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Tome 2, Chapitre 21 « Un Étrange royaume » Tome 2, Chapitre 21
Hadria s’attendait à bien des choses… mais certainement pas à une forêt souterraine ! La jeune femme retint son souffle tandis qu’elle contemplait l’univers impossible qui s’étendait devant ses yeux. Elle avait mis un moment à réaliser qu'elle se trouvait toujours sous terre, sans doute dans une caverne modifiée de main d’homme ; on voyait encore des restes architecturaux le long des murs, des colonnades et des arceaux qui laissaient penser qu'elle avait été aménagée de longue date. Mais très vite, l’ancien dallage céda la place à une épaisse couche d’humus à la texture spongieuse, d’où montait cette odeur caractéristique de bois humide et de champignon, avec un petit accent résineux.
    
    Devant eux s’ouvrait un sentier, bordé de part et d’autre d’un véritable fouillis de buissons, de plantes et de fleurs forestières. La lueur verdâtre qu’ils avaient aperçue émanait de vastes globes de verres qui pendaient du plafond de la salle, emplis d’une substance luminescente dont l’éclat rappelait celui des lucioles. Cependant, il devait s’agir de toute autre chose, pour que la végétation puisse croître avec une telle exubérance malgré l’absence du soleil. Elle se demanda s’il existait une explication purement scientifique, ou si ce phénomène tenait du surnaturel. Après tout, ils se trouvaient au cœur du flux tellurique : il était fort possible que cette énergie serve à nourrir tout qui vivait dans cet étrange sous-bois… Les arbres – chênes, frênes et autres qu’elle ne reconnaissait pas – semblaient encore jeunes à leur tronc gracile, mais ils n'en atteignaient pas moins le plafond de la caverne, où leur ramure s’entrecroisait comme la voûte brisée d'une cathédrale.
    
    Des deux côtés du sentier, les buissons bruissaient de vie. Des oiseaux voletaient entre les branches, de petits rongeurs, menues formes grises, filaient sous leurs pieds. De grands papillons de nuit planaient autour d’eux. L’un d’eux lui heurta le nez de ses larges ailes ; elle dut se mordre la lèvre pour ne pas crier.
    
    Devant elle, Ashley avançait avec détermination. Il n’avait pas remis sa veste ; sa chemise blanche semblait phosphorescente dans l’étrange lumière verdâtre, qui prêtait au décor un aspect presque aquatique. La sueur avait collé la fine étoffe contre son dos, soulignant sa musculature élancée – son élégante minceur pouvait le faire passer pour frêle, mais il n’en était rien. En tant qu’agent de Gladius Irae, il était rompu à nombre de disciplines physiques telles que l’escrime, l’équitation et la boxe. Même Hadria se voyait contrainte à pratiquer les deux premières ; on lui avait également appris à se défendre de façon pragmatique avec ce qu’elle trouvait sous sa main, y compris ombrelle, bottines ou sac de voyage… mais elle n’avait pas eu besoin jusque-là d’employer cet art. Broyer un monstrueux assemblage de créatures venimeuses ne comptait pas vraiment.
    
    En laissant ses pensées vagabonder, Hadria parvenait à tenir à distance les flux telluriques qui l’enveloppaient comme un pesant linceul, plus visqueux encore que la chaude moiteur du lieu. Mais elle devait prendre garde à ne surtout pas trop relâcher son attention : ils n’étaient pas censés se promener dans cet endroit et pouvaient se faire surprendre à tout moment. Un bruit d’ailes plus sonore que les précédents vint distraire la jeune femme, qui trébucha contre une branche rampante. Elle se rattrapa de justesse, mais sa concentration s'était brisée ; ses murs soigneusement élevés s’effondrèrent d’un coup. Aussitôt, un flux de sensations déferla sur elle ; souffrance terreur… solitude confusion… solitude…
    
    Des images submergèrent son esprit : celle de la Reine des Fées, telle qu’elle était représentée sur le tableau de la salle de conférence, mais son apparence ne cessait de varier subtilement, par de légers détails, comme un même modèle par les yeux de différents artistes.
    
    « Miss Forbes, est-ce que vous m’entendez ? »
    
    Hadria sentait quelqu'un l’attraper par les bras, juste en dessus des épaules, pour la relever. Elle comprit qu’elle était tombée à genoux parmi les feuilles décomposées, les deux mains enfoncées dans le sol meuble. Elle se laissa hisser sur des jambes tremblantes, pour enfouir son visage au creux du cou d’Ashley, tandis que ses doigts agrippaient sa chemise avec l’énergie du désespoir. Il était la seule chose à laquelle elle pouvait se raccrocher en ce lieu de cauchemar…
    
    Solitude… Pénombre… Peur… Isolement…
    
    « Miss Forbes ? »
    
    Il l’écarta doucement de lui, tentant de capter son regard :
    
    « Misse Forbes… Est-ce que vous vous sentez mieux ? Souhaitez-vous continuer… ou remonter ? »
    
    Elle le dévisagea en silence ; il la tenait encore, avec fermeté, mais non sans douceur… elle se sentait trembler sous sa poigne…
    
    Elle tourna la tête, contemplant son bras gauche ; même dans la semi-pénombre forestière, les cicatrices de morsure demeuraient clairement visibles sur sa peau lisse. Malgré le regret que suscitait toujours cette vision – quand bien même il n’y avait rien de hideux ni de dramatique, juste de douloureux souvenirs et une culpabilité tenace – elle ne put s’empêcher de noter que lui aussi semblait frissonner.
    
    La jeune femme releva vers lui des yeux incrédules, cherchant une trace de tension sur ces traits qu’il savait si bien transformer en un parfait masque de neutralité, vidé de toute expression. Mais il ne pouvait contrôler son regard ; sans doute n'avait-il jamais eu besoin de le faire, quand des verres fumés le dissimulaient l’essentiel du temps. Les pupilles s’étaient élargies, occupant tout l’espace, ne laissant qu’une mince bande pâle en guise d’iris. Les ombres qui y jouaient la prirent au dépourvu… ce n'était pas de l’angoisse – il se maîtrisait trop bien pour cela –, mais un sentiment proche : un malaise profond qu’il faisait de son mieux pour cacher, sans y parvenait tout à fait.
    
    Se pouvait-il…
    
    Hadria s’efforça de chasser ses soupçons de son esprit… Elle n’avait pas besoin de savoir quelle expérience négative cet étrange monde souterrain ressuscitait en lui. Au cours de sa carrière d’agent de Gladius Irae, il avait dû vivre bien des péripéties… et pour certaines rien moins qu’agréables.
    
    « Je vais continuer », déclara-t-elle d’un ton qui se voulait décidé.
    
    Il hocha la tête, prenant acte de sa résolution et la lâcha, non sans s’être assurée qu’elle demeurait ferme sur ses jambes. La jeune femme épousseta ses mains et sa jupe, irrémédiablement tâchée par les débris végétaux. S’il lui fallait reparaître devant lord Ralestone et ses invités, elle aurait peine à justifier l’état de ses vêtements.
    
    Elle constata avec soulagement qu’elle avait repris le contrôle de la situation. Elle savait à présent que, pour une raison qu’elle ignorait, arpenter les lieux était aussi difficile pour Ashley que pour elle. S’il était capable de se maîtriser et d’avancer malgré tout, elle ne pouvait faire moins. D’ailleurs, à bien y réfléchir, sans doute n'y avait-il aucun mystère derrière son malaise apparent : en plus de ses dons de normaliste, il possédait également un potentiel de mage, qui devait le rendre aussi sensible qu'elle aux flux qui les environnaient.
    
    Le sentier les mena face à un rideau de lierre qui coulait du plafond, formant une masse compacte. Ashley lui fit signe de s’arrêter et écarta avec précaution les longues et souples branches ; elle vit ses épaules se raidir. Il se recula et se tourna vers Hadria, le visage envahi d'une pâleur visible même dans cette lumière d'un vert blafard. Il portait une expression si clairement horrifiée qu’elle le reconnaissait à peine. Machinalement, elle lui saisit le bras, scrutant ses traits qui déjà reprenaient leur neutralité habituelle :
    
    « Je savais ce que nous risquions de découvrir, murmura son partenaire d’une voix mal assurée. Mais y être directement confronté est… très différent… »
    
    Hadria brûlait de lui dire qu’il n’avait pas besoin de se justifier, qu’il était humain, après tout… Il était naturel qu’il ressente du trouble face à un spectacle horrible ou dérangeant. La jeune femme se doutait de ce qu’ils verraient de l’autre côté du mur de lierre ; elle n’était pas pressée de le contempler, mais son imagination créait déjà des images encore plus monstrueuses que ce qu’elle était susceptible de découvrir. Il ne servait à rien de temporiser. Prenant une profonde inspiration, elle s’avança vers le rideau végétal et le repoussa des deux mains.
    
    Elle s'immobilisa aussitôt, en proie à une terrible nausée, et dut maîtriser à grand-peine les hauts le cœur qui menaçaient de lui faire renvoyer son dernier repas. Elle remarqua à peine la présence d’Ashley, qui l’avait rejointe et se tenait à ses côtés, silencieux.
    
    Rien ne l'avait préparé à ça...
    
    

Texte publié par Beatrix, 3 avril 2018 à 10h43
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