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Tome 2, Chapitre 33 « Le jugement » Tome 2, Chapitre 33
La rumeur enflait ; les plus éloquents des villageois tentaient de persuader les autres que livrer le lord à la justice était une erreur, qu’ils représentaient les parties lésées et que, par conséquent, il leur revenait d’appliquer la sentence. Hadria n’avait nul besoin de perceptions particulières pour sentir la colère, la frustration, la violence monter. Si la situation venait à dégénérer, ce n’était pas à eux quatre – si Standish se dressait à leur côté, ce qui ne semblait pas acquis – qu'ils parviendraient à calmer le jeu.
    
    Elle n’avait aucune idée des intentions des autres « participants » : avec leur sens de l’humour biaisé, leur caractère fantasque et parfois cruel, étaient-ils en train d’attiser les rancœurs ? Où se contentait-il du rôle de témoins ? C’était difficile à déterminer. Impossible, même.
    
    « Faites place ! »
    
    Hadria tressaillit en entendant la voix résonner : ni jeune, ni vigoureuse, mais empreinte d’assez d’assurance pour que tout le monde s’exécutât. Ashley s’avança pour mieux voir d’où venait ce commandement. En le suivant, elle reconnut la personne qui fendait la foule comme Moïse avait, disait-on, ouvert la mer Rouge : il s’agissait de la vieille villageoise chez qui ils avaient trouvé refuge. Juste derrière elle, se dressaient la mère et la sœur de Mair, qui soutenaient de part et d’autre la jeune fille, enveloppée d’un grand châle sombre. Même si elle tenait debout – bien que difficilement –, son état semblait pire encore qu’à la sortie des souterrains. Sans doute le partage d’énergie vitale exercé par Ashley n’avait-il pas suffi. Mais que pouvait-on faire de plus ? Certes, il existait des guérisseurs nés qui pouvaient accomplir de véritables exploits, mais Hadria n’était pas certaine de l’efficacité de leur don en un tel cas.
    
    D’une voix rude, un homme interpella la vieille femme en cornique, demandant probablement ce que la jeune fille faisait là, mais elle le fusilla du regard, avant de se tourner vers l’assemblée, soudain étrangement muette :
    
    « Regardez ce que l’on a fait à l’une de nos filles, regardez comment une malheureuse humaine a été déformée et torturée jusqu’à devenir une parodie de ce que vous êtes… Voyez les horreurs commises au nom usurpé des fées… et vous, peuple de la nuit, allez vous accepter cela ? Cette interférence avec les règles immuables du monde, cette folie qui tente de manipuler la création ? »
    
    Un murmure parcourut une nouvelle fois la foule, à présent plus pensif qu’irrité. Mais sous les yeux encore « charmés » d’Hadria, le peuple de la nuit faisait cercle autour de la vieille femme et de Mair. Peut-être les villageois ressentaient-ils cette présence. Peut-être s’en méfiaient-ils. Même les agents de la section Athena, habitués à réagir aux situations imprévues, demeuraient sur leurs gardes. Le gigantesque complice du lord ne cessait de lancer de toutes parts des regards effarés. Ironiquement – ou non –, seuls Jordans, MacFarlane et Ralestone ne semblaient rien percevoir de ces créatures invisibles qui les environnaient. La jeune femme s’interrogea sur Standish, qui se tenait en retrait, les mains dans les poches, à couvert des ombres.
    
    « Quel châtiment pour ces hommes ? reprit la vieille femme. Et quelle bénédiction pour ceux qui ont tiré cette enfant des griffes de ceux qui l’ont torturée, au péril de leur vie ? »
    
    Elle se tourna vers Hadria, Ashley et le comte, laissant un sourire dissiper son expression vengeresse.
    
    L’un des hommes de la section Athena, celui que n’encombrait aucun prisonnier, avança vers elle, ses sourcils épais froncés dans son visage carré :
    
    « Il n’en est pas question. Nous avons envoyé un messager et notre commandement doit dépêcher très bientôt des renforts qui se chargeront discrètement de ces hommes. En attendant, nous vous conseillons de garder tout votre calme et de coopérer. »
    
    Son interlocutrice ne parut aucunement impressionnée par ses paroles.
    
    « Que comptez-vous faire d’eux en attendant ? demanda-t-elle d’un ton neutre.
    
    — Si nous pouvons trouver un endroit pour les enfermer, ce sera pour le mieux. Une vieille grange, une étable, peu importe…
    
    — Ce ne sera pas trop difficile à trouver. Laissez-nous juste appliquer en premier lieu notre propre jugement, en présence de la victime, et de ceux qui ont été offensés. Nous vous les céderons volontiers par la suite ! »
    
    La proposition paraissait très raisonnable. Et c’était paradoxalement cet aspect des choses qui déstabilisait le contingent de la section Athena. Les militaires se tournèrent vers Standish, qui était demeuré en retrait. Le démystificateur fronçait légèrement les sourcils, tout aussi troublé.
    
    « Et vous, que feriez-vous ? demanda-t-il en se tournant vers ses alliés. Après tout, vous avez contribué très largement à leur capture ! »
    
    Ashley demeura un moment silencieux, avant de prendre enfin la parole :
    
    « En quoi consiste votre justice ? » demanda-t-il à la vieille femme.
    
    Hadria s’étonna que personne ne se fût donné la peine jusqu’à présent de poser cette question pourtant primordiale. On pouvait toujours compter sur son partenaire pour se montrer rationnel, même quand personne n’y parvenait. La villageoise lui adressa un fin sourire :
    
    « Croyez-vous que les humains soient les seuls à posséder le sens de la justice ? Nous laisserons juste le peuple de la nuit appliquer ses lois avant de confier ces hommes aux autorités. »
    
    Les yeux du normaliste se plissèrent :
    
    « Vous connaissez les implications…
    
    — Oh, je le sais, mon jeune ami, je le sais. Je sais aussi que jamais les êtres féeriques ne s’en sont pris à l’innocence ni à la bienveillance, quoi qu’on puisse dire d’eux. Et qu’ils savent mieux regarder au fond des cœurs que les humains, même ceux qui siègent dans les tribunaux de la ville ! Et soyons honnêtes… »
    
    Elle se tourna vers Standish, qu’elle dévisagea froidement :
    
    « Je ne crois pas, justement, que les juges de la ville oseront rendre un jugement sur des faits qui pour eux ne sont que des croyances ! Qu’ils nous les laissent, à nous, les paysans, les bouseux… Et si votre section s’en occupe, comment sa justice pourrait-elle être plus légitime que celle des êtres qui en ont souffert ?
    
    — Mais en quoi le destin de cette jeune fille regarde vos fées ? s’enquit Standish en haussant un sourcil.
    
    — Ce n’est pas tant ce qui est arrivé à Mair que ce qu’il a infligé à ces terres, répondit Ashley. Le détournement des flux n’a sans doute pas blessé que le village… Et comme l’a bien expliqué cette dame, porter atteinte à une innocente fait figure de circonstance aggravante… Je pense à titre personnel que cette requête est légitime. Malgré tout, je crains le tour quelque peu… spécial de la justice féerique.
    
    — Certes, mais peut-être sera-t-elle, en un sens, plus appropriée que la justice humaine, remarqua le comte d’Harmont pensivement. Les codes et les lois ne reflètent pas toujours le cœur des choses… »
    
    Les hommes de la section demeuraient indécis ; Standish haussa les épaules.
    
    « Eh bien, laissons faire… Du moment que nous les récupérons en vie demain, peu importe dans quel état, du moment qu’on ne peut nous l’imputer. Que devons-nous faire ?
    
    — Nous allons les conduire en un lieu connu de nous seuls, répondit la vieille femme solennellement. Si vous voulez bien nous faire confiance.
    
    — Soit, répondit le démystificateur. Comme vous le souhaitez. »
    
    Les captifs jetèrent des coups d’œil effarés de tous côtés. Le lord se redressa et lança d’un ton autoritaire :
    
    « Vous ne pensez tout de même pas faire une chose pareille ? Cela n’a aucun sens !
    
    — Aucun sens ? répliqua l’ancienne. Qui sait si vous ne rencontrerez pas la véritable reine des fées, là où nous allons vous conduire… »
    
    MacFarlane ouvrit de larges yeux :
    
    « Vous pensez réellement… que cela est possible ?
    
    — Ça l’est, assurément… Mais vous ne trouverez pas l’expérience agréable, je le crains… »
    
    Jordans avançait docilement, tête baissée. Il lança un coup d'oeil en direction des agents de Spiritus Mundi, mais demeura silencieux pendant que les membres de la section Athena le livraient avec ses complices aux villageois. Hadria ne savait que penser de la situation. Si on avait sollicité son avis, sans doute aurait-elle plaidé avec acharnement pour une procédure plus légale, mais quand son regard se posait sur la silhouette tremblante et déformée de Mair, elle comprenait ce besoin de transcender la justice des hommes, constituée par un ramassis d’usages qu’on pouvait légitimement remettre en cause.
    
    La foule des invisibles – ou du moins, de ceux qui auraient dû l’être si elle n’avait eu la conscience et les yeux ouverts par cet étrange breuvage – perdait de sa consistance. Les effets de l’élixir commençaient-ils à s’effacer. Les petits êtres plus ou moins humains, les esprits translucides, les créatures velues et les filles-plantes diaphanes, les fées ailées et les animaux fantastiques qui s’esquissaient aux frontières de ce défilé fantasmagorique s’entremêlaient en une frise pâle.
    
    Une silhouette indistincte demeura un peu en arrière. Celle d’une femme élancée, vêtue de voiles brumeux et couronné de fleurs sauvages dont le parfum flottait jusqu’à elle…
    
    D’une démarche aérienne, elle s’approcha de Mair ; ses lèvres nacrées vinrent doucement effleurer son front. Les traits creusés de la malheureuse s'apaisèrent, comme si une force nouvelle l’avait envahie. Hadria éprouva un peu de soulagement à cette vision.
    
    Hadria s’attendait à voir l’apparition s’évanouir ou rejoindre les siens, mais il n’en fut rien. Elle se rapprocha lentement des agents de Gladius Irae… La jeune femme sentait son cœur battre à tout rompre dans sa poitrine, mais elle n’osa proférer un mot, de peur d’indisposer cette nymphe éthérée. Son visage demeurait indistinct, mais des yeux d’un vert ardent y brûlaient. Hadria recula instinctivement, mais Ashley semblait préparé à cette rencontre, à son expression de calme expectative.
    
    L’apparition se tint un moment immobile devant Ashley, sa longue chevelure changeante coulant comme une rivière dans son dos et sur ses épaules. Sa main se leva lentement, et le bout de ses doigts se posa sur le front du normaliste. Il ferma les yeux, inspirant profondément. Un léger sourire éclaira son visage.
    
    La créature se tournait déjà vers Hadria, qui ne savait comment réagir. Elle se doutait qu’il devait s’agir de cette étrange femme dont elle avait brièvement perçu l’image, dans la cabane où ils avaient trouvé refuge lors de l’orage. Elle semblait environnée d'une aura paisible, emprunte de bienveillance. Comme elle l’avait fait à Ashley, l’être surnaturel effleura son visage ; son toucher évoquait une brise fraîche et odorante de printemps. Quelques mots chantèrent à son oreille, dans une langue qui n’avait aucun équivalent humain, mais dont le sens lui parut parfaitement clair :
    
    « Veille sur lui… »
    
    Puis elle se dissipa, laissant derrière elle cette fragrance embaumée et quelques pétales de fleur qui tourbillonnèrent vers le sol.
    
    Hadria se sentait épuisée, mais parfaitement sereine. Une main se posa sur son épaule. Elle se tourna, pour rencontrer le regard curieux et amusé du comte d’Harmont.
    
    « À votre expression, vous devez avoir vécu une expérience profonde… »
    
    La jeune femme se sentit rougir… Les derniers effets de l’élixir de la vieille villageoise s’effaçaient lentement. Bientôt, elle redeviendrait aussi aveugle et sourde aux secrets du monde que le reste de l’humanité, du moins ceux qui ne possédaient pas des dons singuliers comme ceux d’Ashley. Cela ne lui manquerait pas vraiment. Elle trouvait son propre talent déjà bien assez lourd à porter ! Malgré tout, elle ne considérerait plus la réalité qui l’environnait de la même façon.
    
    « Je vais voir si quelqu’un peut nous loger pour la nuit, proposa aimablement le comte, toujours soucieux des questions pratiques. Je peux me contenter de peu, et à mon âge, je n’ai pas besoin de beaucoup de sommeil… Mais monsieur Ashley et vous-même semblez à bout de force. Je ne m’avancerai pas beaucoup en supposant que vous ne voulez pas rentrer dormir au château ?
    
    Hadria sentit un frisson lui parcourir le dos.
    
    « Non, merci… Faites au mieux… Je vous remercie… pour tout ! »
    
    Elle offrit à l’aristocrate français un sourire tremblant. La mère et la sœur de Mair aidaient la jeune fille à regagner leur maison. Elle espérait qu’avec le soutien de sa famille, de la vieille magicienne du village et peut-être même des fées, la victime de lord Ralestone parviendrait à retrouver une vie aussi normale que possible. Elle savait qu’à défaut de la section Athena, dont la tâche était terminée, Spiritus Mundi ferait au mieux pour lui apporter toute l’assistance nécessaire.
    
    De l’autre côté de la place, Standish, les mains dans les poches, l’observait curieusement. Ashley demeurait songeur, les yeux dans le vague. Ils avaient tous mérité de prendre un peu de repos.
    
    Demain serait un nouveau jour…
    
    

Texte publié par Beatrix, 23 mars 2019 à 22h58
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