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Tome 2, Chapitre 16 « Altération subconsciente » Tome 2, Chapitre 16
Quand son partenaire revint s’asseoir à côté d’elle, Hadria lui offrit un sourire chaleureux pour lui montrer son appréciation. Ce fut Jordans qui s’avança pour prendre sa place. Le petit érudit frémissait littéralement d’excitation en mettant le pied sur l’estrade de bois.
    
    « Comme vous le devinez tous, nous allons aborder un sujet qui me tient à cœur : celui de l’altération créative subconsciente. Si notre jeune ami a évoqué la question épineuse du monde tel qu’il était, je vais vous parler de la possibilité d’influer sur la création elle-même. »
    
    Il redressa nerveusement sa lavallière, avant de poursuivre :
    
    « Nous avons tous lu dans notre enfance ces contes où il était possible, en faisant un souhait, d’altérer la réalité… Nous sommes tous au fait des pouvoirs de l’esprit : nous savons qu’il est capable d’interagir avec le monde matériel de différentes manières. La pensée humaine recèle une énergie indéniable, bien plus puissante que nous l’imaginons, surtout quand elle émane d’un grand nombre de personnes, animées par une volonté et une ferveur profonde. Il y a bien des chances pour que cette énergie soit à l’origine de ce que nous nommons communément miracles… Mais ce n’est pas ici notre sujet. »
    
    Hadria se sentit soudain très nerveuse, de façon assez inexplicable ; il n’y avait rien de menaçant, ni même d’inquiétant dans l’exposé de Jordans. L’homme n’était pas un orateur exceptionnel – il possédait une diction un peu précipitée –, mais sa passion rendait le propos plus attractif. Ce qu’il soutenait n’avait rien de vraiment révolutionnaire, à bien y songer. Alors pourquoi ressentait-elle cette impression de malaise ?
    
    Elle se tourna vers Ashley, mais il était difficile à dire s’il était tendu, ou juste absorbé dans l’écoute de l’intervention.
    
    « Si, comme l’a justement affirmé monsieur Ashley, les hommes sont aveugles et sourds à l’essentiel de ce qui les entoure, il leur arrive malgré tout de percevoir des images furtives de la vérité… Ou bien, de laisser leur imagination vagabonder et extrapoler à partir de ce qu’ils ne connaissent qu'imparfaitement… Qu’il s’agisse d’une entité surnaturelle qu'ils ont vaguement distinguée, ou une créature tout à fait ordinaire transformée en légende au gré des récits. Prenez l’exemple de la licorne. Il y a fort à parier que cette créature est née du récit de voyageurs qui se sont aventurés en Afrique et en Orient, qui ont pu croire qu’une certaine espèce d’antilope aperçue au loin ne possédait qu’une corne… De bouche à oreille, les choses se sont encore déformées et amplifiées. Les défenses de Narval, entre les mains de collectionneurs qui en ignoraient la nature, ont achevé d’établir le mythe ! Vous connaissez sans doute tous ce cas particulier. Mais ce que vous ne savez sans doute pas… c’est que des licornes ont réellement été vues, et même chassées, dans nos belles forêts anglaises. »
    
    Un murmure parcourut l’assemblée ; le comte d’Harmont, les deux mains appuyées sur sa canne à pommeau d’argent, avait pris une expression pensive… ou peut-être soupçonneux, ce qui semblait étonnant de la part d’un homme si facilement enthousiaste. By n’avait pas l’air plus enchanté, mais c’était un peu plus naturel chez lui.
    
    « Vous vous demandez sans doute comment cela est possible, d’autant que cet animal, s’il a pu exister autrement que dans l’esprit des voyageurs et des chroniqueurs, est censé vivre dans des contrées lointaines et exotiques ! Alors, comment ? »
    
    Il se tut, pour entretenir le mystère qu’il avait ainsi dévoilé, avant de reprendre :
    
    « Les témoignages les plus fiables dont nous disposons sont à rechercher dans le sud de l’Angleterre, on loin du pays de Galles, vers le XIVe siècle. Le comte James de Blackridge était, pour son époque, un homme fort ouvert d’esprit et un grand collectionneur d’objets étrangers et lointains, préfigurant les cabinets de curiosités qui devaient trouver leur vogue bien plus tard. Il avait aussi aménagé une vaste ménagerie, où il avait rassemblé des animaux d’Europe, tels que des ours ou des lynx, mais aussi plus exotiques : lions, panthères, gazelles… et son rêve était d’y ajouter… une licorne. »
    
    Il leva les yeux au ciel :
    
    « Pensez-vous donc ! Une licorne ! Un jour, en se promenant en forêt, il aperçut l’objet de tous ses désirs. Sans doute était-ce une jument blanche… voire une chèvre… Mais peu importe. C’était un autre temps, où l’on croyait plus aisément en ses propres illusions. Et où d'autres vous soutenaient, surtout, dans cette croyance, surtout quand vous étiez le seigneur des lieux ! Je suppose que ses hommes d’armes, ses serviteurs et ses paysans songeaient surtout que s’ils trouvaient cette mystérieuse licorne, ils entreraient en faveur auprès de leur maître. Même si ce type de ferveur manque de noblesse, il n’en est pas moins réel !
    
    » Il a fallu vingt ans pour qu’enfin, le seigneur de Blackridge parvienne à prendre l’animal dans ses filets. Hélas, la peau de la bête, longtemps conservée par sa famille et montrée tel le trésor le plus précieux qui soit, n’a pas survécu à la course des années. Par contre, je vais vous montrer quelque chose que le descendant du comte m’a confié ! »
    
    Il se baissa pour saisir une valisette de cuir renforcé qu’il ouvrit ; soigneusement calée dans un nid d’étoffe, se trouvait une corne d’un pied de long. Avec des gestes précautionneux, il l’éleva au-dessus du pupitre, afin que tous puissent la contempler : plus obtuse à sa base qu’une dent de narval et bien moins longue, elle formait une torsade bien plus serrée, d’un blanc légèrement bleuté et parcourue de stries gris pâle.
    
    « Elle a été examinée par les plus éminents zoologues et biologistes… reprit Jordans, et aucun d’entre eux n’a pu déterminer à quel animal elle appartenait. Je suis persuadée, pour ma part, qu’il s’agit d’une véritable et authentique corne de licorne ! »
    
    Malgré sa méfiance et son étrange malaise, Hadria ne put s’empêcher d’ouvrir des yeux émerveillés. Parmi tous les mythes et légendes, la licorne possédait un statut particulier. Rien qu’à la vue de cet objet d’une beauté insolite, elle sentait son cœur battre un peu plus vite…
    
    « Imaginez-vous en train de vous promener dans une forêt profonde et soudain, au milieu d’une clairière, vous voyez apparaître cette fine silhouette d’une lumineuse blancheur…
    
    — Nous pourrons toujours lui envoyer, miss Forbes », glissa madame Konstantine avec un sourire insinuant.
    
    Rouge comme une pivoine, la jeune femme s’apprêtait à rétorquer vertement – sans savoir précisément quoi –, mais Ashley la retint en posant une main sur son bras. Il serra brièvement les lèvres, lui intimant silencieusement de se taire.
    
    « En fait, poursuivit Jordans, toujours habité par son propre discours, cette licorne était peut-être, au départ, bel et bien cette jument ou cette chèvre qu’avait aperçue le seigneur lors d’une de ses chasses… Mais songez à tout cet espoir, toute cette ferveur, qui s’est déversé des années durant, en un endroit où les lignes telluriques sont particulièrement fortes ! Tout le lieu s’est probablement retrouvé baigné d'une énergie particulièrement intense, qui au fil du temps a fini par modifier et transformer cette créature sur laquelle s'intensifiaient toutes les pensées de chacun. Et c’est ainsi qu’au fil du temps, elle a fini par devenir cette créature de légende que chacun voyait en elle… Une licorne. »
    
    À bout de souffle, les yeux brillants d’un éclat fiévreux, il se tut. Dans le lourd silence de la salle, il rangea soigneusement la précieuse relique dans sa mallette et la referma. Un bruit d’applaudissement attira l’attention du public vers lord Ralestone. Si Jordans avait paru plongé dans une quasi-transe, leur hôte semblait enfermé dans un état plus dramatique encore. Son regard étincelait et sa bouche était figée sur un effrayant sourire.
    
    

Texte publié par Beatrix, 30 octobre 2017 à 22h15
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