de sel… une île sombre et gelée… divers tableaux qui semblaient traverser tous les lieux du monde, toutes les époques… Si jamais cet être ne faisait même que l’effleurer, elle y perdrait probablement la raison.

« Ah, Henri, quel bon hasard vous amène ici ?

— J’accompagnais mon frère, mais il a rencontré en chemin quelques-unes de ses relations poétiques… J’ai préféré les laisser versifier entre eux et profiter de ce beau temps pour flâner un peu. Mais je ne voudrais pas vous importuner, ajouta-t-il avec un rapide regard vers les deux agents de Spiritus Mundi.

— Vous ne nous dérangez pas, répondit aimablement Ashley. Peut-être souhaiteriez-vous vous joindre à nous ? »

Derrière les verres fumés de l’ésotéricien, la jeune femme voyait briller un intérêt qu’elle pouvait comprendre, mais qu’elle n’avait pas le luxe de partager si elle souhaitait se protéger. Alexandre lui lança un bref regard avant de prendre les choses en main :

« Mes amis, laissez-moi vous présenter Henri Berliniac, journaliste à l’Hermès parisien et – ce n’est sans doute pas un secret pour vous, John – collaborateur au bureau des Affaires hermétiques. C’est aussi un ami fort cher depuis que nous avons l’occasion de faire équipe lors des missions confiées par le bureau. Henri, voici John-Liang Ashley, l’un des tout meilleurs agents de Spiritus Mundi, dont les compétences ont dû parvenir à vos oreilles… et sa non moins brillante partenaire, mademoiselle Hadria Forbes, une psychosensitive de grand talent. »

La jeune femme se sentit rougir sous cet éloge qu’elle n’avait pas le sentiment de mériter. Elle comprit également qu’à travers ses paroles en apparence anodines, Alexandre avait aussi alerté son ami du risque qu’il lui ferait encourir s’il l’approchait d’un peu trop près. Le regard noisette de Berliniac l’étudia pensivement. Elle frémit en remarquant l’éclat d’argent qui y miroitait par instants.

Le journaliste se contenta de les saluer d’un hochement de tête :

« Ravi de vous connaître, miss Forbes. Ainsi que vous, mister Ashley. Voilà longtemps que je souhaitais vous rencontrer. J’espère que nous aurons l’occasion de nous revoir lors de votre séjour parisien et de converser un peu. Alexandre, il me semble que nous avions prévu de dîner ensemble jeudi soir ? Ce rendez-vous tient-elle encore ?

— Tout à fait, Henri, je ne l’ai pas oublié.

— Fort bien. »

Il se tourna vers les deux étrangers :

« Je vous souhaite un agréable séjour ! »

Il disparut avec autant de vivacité qu’il était apparu, laissant Hadria désorientée, comme si elle avait été aspirée dans un autre monde pour retomber subitement sur terre.

« Ainsi, voici le plus jeune des Douze, murmura Ashley comme pour lui-même. Cela fait un moment que j’espérais le rencontrer, même si ce fut bref.

— Je peux vous confirmer qu’il est assez stupéfiant. Avez-vous eu l’occasion de rencontrer sa sœur en Angleterre ?

— Une ou deux fois, mais ils me semblent fort différents.

— Plus que vous l’imaginez. Par contre, il vaut mieux que vous évitiez de vous approcher de lui, mademoiselle Forbes, à moins d’y être sérieusement préparée. Même si son aura est très atténuée, votre extrême sensibilité vous rendrait bien trop fragile face à ce qu’il représente.

— Je m’en suis aperçue, répondit Hadria d’une voix sombre. Même s’il a l’apparence d’un homme fort agréable, je ne me plaindrai pas de ne jamais le recroiser ! »

Alexandre opina avec une expression grave.

« Bien, nous pouvons repasser à notre affaire. Je vous propose de rencontrer Alphonse Dulac, l’ami dont je vous ai parlé. Je l’ai invité à déjeuner en notre compagnie afin qu’il puisse témoigner en toute confiance. Toute cette histoire l’a rendu nerveux, comme vous pouvez le supposer. C’est un homme charmant qui vous accueillera comme de véritables sauveurs ! »

Ashley se permit un mince et rare sourire :

« Nous l’écouterons avec le plus grand plaisir, Alexandre.

— Bien ! »

Le comte tira de sa poche un vénérable oignon qu’il consulta, les paupières légèrement plissées :

« Midi approche… Je propose que nous nous rendions au restaurant dont j’ai retenu l’arrière-salle, pour des raisons de discrétion. Il n’est qu’à un quart d’heure à pied. Si nous partons maintenant, nous devrions arriver à l’heure ! »

Il déposa une poignée de pièces à l’intention du garçon et se leva en lissant sa redingote. Après avoir récupéré canne et haut-de-forme, il s’éloigna d’un pas énergique, entraînant ses amis à sa suite.


Texte publié par Beatrix, 17 avril 2020 à 18h22
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